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Alexandre KOUPRINE: Le Bracelet de grenats

Fin de saison, au bord de la mer Noire. Pour célébrer sa fête, la princesse Vera Nicolaïevna Cheïne a convié chez elle à dîner des membres de sa famille ainsi que quelques connaissances. A la fin du repas, un petit paquet lui est apporté accompagné d’une lettre signée d’un mystérieux G.S.J…

Une fois n’est pas coutume, mes impressions passeront ici avant toute autre analyse de cette histoire touchante. Oui, j’ai adoré le récit d’Alexandre KOUPRINE, auteur que je ne connaissais pas, mais que j’ai découvert (un de plus!) grâce au remarquable travail des Editions Sillage. J’ai appris depuis que Kouprine, auteur de recits mettant en scène les derniers feux d’une société finissante, dans la Russie de la veille de la Révolution de 1917, avait été un proche de Tchekhov. Il y a en effet quelque chose de l’univers tchekhovien dans ce récit. Et cela n’est sans doute pas pour rien dans la vive impression  que m’a fait cette lecture.
A travers une série de personnages tous plus vrais que nature, Kouprine caractérise avec brio le monde finissant de l’aristocratie russe à la veille de la Révolution de 1917. On boit le thé sur la terrasse, on rit au récit des anecdotes que conte un vieux général, on flirte, on joue au whisky ou au poker.  Quelque chose de crépusculaire cependant flotte sur cette soirée de fête, une impression de fin de monde, comme on peut le ressentir dès la première page. Car c’est le talent du narrateur que d’avoir su ainsi mettre d’emblée en relation un cadre et une histoire. Au tout début du récit, l’image inaugurale d’une fin de saison hantée par la menace de la fin de l’été et les violences de l’orage vaut sans doute comme un présage de l’histoire à venir. L’automne des plaisirs et de la vie de villegiature. La peinture d’un monde qui croit pouvoir jouir d’un certain confort de vie et de ses privilèges, s’y ennuie bien sûr un peu, mais ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre ce que cela signifie pour lui.

Pour éviter de gâcher le plaisir, je dirai le moins possible de l’histoire sentimentale malheureuse, presque risible quoique touchante dans son côté un peu dérisoire, qui vient bouleverser l’ordre serein de ce petit monde aristocratique.  Mais avec son personnage de G.S.J, amoureux tout aussi innocent qu’un peu fou, Kouprine a su concevoir un antithèse efficace au personnage du vieux général Anossov, dont l’humour blasé et le sens des anecdotes dissimulent mal une rage à s’émouvoir impuissante à s’exprimer autrement qu’à travers des bavardages de fin de soirée:

dans la plupart des cas, sais-tu pourquoi les gens se marient… Les femmes? Par honte de rester filles, surtout quand leurs amies ont déjà trouvé preneurs. Par gêne de se sentir des bouches inutiles dans leurs familles. Par soif d’indépendance : désir d’avoir leur chez-soi, de devenir des « dames, des maitresses de maison. Et puis par besoin, par pur besoin physique, d’être mères, de bâtir un nid. Les hommes se laissent guider par d’autres motifs. Tout d’abord, dégoût de la vie de garçon, du désordre et de la poussière dans leurs chambres, des dîners au restaurant, du linge déchiré et dépareillé, des dettes, des camarades par trop sans-gêne, etc. Ensuite sentiment bien net des avantages de la vie de famille pour la santé et la bourse. Puis envie d’avoir des enfants, illusion d’immortalité : « Quand je mourrai, je laisserai pourtant sur terre une parcelle de moi-même ». Enfin – et ce fut mon cas – séduction de l’innocence. Ou places-tu l’amour dans tout cela ?

Fin de villegiature sur la Mer Noire

Vers la mi-août, la nouvelle lune amena brusquement une affreuse période d’intempéries comme seules en connaissent les côtes septentrionales de la mer Noire. Tantôt, pendant des journées entières, un épais brouillard couvrait la terre et la mer, et l’énorme sirène du phare beuglait, nuit et jour, tel un taureau furieux. Tantôt, d’un matin à l’autre, tombait sans interruption une pluie fine comme de la poussière d’eau, changeant les chemins et les sentiers argileux en un épais bourbier où s’enfonçaient désespérément camions et voitures. Tantôt s’élevait du nord-ouest, du côté de la steppe, un furieux ouragan : et alors les cimes des arbres se balançaient sans cesse, pliant et se redressant comme des vagues sous la tempête, les toits en tôle des villas grondaient pendant la nuit comme si quelqu’un eût couru sur eux en souliers ferrés, les châssis des fenêtres tressaillaient, les portes claquaient et les tuyaux de cheminée hurlaient sauvagement. Quelques barques de pêche se perdirent au large, deux ne revinrent pas : quinze jours plus tard, les corps des pêcheurs furent rejetés à divers endroits du rivage.
[…]
Mais au commencement de septembre, brusquement le temps changea. Les jours se succédèrent calmes et sereins, plus clairs, plus ensoleillés, plus chauds qu’au mois de juillet. Dans les champs desséchés, l’araignée d’automne jeta sur la pointe des chaumes l’éclat vacillant de sa toile. Les arbres apaisés se résignaient à laisser choir leurs feuilles jaunes, silencieusement.
La princesse Véra Nicolaïevna Cheïne, femme du maréchal de noblesse de la province, n’avait pu quitter la plage, par suite de réparations à son hôtel. Et elle goûtait maintenant pleinement la joie des beaux jours tardifs, du silence, de la solitude, de l’air pur et de la brise salée, caresse légère de la mer.

Alexandre KOUPRINE, Le Bracelet de grenats (1911), traduction d’Henri Mongault, Editions Sillage