KRASZNAHORKAI László: La venue d’IsaÏe

Published by Cléanthe on

Une lumière blafarde. Le buffet sordide d’une gare routière où le temps semble suspendu. Dans la nuit du 3 mars 1992. Précisément entre quatre heures et quatre heures quinze du matin. Une silhouette fatiguée fume au bar. Dans le fond de la salle un couple de clochards enlaçés, usés, fatigués. Derrière le comptoir, le serveur n’est pas là. Rien qui annonce la venue d’un prophète — et pourtant, une voix s’élève. Un homme se met à parler comme si le destin du monde dépendait encore de quelques mots adressés à un interlocuteur invisible. Passablement éméché, György Korim, se dirige vers l’homme qui fume, et parle, parle, avec le sentiment de parler trop tard, que le monde s’est déjà éloigné. Il dresse un inventaire, comme le font les prophètes, et lance des imprécations — l’inventaire mélancolique de ce qui disparaît lentement: la noblesse, la probité, l’élan vers la lumière, la vérité. Tout semble s’être dissous dans une banalité sans relief. Mais quelle est donc cette parole qui persiste alors même que plus personne ne semble attendre de révélation?

J’aborde avec La venue d’Isaïe ce que certains considèrent comme le sommet de l’oeuvre de Krasznahorkai: Guerre et Guerre. Krasznahorkai a en effet conçu ce court texte (52 pages dans l’édition Cambourakis) comme une sorte de prélude mental à son grand roman. Dans Guerre et guerre, Korim, archiviste obsédé par un manuscrit mystérieux, est déjà une figure habitée par une vision catastrophique de l’histoire. Annoncé à la fin du roman, mais pouvant être lu aussi avant, comme une sorte de mise en condition du lecteur, La venue d’Isaïe radicalise cette dimension: Korim y apparaît presque déjà comme le prophète halluciné que le roman déploiera ensuite.

Le titre évoque bien sûr Isaïe, figure biblique par excellence. Mais la venue annoncée ne débouche ici sur aucune consolation. Korim parle comme un prophète tardif, arrivé après la fin du sacré. Il énumère, presque douloureusement, les valeurs disparues, comme si nommer encore ces mots — innocence, générosité, liberté — suffisait à en retarder la disparition. Et il nous fait penser à un autre de ces grands fous, cet insensé que mettait en scène Nieztsche dans « der tolle Mensch », le §125 du Gai Savoir: un jour, en plein midi, l’insensé parait sur le marché, une lanterne à la main, criant « je cherche Dieu! ». Et devant le sourire sardonique de ceux qui sont là, il se lance dans un discours, une diatribe, reprenant la rhétorique des prophètes, où l’on trouvera cette parole, la plus célèbre de Nietzsche sans doute: « Dieu est mort ». Dieu est mort et c’est nous qui l’avons tué! Car ce que ne voit pas la foule des esprits forts, qui se moquent de l’insensé, c’est que le sens d’un athéisme plus radical se profile derrière l’incrédulité de la foule qui ne comprend pas qu’en abolissant Dieu nous avons aboli aussi toutes les valeurs et qu’il n’est plus possible, maintenant que Dieu est mort, de croire pouvoir sauver des références telles que le vrai, ou le bien.

Korim m’a fait pensé à cet insensé. et je suis sûr que la référence à Nietzsche court implicitement sous le texte de Krasznahorkai. Korim en effet n’est ni un héros ni un sage. Sa parole oscille entre lucidité et démesure, entre vision et dérision. Il parle trop, peut-être, dans un monde qui n’écoute plus. Et c’est précisément cette fragilité qui rend sa voix bouleversante. Le prophète n’est plus une figure sacrée. Il est un homme seul, perdu dans un buffet de gare, tentant de sauver par les mots ce qui ne peut plus l’être. Et parlant à un homme en noir, qui fume, immobile, au comptoir — qui est peut-être un ange (mais partira à la fin sans payer!), jusqu’au suicide grotesque, manqué de Korim. Pas de place ici non plus pour quelque Golgotha!

Pas de Golgotha, mais un bar miteux, hanté de présences fatiguées, sorties du fond de la nuit. Le lieu du récit vaut à lui seul comme un disposif, je dirai même volontiers une installation, comme on en trouve dans les créations artistiques contemporaines. C’est en tout cas à cela que j’ai tout de suite pensé, par exemple avec l’extrait que je cite plus bas. Ce qui frappe, ici, c’est le décalage constant entre la trivialité du décor et l’ampleur du discours. Le bar miteux, les clochards enlacés, l’atmosphère lourde — tout semble contredire la portée cosmique des mots de Korim. Et pourtant, c’est dans cet écart que naît la beauté sombre du texte. La grandeur n’a pas disparu. Elle a simplement changé de lieu. Elle se loge désormais dans les marges, dans des espaces où elle paraît presque déplacée, inadéquate, fragile.

« L’intégralité du plafond était recouverte de néons, serrés les uns contre les autres, il y en avait au moins cent, de gauche à droite et de droite à gauche, alignés comme des tombes de soldats dans un cimetière militaire, il ne restait aucun espace libre, l’ensemble du plafond n’était que néons, et tous, sans exception, étaient allumés, si bien que le café était incandescent, comme l’homme qui tournait le dos à tout, une cigarette dans sa main droite, regardant fixement le bout du comptoir, et rien d’autre; tout comme Korim, à ses côtés, ses yeux couleur de boue délavée fixés sur l’homme, le corps calé contre le comptoir, face à l’homme, alors que les mots sortaient lentement, inlassablement, à un rythme saccadé, de sa bouche; tout comme le couple de clochards assis dans le box près des toilettes, à l’arrière, serrés l’un contre l’autre, comme deux néons: le vieil homme caressait la main de la femme qui, en ne retirant pas sa main, l’offrait à sa caresse, tous deux étaient assis, se regardaient tendrement, les yeux dans les yeux, et la vieille femme passait de temps en temps sa main libre dans ses cheveux gras et hirsutes pour rajuster une mèche. »

(Krasznahorkai László, La Venue d’Isaïe (Megjöt Ézsaiás, 1999), traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, éditions Cambourakis


Participation au challenge « Les gravillons » chez Sybilline


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