Claudio MAGRIS: Danube


Suivre le Danube depuis sa source en Forêt-Noire jusqu’à son delta en mer Noire – tel est le projet qu’a entrepris Claudio Magris, écrivain triestin, spécialiste de la littérature austro-hongroise, au cours des années 1980. Ouvrir Danube, c’est ainsi partir pour un voyage, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, celui d’une Europe encore coupée en deux par le rideau de fer. Dès les premières pages, cependant, Claudio Magris introduit un léger trouble: la source officielle du fleuve, à Donaueschingen, est peut-être une convention. D’autres ruisseaux pourraient tout aussi bien prétendre à ce titre. Cette incertitude inaugurale annonce déjà ce que sera le livre: une enquête sur les origines — des fleuves, des peuples, des cultures — et sur les récits que l’Europe se raconte pour se définir. En suivant le fleuve à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, les Balkans puis la Roumanie, Magris compose ainsi une vaste méditation sur la civilisation d’Europe centrale et orientale, mêlant histoire, littérature, philosophie et souvenirs personnels. Le Danube devient la grande ligne narrative du livre, un fil conducteur qui permet d’explorer une culture, ou plutôt un monde disparu — celui de la Mitteleuropa, dont on peut se demander cependant si elle ne perdure pas d’une certaine manière sous les sauts et soubresauts du mouvement rhapsodique de l’Histoire…
Publié en 1986 chez Garzanti, traduit en français en 1988, Danube est un essai de Claudio Magris, auteur majeur de la littérature italienne contemporaine, qui n’avait jusqu’alors publié que des essais universitaires, certes importants, sur le mythe des Habsbourg ou sur le nihilisme dans la littérature moderne, ou encore sur Joseph Roth, mais qui avec Danubio faisait son entrée dans la littérature tout court, travaillant par le moyen d’un essai majeur une conscience d’écrivain forgée au carrefour de la triple identité de l’auteur – et de Trieste, sa ville: slovène, italienne et germanique. Je gardais l’ouvrage ( en fait les deux versions, en français et en italien) depuis longtemps dans ma bibliothèque; j’en avais déjà lu – il y a bien 20 ans – toute la partie allemande et jusqu’au début de la partie autrichienne, avec l’envie, la certitude d’y revenir un jour. Cette étape mensuelle des Escapades en Europe aura été l’occasion de reprendre le voyage et de le poursuivre jusqu’au bout cette fois-ci. Mais, comme je m’y suis pris un peu tard, j’ai abandonné le projet d’une lecture intégrale en VO, sans trop quitter des yeux cependant le texte italien. C’est donc l’édition française dans une main, et dans l’autre l’original italien de Danubio que j’ai repris et achevé le voyage. Un belle traversée de l’Europe centrale!
Composé d’une multitudes de chapitres égrainés au fil de la descente du fleuve, tous pétillants d’intelligence, des chapitres qui ouvrent de nombreuses pistes de réflexion, n’hésitant pas parfois à se perdre en digressions ou dans des notes érudites, un tel livre n’est pas des plus faciles à résumer. Car Danube n’est pas un simple récit de voyage. Le fleuve sert de fil conducteur à une enquête beaucoup plus vaste: celle d’une civilisation. Le Danube traverse une Europe faite de superpositions — langues allemandes, slaves ou hongroises, traditions catholiques, orthodoxes ou juives, villes impériales et provinces longtemps périphériques. À travers ces paysages, Magris reconstitue l’espace historique de la Mitteleuropa, ce monde façonné par la longue durée de l’Empire austro-hongrois. L’empire des Habsbourg, avec toutes ses contradictions et ses fragilités, apparaît alors comme une tentative singulière de coexistence culturelle: une mosaïque de peuples et de traditions que reliait une même histoire administrative, intellectuelle et littéraire. Descendre le Danube, c’est ainsi traverser non seulement des paysages mais des strates d’histoire: Ulm, Vienne, Bratislava, Budapest, Belgrade ou Ruse deviennent autant d’étapes dans la géographie mouvante d’une civilisation.
Mais ce voyage géographique est constamment doublé d’un voyage littéraire. Claudio Magris est germaniste de formation, et chaque ville appelle sous sa plume la présence d’écrivains qui ont habité ce monde danubien. Dans les régions allemandes apparaissent les figures de Jean-Paul ou de Hölderlin; à Vienne, toute une constellation d’intellectuels et d’écrivains surgit dans l’ombre des cafés de la capitale impériale; plus loin, ce sont Joseph Roth, Elias Canetti, Kafka ou Musil qui accompagnent le lecteur. Le livre devient peu à peu une promenade dans une immense bibliothèque européenne. L’auteur n’hésite pas à en explorer les recoins les moins les connus, dans une démarche érudite qui est aussi l’un des plaisirs du livre. Voyager, n’est-ce pas en effet accepter de se perdre parfois? Les textes, les souvenirs littéraires, les biographies d’écrivains surgissent comme des rencontres incongrues au fil du fleuve.
Ce qui frappe également à mesure que l’on avance vers l’est, c’est la manière dont l’histoire du XXᵉ siècle affleure sous les descriptions. Danube est hanté par la disparition d’un monde. La Mitteleuropa dont parle Magris n’existe plus vraiment. Elle a été disloquée par la chute de l’Empire austro-hongrois, par les nationalismes, par les catastrophes du siècle. Le fleuve traverse ainsi des territoires marqués par la Shoah, par les déplacements de populations, par les régimes totalitaires qui ont profondément transformé l’Europe centrale et orientale. Les paysages eux-mêmes semblent porter les traces de ces ruptures: derrière les villes, les monuments ou les paysages tranquilles, on devine les fractures de l’histoire – Céline fuyant à Sigmaringen l’avancée des troupes alliées avec toute la bande des collabos du gouvernement de Vichy; à Ulm, Hans et Sophie Scholl, ces « fleurs de l’intériorité allemande », jeunes résistants au nazisme, exécutés en 1943; Josef Mengele, médecin-bourreau d’Auschwitz, dont les horreurs font une ombre derrière les maisons aimables de la charmante cité de Günzburg où il est né; le couvent de Windberg, dans un paysage de forêt baigné de religiosité bavaroise, qui fut aussi le lieu où Adolf Eichmann fit une retraite d’une semaine en 1934, et Claudio Magris de conclure, avec l’ironie qui cingle au détour de nombre de ses pages:
« Le technocrate du génocide aime la méditation, le recueillement intérieur, la paix des bois, peut-être même la prière. »
C’est ce qui donne au livre sa tonalité singulière. Danube ne cède en effet ni à la nostalgie naïve de l’ancien empire ni à une simple chronique historique et géographique. Suivant le cours du fleuve, Claudio Magris regarde ce monde avec lucidité, conscient de ses contradictions, mais aussi de la richesse culturelle qu’il a produite. Le fleuve apparaît alors comme un témoin silencieux: il traverse les siècles, indifférent aux frontières, reliant des cultures qui ont parfois cessé de se comprendre.
La forme même du livre épouse d’ailleurs ce mouvement du fleuve. Le texte avance par méandres, par digressions, par détours imprévus. Une remarque géographique peut conduire à un portrait d’écrivain; une anecdote historique ouvrir sur une méditation philosophique; un souvenir personnel se mêler à une analyse littéraire. Danube échappe ainsi aux catégories habituelles: à la fois récit de voyage, essai historique, autobiographie intellectuelle et méditation sur la culture européenne.
Il me faut cependant dire un mot de la traduction française, qui m’a parfois laissé perplexe au fil de la lecture. Rien qui empêche d’entrer dans le livre, bien sûr — et l’ampleur même de Danube rend la tâche du traducteur particulièrement délicate. Mais quelques choix m’ont semblé discutables. Le premier concerne la traduction systématique des prénoms italiens des personnes qui accompagnent Claudio Magris au cours du voyage. Dans l’édition française, ces prénoms sont francisés, comme s’il fallait les adapter à la langue du lecteur. Ce détail pourrait paraître insignifiant. Il ne l’est pas tout à fait. Dans le texte italien, ces prénoms, italiens, familiers, introduisent une nuance essentielle: ils rappellent constamment que le regard posé sur cet univers germano-slave n’est pas celui d’un natif de cet espace, mais celui d’un Italien de Trieste. Or c’est précisément cette position de frontière qui fait la singularité de Magris. Trieste, ville d’empire longtemps austro-hongroise avant de devenir italienne, constitue un point d’observation privilégié sur la Mitteleuropa. Claudio Magris appartient à ce monde sans s’y confondre entièrement. Sa langue — l’italien — introduit une distance. Elle lui permet d’observer cette civilisation à la fois de l’intérieur et depuis son bord. Les prénoms italiens qui ponctuent le récit rappellent discrètement cette position d’écart. Les franciser revient, en quelque sorte, à lisser cette distance, à atténuer la situation très particulière de l’auteur dans le paysage culturel qu’il décrit.
Un autre point m’a davantage surpris encore: la traduction du terme italien illuminismo par illuminisme. En français, ce mot existe bien, mais il désigne tout autre chose: une tradition mystique ou ésotérique, liée notamment au XVIIIᵉ siècle allemand et à certaines formes de spiritualisme. Ce n’est évidemment pas le sens du terme italien. En français, quand l’italien utilise le terme illuminismo, on parle des Lumières!
Ces réserves ne retirent évidemment rien à l’importance de la traduction française, qui permet d’accéder à un livre d’une grande richesse intellectuelle. Mais elles rappellent aussi combien un texte comme Danubio, tissé de nuances culturelles et linguistiques, repose sur des équilibres subtils. Dans un livre consacré précisément aux circulations entre langues et cultures, ces petits déplacements ne sont jamais tout à fait anodins.
Lorsque le livre a paru en 1986, l’Europe était elle-même encore divisée par le rideau de fer. Le voyage de Claudio Magris traverse donc un continent fragmenté politiquement. Pourtant, au fil du livre, apparaît l’idée d’une continuité plus profonde: celle des villes, des langues, des livres et des mémoires qui relient ces territoires malgré les frontières. Le Danube incarne cette unité fragile. Il relie des mondes différents sans jamais les réduire à une identité unique. Et c’est sans doute là la grande réussite du livre: avoir transformé un fleuve en principe narratif et intellectuel. Le Danube devient une ligne de force qui permet de raconter l’histoire européenne autrement, non pas comme une succession d’États et de frontières, mais comme un réseau de circulations culturelles. Descendre le fleuve, c’est traverser une civilisation faite de paysages, de livres et de souvenirs. Et l’on comprend peu à peu que ce voyage ne raconte pas seulement le Danube. Il raconte aussi l’Europe elle-même — dans sa complexité, sa richesse et ses fractures.
« Pourtant le papier a du bon, puisqu’il enseigne cette modestie et qu’il ouvre les yeux sur la vacuité du moi. Celui qui écrit une page et qui, une demi-heure plus tard, en attendant son tram, s’aperçoit qu’il ne comprend rien, même pas ce qu’il vient d’écrire, apprend à reconnaître sa propre petitesse et comprend, en pensant à la vanité de sa propre page, que chacun prend ses propres élucubrations pour le centre de l’univers, mais vraiment chacun sans exception. Et peut-être se sent-il frère de cette myriade de quidams qui comme lui se prennent pour des âmes d’élection tout en s’acheminant avec leurs fantasmes vers la mort […]. »
Claudio Magris, Danube (Danubio, 1986), traduit de l’italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Folio/Gallimard
Billet publié dans le cadre des Escapades en Europe – mars 26: Le beau Danube bleu – Focus sur la Mitteleuropa

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