« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)