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Anne-Marie BOCH: L’euphorie des cimes

L’euphorie des cimes, cette ivresse particulière du dépassement de soi en montagne. Chirurgien et alpiniste amateur, Anne-Marie Boch y consacre un joli petit essai qui est comme une sorte de phénoménologie de l’alpinisme. Beau récit d’expériences qui, mises bout à bout, finissent par approcher quelque chose de cette euphorie des cimes qui donne son joli titre à ce livre: l’hostilité du milieu naturel, sa fragilité, un certain romantisme de la solitude, l’effroi délicieux d’une montagne qui contemplée de près ouvre au sentiment du sublime, les effets aussi sur le corps et l’esprit, comme une drogue, jusqu’à une forme de mysticisme, et puis la découverte de l’intelligence du corps confrontée à l’altérité de la nature, le monde pris à mains nues, entre caresse et écorchure, dans cet art particulier à la fois si technique et qui cependant ne proscrit aucun geste a priori, tout dépendant pour finir de la paroi à laquelle il faut bien s’adapter. Ainsi l’alpinisme est-il une activité engagée comme on dit dans le jargon de ce sport. La recherche de la peur, de l’angoisse, du malaise n’est pas à négliger. Avec peut-être ce fond de culture aristocratique: « Valider son existence en la risquant »!

Voilà, difficile de résumer un tel livre, à la fois très sensible, visuel, tactile, presque sensuel dans son évocation des courses en montagne. On y passe en tout cas une belle heure de lecture.

Carl Gustav JUNG: Essai d’exploration de l’inconscient

Quelques mois avant sa mort, Jung fit un rêve dans lequel il s’adressait en toute simplicité à un large public qui le comprenait aisément. De ce rêve est sorti l’Essai d’exploration de l’inconscient, dernier livre du psychanalyste, introduction à sa doctrine à destination du grand public. Toute la démarche de Jung est dans cette inspiration. Le rêve est le révélateur de la psyché humaine, un terrain d’exploration extraordinaire, le lieu aussi où se préparent et s’expriment, sous la forme d’images symboliques, bien des décisions et des pensées conscientes à venir. Psychiatre, thérapeute, Jung aura donc sorti le rêve et l’inconscient de la pathologie où la psychanalyse freudienne les avaient enfermés, en rappelant que notre rapport à nous-mêmes, au réel, à la vie elle-même est tissé de symboles portant des émotions, des intentions inconscientes, et que la pathologie, en psychologie, n’est peut-être que l’envers du fonctionnement naturel de l’esprit…

Cela fait longtemps que j’entends parler de Jung. Par mes études d’abord, par la fréquentation ensuite des textes de Bachelard, que j’ai beaucoup lu à une période de ma vie, par ce que ses travaux ont ouvert enfin à l’étude des symboles et de la symbolique humaine. Autant dire donc que j’en savais un peu quelque chose. Mais j’étais resté jusqu’alors plutôt étranger à sa pratique analytique. Qu’est-ce qu’une psychanalyse ou une psychothérapie d’inspiration jungienne offrait exactement de particulier au-delà de ce que je savais que le matériau principal y était l’exploration des rêves? A chacun sa névrose, si j’ose dire. La mienne est de ne pas pouvoir tenir trop longtemps en sachant que je ne sais pas quelque chose, surtout si il suffit de lire pour combler cette ignorance. D’ailleurs, c’est moins d’ignorance dont il s’agit en l’occurrence que la promesse d’une terre nouvelle pour moi à explorer, un contenu nouveau d’expérience, peut-être des pensées et des émotions nouvelles. Et c’est d’abord cela, n’est-ce pas, que permettent les livres.

A la réflexion, je ne suis pas sûr cependant que l’Essai de Jung soit la meilleure introduction à son œuvre. Peut-être en savais-je trop finalement. Au-delà de l’importance répétée du rêve et du symbole, j’aurais aimé y trouver l’exploration de toute une architecture conceptuelle (le moi, le soi, l’anima, etc.) qui est le véritable apport scientifique de Jung à la psychologie, mais qui manque ici.

En revanche, Jung y pose clairement les raisons de sa différence avec l’analyse freudienne, qui entraîna leur rupture – sur le rôle de la libido, l’obsession sexuelle des interprétations freudiennes et plus généralement sur le rôle de l’inconscient et donc le fonctionnement de la psyché. Au schème linguistique freudien (l’inconscient est un langage), Jung substitue l’idée de la pensée comme production de symboles. Surtout, à la représentation de l’inconscient comme une sorte de placard dans lequel l’esprit tiendrait cachées les représentations désagréables, il substitue l’idée d’un inconscient créatif, créateur et du rêve comme espace de compensation d’une personnalité scindée entre des tendances ou des exigences divergentes. Réconcilier le sujet avec lui-même, en partant de ce qu’il est singulièrement et non des interprétations qu’il reçoit du psychanalyste dans l’espace de la cure, telle semble être l’inspiration de la démarche jungienne.

C’est l’aspect le plus intéressant du livre: Jung y développe l’idée d’une psychanalyse fondée essentiellement sur la pratique, attentive à la singularité du patient. C’est aussi peut-être ce qui pourra paraitre un peu décevant à le lire, pour qui cherche du moins dans les livres de psychanalyse cette sorte de grand spectacle qui personnellement m’a toujours un peu gêné, je dois le dire, dans les livres de Freud: ces fameux « cas » que Freud exhibe comme le papillon déploie ses ailes sous le regard de l’entomologiste. Très pudique à l’égard des cas des patients qu’il évoque, Jung n’en dit presque rien finalement, sinon qu’on le sent moins intéressé par le désir de prouver, comme un Freud, à grand renfort d’interpretations, la vérité de sa science, que soucieux du devenir de ses patients, dont il évoque les souffrances ou la « guérison » finales (un autre mot qui n’aurait pas sa place dans la démarche freudienne).

Et puis il y a tous ces développements sur la symbolique ésotérique, le divin, les rêves prémonitoires qui donnent souvent l’image d’un Jung un peu fumeux mais qui trouvent leur place dans son système théorique, ouvrant des perspectives philosophiques intéressantes au-delà de l’apparence surprenante (voire délirante) de certains énoncés. Philosophiques, c’est-à-dire comme telles appelant à la critique et à la réfutation. Mais ce serait sortir des limites de ce petit billet que d’en discuter plus en détail.

Bref, un livre intéressant si l’on veut comprendre l’inspiration générale de la psychologie de Jung, à lire rapidement, avant de se plonger peut-être dans un texte plus ardu, plus théorique. Au-delà des grandes inspirations, que vaut précisément cette doctrine? C’est la question, hélas, à quoi ne m’a pas permis de répondre l’Essai.

Juin au jardin – le jeu des charades

Suite de mon mois de juin au jardin. Après Nemesis d’Agatha Christie, place à des bouquets de roses, des parterres colorés, la douce odeur du chèvrefeuille.  J’ai installé des chaises longues. Disposé des rafraîchissements. Et pris le prochain livre au-dessus de la pile. Qui saura découvrir l’auteur, et le titre?

Mon premier est un prénom féminin chanté par Serge Gainsbourg.

Mon deuxième est l’autre nom d’animal

Mon troisième est une forme de de prussien

Mon quatrième est une interjection allemande

Mon cinquième est une ville du sud de la France

Mon tout est le nom d’une écrivain anglaise plusieurs fois accueillie dans ce blog.

Le titre est trop facile… quand vous aurez trouvé l’auteure.

Reponse ce week-end

 

 

Au pied du sapin

Une bonne nuit pleine d’étoiles.

Au loin, le bruit des cloches qui tintent.

Deux, trois raclements dans la cheminée.

Et puis, ce matin, au pied du sapin…

Le Père Noël n’a pas oublié l’amateur de livres.

 

JOYEUX NOËL À TOUS !

Yves Bonnefoy est mort

bonnefoyIl y a des écrivains, étrangement, qui sont plus pour soi que des écrivains.  Une présence. Une persévérance discrète à sonder la parole, le réel. Un antidote à l’illusion de certains engagements dans le monde. Un refuge surtout, un reposoir auprès de qui on sait pouvoir revenir chaque fois que le désir  de partager cette exigence sensible, essentielle se fait nécessité. Yves Bonnefoy,  pour moi, comme pour beaucoup d’autres, était cette référence là. J’aimais savoir que quelque part, contemporain de moi, ce grand poète poursuivait l’oeuvre patiente qui fut l’un de mes premiers éblouissements poétiques. Par son oeuvre, il contribuait à rendre le réel  vivable. Il donnait envie d’habiter un monde dont le charme discret, la valeur se découvrait souvent au gré de ses vers ou dans des essais qui ont marqué définitivement mon regard sur l’art.

J’ai appris sa mort ce matin comme celle d’un ami très cher, d’un parent, le regard humide brusquement. Je ne pensais pas que l’on pouvait éprouver cela pour un écrivain. Je n’imaginais pas que cette oeuvre se soit nouée aussi intimement à ce que je suis, à ce que je sens.

 

L’oiseau des ruines se dégage de la mort,

Il nidifie dans la pierre grise au soleil,

Il a franchi toute douleur,  toute mémoire,

Il ne sait plus ce qu’est demain dans l’eternel

(Yves BONNEFOY,  Hier régnant désert,  1958)

Les sanctuaires du monde (sous la direction de Matthieu GRIMPET)

Les sanctuaires du monde« Toutes les religions s’incarnent dans des lieux qui leur sont propres, séparés de l’espace commun. Ce sont les sanctuaires. En donnant à découvrir les milles lieux sacrés les plus emblématiques des grandes spiritualités du monde, cet ouvrage propose une véritable histoire de l’âme humaine, de l’homme de Cro-Magnon aux néopentecôtistes californiens.

Il étudie le rapport entre espace et sacralité tel qu’il s’est institué dans les principales religions depuis les premiers âges et exprimé dans les cultes antiques, l’animisme africain, les civilisations précolombiennes, comme le judaïsme, le christianisme, l’islam, le bouddhisme et l’hindouisme. »

Comme le rappelle le quatrième de couverture, dont je cité ici le début, ce livre est le dictionnaire de ces lieux sacrés, de ces espaces particuliers délimités, découpés dans l’espace commun pour servir au culte d’un groupe, d’une communauté. Pour un amoureux des lieux comme je le suis et un grand amateur de dictionnaires encyclopédiques, ce volume de la collection Bouquins est un véritable bonheur, dans lequel je prendrai longtemps plaisir encore, je pense, à déambuler.

Oui, j’aime les lieux. Les lieux rêvés, bien sûr, les lieux figurés, les lieux ressentis, mais aussi les noms de lieux, les cartes, les registres cadastraux, les inventaires d’occupation des sols, les modes d’organisation du territoire. Bref, tout ce qui milite contre l’idée, trop abstraite, trop mathématique, d’un vaste espace géométrique, référentiel indéterminé de nos actions et des objets. Et j’aime les livres qui me rappellent à quel point l’espace réel ou imaginaire est travaillé par ces amas de vie, ces intensités, ces concentrations d’existence: il y a le très beau dictionnaire de Farid Abdelhouahab: Voyages imaginaires, que j’avais chroniqué il y a déjà quelques temps, ou cet autre « Dictionnaire des lieux imaginaires », d’Alberto Manguel, ou le « Dictionnaire des lieux et pays mythiques » de Battistini et Poli. J’aime les Dictionnaires consacrés à un musicien, un artiste, parce que j’y grappille les lieux qu’ils ont pu fréquenter. Je collectionne moi même quelques lieux visités dans mon petit carnet d’aquarelles, qui me sert pour ainsi dire de Dictionnaire intime et sensible de mes pérégrinations.

Parce qu’il ne sont pas n’importe quels lieux, mais des lieux de culte, de ferveur, les sanctuaires ajoutent à mon amour des lieux, cette autre dimension: celle des croyances, des systèmes théologiques, des modes de représentation spirituelle, bref de tout ce qui rapproche les individus d’une expérience personnelle, intime du divin. Les sanctuaires sont les lieux construits pour vivre ensemble cette expérience.

La richesse de ce Dictionnaire est de passer en revue toutes les sortes de religion, de la préhistoire à l’époque contemporaine. De courtes introductions présentent efficacement les grands domaines culturels. Mais au-delà de ce travail de synthèse, c’est un plaisir de picorer dans la masse de ces entrées diverses: Gargaq, Tivoli, Anandpur, Boumia, Wies, Conques, Médine, etc. On ne peut pas ne pas en tirer une méditation toute personnelle sur la permanence historique des grandes constructions religieuses, l’effort récurrent des hommes pour habiter le monde du divin, et la fragilité des lieux de culte: Angkor dévoré par la forêt, Uppsala dont la grandeur n’est plus accessible que dans les livres, Feronia, dont le bois sacré  antique est depuis longtemps abandonné par toute presence divine, viennent nous rappeler à quel point les dieux eux mêmes sont mortels. À moins qu’ils ne soient que les victimes malheureuses de l’oubli des hommes.

Henry JAMES: Le Regard aux aguets

James (Henry), Le Regard aux aguetsA vingt-six ans, Roger Lawrence, un bostonien, droit, un brin rigide, issu de la société fortunée de Nouvelle-Angleterre,  aspire aux joies du mariage. Il rêve d’un foyer confortable, d’une épouse tendre et aimante, d’un havre de sécurité.  Éconduit plusieurs fois par les femmes du monde qu’il fréquente, Roger tourne son dévolu vers une fillette de douze ans, une enfant démunie dont il a hérité de la garde. Il l’adopte et décide de l’éduquer avec le but secret d’en faire plus tard sa femme…

Pygmalion en Amérique, tel pourrait être le sous-titre de ce premier roman d’Henry James, rédigé par un auteur relativement inexpérimenté de 28 ans, quoiqu’il ait déjà produit alors quelques habiles récits en s’essayant à l’art de la nouvelle. Un roman étrange, un brin artificiel, qui n’est pas dénué cependant d’une certaine saveur de satire sociale et campe – déjà – un premier et beau portrait de femme, ballottée par les rigueurs de son origine sociale et les désirs des hommes qui croient pouvoir tisser en secret le motif de sa destinée. Sur ce canevas scabreux, à la limite incestueux (Roger élève Nora comme sa propre fille et découvre avec elle les joies de la paternité!), Henry James, qui renia ensuite ce livre qu’il jugeait froid et inabouti, compose cependant les thèmes qui seront ceux de son œuvre future: la satire de la naïveté américaine; la proximité de la droiture et d’une certaine perversité morale; l’enfance, la féminité, la sensibilité aux arts vécus comme un point de vue mêlé d’inconscience et de lucidité sur les perversions des hommes; la revendication du droit individuel au bonheur; le romanesque défini non comme une qualité du récit, mais comme la suite de l’imagination des personnages et de leur méprise sur eux mêmes et sur leur entourage.

C’est un premier roman, bien sûr, moins abouti que d’autres œuvres postérieures de jeunesse, ces deux sommets de la comédie du mariage que sont Confiance et Les Européens ou bien le très balzacien Washington Square. Mais c’est le premier roman d’un très grand écrivain, attentif à sculpter finement des personnages romanesques, au moyen de quelques phrases ciselées qui valent à elles seules que l’on se plonge dans ce roman.

Roger est un puritain naïf qui ne se rend même pas compte de la perversité de son projet de séduction. Sa représentation du mariage reste prisonnière d’une vision toute faite qui finalement concède peu à la liberté des sentiments:

Il voyait dans l’avenir, brillant comme à travers la brume, une scène intime, un petit salon éclairé de lampes par une nuit d’hiver, une placide épouse et mère, rayonnante d’un bonheur domestique, une enfant aux cheveux d’or et au milieu de tout cela, lui-même, ivre de possession et de gratitude.

Don Quichotte du mariage, tout entier à ses rêves domestiques, il néglige la manipulation qu’il fait subir à la jeune Nora, s’abritant derrière l’idée qu’il ne s’imposera pas à elle, mais attendra que chez sa pupille la reconnaissance se transforme en transport amoureux.

Roger n’avait nulle envie de rappeler à sa jeune compagne ce qu’elle lui devait, car la clef de voûte de son plan était que leur relation s’épanouît le plus naturellement du monde. Mais il guettait patiemment, comme un botaniste au cours de ses randonnées attend les premières violettes des bois, la timide fleur champêtre de l’affection spontanée.

Face à lui Nora est un de ces beaux personnages d’enfant puis de femme qui annonce les héroïnes de Ce que savait Maisie ou d’Un portrait de femme. Bénéficiant de la générosité de Roger, dont elle tarde à percer le secret, elle se vit comme une princesse dans un conte de fée. Ignorante de la relation qui la lie à son tuteur, elle ne tarde pas à développer sous son regard des qualités qui font d’elle un personnage plus sensible, plus moral et plus intelligent que le pygmalion qui projette sur elle son fantasme d’une vie rangée à l’abri des séductions du monde. Pourtant, rien de définitif sous la plume de James: Roger reste un personnage plus ridicule que pervers, tiraillé dans une « guerre perpétuelle entre son dessein égoïste et son généreux caractère ».

Des péripéties, nombreuses, finissent par déplacer définitivement le roman cependant du côté de la comédie sociale, en s’appuyant sur une galerie de personnages fantasques: Fenton, un profiteur, qui rappelle tardivement un lien de cousinage avec Nora, tâchant de gagner la dot de la jeune fille en faisant une irruption brutale et rocambolesque dans le cours bien réglé de la vie campagnarde où la jeune fille et son tuteur ont élu domicile; Hubert Lawrence, un cousin de Roger, qui trouve dans son ministère de pasteur et dans les beaux sermons qu’il prononce en chaire un terrain d’élection à son talent de séduction des femmes de la bonne société; Mrs Keith, qui chaperonne Nora lors du voyage de la jeune fille en Europe, et tente, à Rome, de la convertir au catholicisme.

Mais le véritable triomphe du romanesque, c’est dans la fin de ce récit (je ne le dévoile pas!) que vous le trouverez: victoire de l’imagination et de l’amour sur la duplicité des sentiments. Le cœur a ses énigmes et les voies du bonheur ne sont parfois pas si éloignées que cela du romanesque le plus échevelé.

Challenge XIXe siècle