Catégorie : Littérature nordique

Henning MANKELL: Les chiens de Riga (Wallander, 2)

Mankell--Les-chiens-de-Riga.jpgSur une plage de Scanie, une région rurale au sud de la Suède, les corps de deux hommes sont retrouvés. Deux corps liés dans une barque venue s’échouer sur les côtes suédoises. Confiée au commissaire Wallander de la police d’Ystad et à son équipe, l’enquête s’oriente vite vers un règlement de compte, lié à un trafic de drogue en provenance des États baltes. Une affaire qui menace de prendre un tour international. Une consultante ministérielle débarque de Stockholm, pour contrôler l’enquête, aidée par plusieurs policiers. Et un commandant letton, envoyé à Ystad, au titre de la jeune coopération entre les deux polices, au moment où l’Union soviétique commence à se défaire, se charge de boucler l’affaire. Mais lorsque Wallander apprend que, peu après sa descente de l’avion qui le ramenait à Riga, le commandant a été assassiné, et que lui-même est appelé par les autorité lettones pour donner un coup de main à l’enquête, voilà en réalité que tout commence. Une plongée bien dangereuse attend Wallander dans la réalité opaque d’un État qu’il ne comprend pas et où les coups peuvent venir de toute part…

Après Meurtriers sans visage dont j’ai déjà beaucoup aimé le ton, l’ambiance, le propos, ce deuxième volume des aventures du commissaire Wallander a été un vrai coup de coeur. Les pages de ses deux séjours à Riga, entre surveillances, coups tordus, membres mystérieux d’une société secrète qui dit oeuvrer pour le bien futur de la Lettonie, fausse enlèvement nocturne de Wallander, micros cachés dans le téléphone et policiers véreux ont même été un pur moment de délice.

C’est que, comme dans le volume précédent, l’enquête policière est arrimée ici à la découverte d’une réalité sociale et politique, à l’évocation d’un monde en mutation, où se retrouvent balayées toutes les vieilles certitudes, à la fois convaincantes et profondément romanesques. Confronté à une réalité politique qu’il ne comprend pas, Wallander plus désorienté que jamais apparaît une fois de plus comme ce genre particulier de policier de roman, qui n’hésite pas à frayer avec les limites de la légalité et se laisse conduire par son intuition. Dans la nouvelle Lettonie en train de s’émanciper de la tutelle soviétique qui la domine depuis l’après-guerre, Wallander découvre une autre réalité que la sienne. »En tant que policier, il avait l’habitude de manipuler une réalité dont il faisait lui-même partie. Ici, il restait à l’extérieur.« 

C’est que, habillement, Mankell, qui accompagne, dans sa série policière, les changements politiques internationaux de la décennie 1990, a choisi de placer l’action de son roman à un moment où, dans les États baltes, rien n’est encore décidé: où s’oriente la jeune Lettonie? Est-ce encore une société totalitaire ou un espace politique sur la route de la démocratisation? Pourtant, tous les membres de cette société ont-ils intérêt à ce tournant démocratique? Et quel est le rôle de la police, qui naguère servait le pouvoir en place et était gangrenée par la corruption? Avançant en aveugle au milieu d’une réalité qu’il ignore, Wallander, le suédois, citoyen d’un État dont la transparence, du moins proclamée, est la première vertu politique, est plongé subitement dans l’ambiance opaque d’une société où personne n’a intérêt à expliciter ses positions personnelles et où la discrétion, la dissimulation sont devenus des instruments de survie pratiqués par tous. Cela donne un beau roman, dans le type de ceux de la guerre froide, peut-être le dernier, un peu comme si Henning Mankell avait cherché ici à profiter du genre, une dernière fois, au moment où les mutations politiques du bloc de l’Est sont en train de rendre ce type d’histoires complètement caduque.

Mais ce roman a aussi un autre intérêt, dans la mesure où il fait progresser le personnage de Wallander, et donne plus de corps à son regard désolé sur la société. Pour cela sans doute fallait-il éloigner Wallander de la Suède. Certes, la Lettonie, par rapport à la Suède, ce n’est pas de l’autre côté du monde, mais seulement un petit État, grand comme une région suédoise, de l’autre côté de cette Méditerranée du Nord qu’est redevenue la mer Baltique, après la chute du Mur de Berlin. Mais au début des années 1990, c’est, pour un tout petit temps encore, comme un autre Univers. Le voyage de Wallander en Lettonie est important. Il signe un peu, si j’ose dire, le « deniaisement » définitif du personnage du commissaire suédois. Confronté à une société où l’idéal généreux et égalitaire qui a été proclamé publiquement par l’État pendant des décennies a dissimulé toutes les exactions, les corruptions, les liens étroits et louches entre les serviteurs du parti et les truands, mafias dont l’Europe occidentale découvre alors l’existence, au moment de la chute du rideau de fer, Wallander poursuit dans ce deuxième volume la réflexion désabusée, mélancolique commencée dans le roman précédent. Car la Lettonie, si autre, si différente, renvoie immanquablement pour un policier rigoureux comme Wallander à la Suède: « Peut-être devrions-nous travailler de la même façon en Suède?, demande-t-il dans un moment de fulgurance. Si ça se trouve, nous ne creusons pas assez profond dans la criminalité qui nous entoure aujourd’hui.« 

Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

Mankell--Meurtriers-sans-visage.jpgDans le sud de la Suède, en Scanie, un couple de vieux paysans est retrouvé dans sa ferme après une nuit d’horreur: le mari est déjà mort des tortures qu’il a eu à subir; sa femme meurt bientôt, à l’hôpital, après avoir prononcé un dernier mot: « étranger », qui pourrait être un indice précieux pour l’enquête à venir. N’est-ce pas là cependant une piste trop facile? Qui a pu agir avec une telle brutalité? Qu’espérait-il trouver auprès de deux vieux fermiers sans histoires? De l’argent? Mais pourquoi cette violence gratuite? Chargé de diriger l’enquête, le commissaire Wallander, de la police d’Ystad, va devoir découvrir les mobiles d’une affaire décidément bien difficile à expliquer, cependant qu’à travers la petite région bien tranquille du sud de la Suède la menace gronde et qu’un vent de xénophobie submerge la ville…

Présente-t-on le commissaire Wallander? Un brin paumé, désabusé, mélancolique, Wallander est le type même du policier de roman, pris en tenaille entre ses problèmes personnels et la brutalité d’un monde qu’il ne comprend plus, dont les violences soudaines l’effrayent. Débordé dans sa paisible existence provinciale entre son divorce, auquel il a du mal à se faire, son poids, qu’il ne parvient plus à gérer, sa fille, qui s’éloigne de lui, son père, qui ne le comprend pas, mais exige de son fils des visites quasi-quotidiennes, la crise de la quarantaine, et puis l’affaire criminelle, qui ne peut pas rester simple, son équipe bientôt submergée par les menaces d’un inquiétant maître chanteur raciste et une flambée de xénophobie parmi la population. Le paradis scandinave? Sans doute, avec le commissaire Wallander, les suédois ont découvert, au tournant des années 1990, l’envers d’un modèle social et politique, une sorte de gueule de bois, après des décennies à vanter le compromis social, la paix civile, le paradis de tolérance, d’égalité et de démocratie. La social-démocratie suédoise n’était-elle qu’un couvercle sous lequel continuait à bouillir une violence à laquelle on avait cessé d’être attentif? L’utopie politique n’aurait-elle pas oublié de voir les hommes tels qu’ils sont, rattrapés par un monde en mutation violente? Le plaisir qu’on prend à lire Henning Mankell tient à cette plongée sous l’édredon duveteux d’un pays qui découvre le brutalité des hommes, de l’histoire – un pays bien paisible quand même, où les policiers sont obligés de payer leurs amendes, même lorsqu’ils sont en service; où le droit des citoyens régit chacun des moments de la vie civile; où la protection des minorités et le droit d’asile sont érigés en dogme d’État.

J’ai lu ce premier Mankell, cet été, non loin de la Baltique – non pas en Suède, mais plus au sud, près de Hamburg, dans une maison traditionnelle de pêcheurs, datant du XVIIIème siècle, avec ses petites fenêtres en bois sous un toit de chaume, ses murs blanchis à la chaux, une nature exubérante fleurissant dans le jardin, et la lumière blanche, intense des étés du nord. Et là, dans cette Allemagne presque scandinave, j’ai perçu quelque chose d’une communauté de ton ou de culture. Entre les paquebots gigantesques qui descendait l’Elbe vers la mer, presque sur le pas de ma porte, et les côtes de la Scanie suédoise. Quelque chose peut-être aussi qui tient à l’air qu’on y respire, à la lumière qui y brille, ou à une conception de l’espace social et politique, qui a des répercussion sur l’être même des gens qu’on y rencontre, sur leur façon d’être les uns avec les autres, à la terrasse des cafés, dans les rues, sur les places, ou bien quand ils se croisent.

Tout de ce quelque chose très diffus, qu’on appelle peut-être une société, se retrouve dans le roman de Mankell: la vie d’un commissariat de province, le rapport de la police avec la presse, le travail des policiers entre eux et même les débordements d’un Wallander au bout du rouleau qui s’intéresse d’un peu trop près à la jeune juge d’instruction qui vient de débarquer à Ystad ou qui a tendance à chercher dans l’alcool un refuge pour apaiser le sentiment panique qui le déborde. Un beau roman policier donc, avec son lot de rebondissements, et cette écriture sèche, presque blanche, qui vise à décortiquer les âmes et les ambiguïtés d’une société (mais toute société démocratique est bâtie sur de telles ambiguïtés) qui a fait de la générosité et du respect d’autrui les principes du vivre ensemble, mais à l’abri d’une situation géographique un brin provinciale et d’un certain repli sur soi.

Hjalmar SÖDERBERG: Docteur Glas

Söderberg (Hjalmar), Docteur GlasStockholm. 1905. Le docteur Glas conduit bourgeoisement sa vie, entre ses consultations et ses fréquentations en ville. Tous les jours, cet homme sensible, généreux rédige son carnet intime. Lorsque Helga, la femme du pasteur Gregorius, se présente dans son cabinet pour lui confier quelques secrets intimes et lui demande de la secourir, le docteur Glas va prendre fait et cause pour sa fragile patiente. D’autant qu’Helga est charmante, et que le docteur n’est pas indifférent au droit proclamé par la jeune femme d’aimer comme elle le souhaite…

 

J’ai découvert ce texte et cet auteur (considérés comme majeurs en Suède) grâce à l’adaptation de John Paval, à Avignon, qui incarne un docteur Glas romantique et sensible, capable de jouer de tous les registres : un doigt d’humour pince-sans-rire, une formidable aspiration à aimer, l’expression d’une âme tourmentée, ou du ravage d’une passion toujours rentrée, à fleur de peau – mélange très scandinave donc. Sofia Efraimson, très belle, un peu fragile sur scène, campe cependant aussi avec beaucoup de détermination la revendication d’Helga à être maîtresse de son amour. Tous les deux forment un couple fascinant, avec leur accent venu du nord, les mots suédois même que parfois ils susurrent sur scène, entre deux répliques en français, l’importance qu’ils savent donner aux non-dits dans une conversation qui se développe sur le mode de la confidence. Bref un des beaux moments de théâtre, selon moi, de ce festival off 2013.

 

Le texte lui-même de Hjalmar Söderberg est bouleversant et très moderne pour l’époque : un docteur comme il faut, qui cultive son besoin d’amour dans l’intimité d’une vie solitaire et une certaine forme d’inaction, se trouve placé devant un « cas » qui l’oblige à prendre position. Un jour, Helga, la femme du pasteur Gregorius, lui confie à quels appétits sexuels de son mari, dont l’intimité la dégoûte, elle doit répondre tous les soirs ; Helga, qui a épousé le pasteur sans amour, est tombée amoureuse d’un autre. Et elle demande au docteur de lui venir en aide, en lui inventant une maladie qui interdirait tout commerce entre elle et son mari. Cédant d’abord au besoin de protection, puis à l’amour qu’il ne tarde pas d’éprouver pour sa jeune patiente, le docteur Glas s’interpose entre Helga et le pasteur, jusqu’à commettre l’irréparable pour mettre définitivement Helga à l’abri de la bestialité de son époux. Certes, le pasteur Gregorius est un être abject, puritain, grossier envers sa femme, qui confond la défense de ce qu’il appelle « ses droits » conjugaux et le catéchisme, et menace Helga de l’enfer si elle refuse de se donner à lui. Par petites touches, Hjalmar Söderberg traite d’un sujet grave : celui du droit que les femmes ont sur leur propre corps et de la question du viol à l’intérieur du mariage. Mais la position du docteur Glas, qui pousse la défense du droit à l’amour jusqu’à se faire l’assassin du pasteur Gregorius, n’est pas non plus une position soutenable. Après son crime, il se retrouve plus seul qu’avant, condamné à garder pour lui la confession de son amour pour celle dont il a cherché à abréger le martyre.

 

 

Festival OFF d’Avignon

Espace Roseau du 8 au 31 juillet 2013 à 13h30

Compagnie des Etoiles du Nord

Avec: Sofia Maria Efraimsson, John Paval
Metteur en scène : Hélène Darche
Régisseur : Arnaud Bouvet

 

Jens Christian GRØNDAHL: Piazza Bucarest

Piazza-Bucarest.jpg« Un matin de mars, j’ai pris la route du nord afin de revoir Scott une dernière fois avant qu’il ne reparte en Amérique. » Le résumé pourrait s’en tenir à cette première phrase du roman, tellement le fil de la narration est ténu, l’histoire tient à si peu de choses: un romancier, narrateur de cette histoire, vient revoir un homme, Scott, un ancien photographe de presse, qui fut le compagnon de sa mère et est resté pour lui depuis une sorte de père spirituel; il est question d’une lettre, envoyée à l’ancienne adresse de Scott et de sa seconde compagne, Elena, une jeune roumaine que Scott a épousé pour lui permettre de fuir le régime de Ceausescu; une lettre que le narrateur va profiter d’un séjour en Italie pour tâcher de la remettre en mains propres à sa destinataire…

 

Ce Piazza Bucarest est un roman rare, un chef d’oeuvre de délicatesse, dont le génie propre tient à un équilibre si fragile, à l’écoute lui-même de la fragilité des êtres et de leur histoire qu’on a presque peur d’en parler, comme si en parler risquait de couvrir du bruit assourdissant du « discours sur » un texte dont le talent tient à savoir avec tellement d’efficacité se mettre à l’écoute de cet ordre précaire que les individus s’efforcent de construire dans le cours chaotique du monde. Jens Christian Grondahl est un maître intimiste, un miniaturiste, témoins ces remarquables vignettes dont il parsème son récit, telle l’évocation de la côte bordant le Jutland, au début du roman. Certaines de ces miniatures sont des descriptions de photographies (le portrait d’Elena), des évocations de tableaux (les tableaux de l’Age d’or danois, au musée de Copenhague), des paysages bordés par des cadres plus ou moins artificiels (les Alpes que le narrateur aperçoit, après Munich, depuis la fenêtre du train qui le conduit en Italie et la vue des Alpes qui décore sa chambre d’hôtel à Milan). Tels sont quelques uns des exemples qui se multiplient dans ce roman tout entier consacré à l’évocation de la « joie de contempler la vie banale », aux « petits riens négligés du monde ».

 

Mais Grondahl sait aussi, et sans doute ne faut-il pas aller chercher ailleurs l’inspiration de mettre en scène deux personnages, un photographe et un écrivain, qui ont personnellement affaire avec la possibilité de produire des reproduction du monde ou de la vie, Grondahl sait donc bien que toute image est menacée de dévaluation, de cette forme de banalité justement qui affecte les hommes et les choses. Et ce n’est pas sans malice qu’il joue lui-même des clichés, à l’image de Scott venu faire des images attendues de bergers dans la Roumanie de Ceausescu: Scott tombe-t-il amoureux d’autre chose en la personne d’Elena que du cliché de la jeune femme fragile à protéger? Et quand le narrateur se laisse lui aussi séduire par le personnage envoûtant de cette étrangère, que se passe-t-il donc d’autre, sinon le cliché d’un baiser échangé sous un arbre sous lequel ils étaient venus se protéger de la pluie? Ici le cliché, pris pour lui-même et mobilisé comme révélateur de la banalité des actions humaines, devient l’objet d’une méditation mimant les sentences des écrivains moralistes, dont la nonchalance désabusée parcourt l’ensemble du roman (« Il est tellement facile, sur un coup de tête, d’avoir envie d’embrasser quelqu’un du même âge, lorsque le hasard fait que l’on se retrouve sous le même arbre et qu’il pleut »).

 

Méditation profonde sur l’art et sur l’histoire, sur le destin des hommes et les droits de l’imagination, c’est aussi un très beau et très pudique roman d’amour, qui donne envie de parcourir l’ensemble de l’oeuvre de ce maître danois, que je découvre avec ce titre.

 

Les avis de Papillon, Calou.

 

 

Jens Christian GRØNDAHL, Piazza Bucarest. Paris. Gallimard. 2007. Collection Folio. 2008.

Arnaldur INDRIDASON: La cité des jarres

la-cite-des-jarres.jpgA Reykjavik, un homme est retrouvé assassiné. Un cendrier massif en verre verdâtre a servi d’arme. Tout indique qu’il s’agit d’un crime commis dans la précipitation, d’autant qu’en Islande les crimes sont plutôt rares. Encore un de ces « trucs bêtes et méchants », pense l’inspecteur Erlendur. Mais celui-ci doit mener l’enquête. Et tâcher d’expliquer le sens de ce mystérieux message que l’agresseur a pris le temps de laisser à côté de sa victime.


Le roman, qui plonge dans le passé d’un homme comme dans le double fond surprenant d’une société réputée sans histoire, prend soin de nous convaincre des intentions de l’auteur: enrichir la littérature islandaise d’un genre qui ne semblait pas pourtant le mieux placé pour décrire une société où les actes délictueux et violents occupent peu de place et qui passe pour un modèle de transparence démocratique. A l’instar de quelques uns de ses prédécesseurs scandinaves, Indridason entend donner droit de cité au roman policier dans le monde nordique. Et il y réussit: l’image récurrente des double-fonds (sous-sol puant de l’appartement de la victime, fichiers cachés dans son ordinateur, viol remontant à plusieurs décennies qui peut en dissimuler un autre, obscure hérédité liée à la transmission d’une maladie génétique rare, et cette fameuse cité des jarres qui donne son titre au roman) structure un récit cherchant à expliciter les non dits d’une société peu avare en paroles. Le procédé reste, dans ce premier roman, un peu artificiel et systématique, mais le polar n’est-il pas d’abord un genre fait de stéréotypes et de conventions? Indridason parvient en tout cas à poser au passage la question de l’archivage des données génétiques, en relation avec la décision de l’Etat islandais de reconnaître à une société privée le droit de récolter des données sur chacun des citoyens du pays, décision finalement cassée au début des années 2000 par les hautes autorités juridiques du pays. Et il signe un intéressant portrait de policier, qui ne devrait pas manquer de s’étoffer au cours de la série.

 

Hans Christian ANDERSEN: Contes racontés pour des enfants, 1835-1842

Trois chiens aux yeux gros comme des soucoupes, des roues de moulins, une tour fortifiée. Une princesse délicate qui ne dort pas de toute la nuit à cause d’un méchant pois qu’on placé sous ses matelas. La Petite Sirène. Un empereur vêtu de rien. Le vaillant petit soldat. Un elfe qui habite dans une rose et est témoin d’une abominable décapitation. Ce sont quelques unes des 19 histoires qui constituent les premiers cahiers des contes d’Andersen, publiés par l’auteur entre 1835 et 1842 sous le titre des Contes racontés pour des enfants.


Après Grimm cet été, je ne pouvais pas faire moins que me replonger dans les Contes d’Andersen, en cette saison où l’annonce des rigueurs hivernales portent ordinairement mes envies de lecteurs vers l’Europe du nord. J’ai dans ma bibliothèque l’édition intégrale des Contes et Histoires que La Pochothèque a publié il y a quelques années et que j’avais acheté alors, preuve sans doute que ce désir de conte est une histoire plus longue qu’il ne parait.


Des contes du Danemark
   

Le cadre réaliste de chacune de ces histoires est le premier caractère qui retient l’attention. Ce sont d’abord des contes danois, même si Andersen invente la plupart, qui se déroulent donc dans le cadre de la nature et de la ville danoises, renvoient à des perceptions danoises. A la différence des frères Grimm chez lesquels il n’y a d’allemand que l’imaginaire populaire qui a produit les contes, ou est censé les avoir produits, chez Andersen, c’est comme une connivence qui s’établit entre l’auteur et les lecteurs autour de références communes, des sensations et gestes de la vie quotidienne, des lieux et monuments de Copenhague, une façon particulière de vivre la nature, et jusqu’aux petits objets d’une maison, couverts, brocs, soupières, poupées, soldats de plomb, fleurs qui trouvent à s’animer sous la plume du conteur. Même les expéditions dépaysantes, la découverte des lointains sont produit à partir d’un cadre danois: les récits de voyage des grands explorateurs qui ramenèrent de leur découverte du monde des livres qui sont restés importants dans la littérature du Danemark.


Les contes d’un écrivain
   

Le génie d’Andersen naît d’abord de la formule qu’il élabore dans ces années 1835-1842: inventer une langue écrite qui mime l’oralité – non pas l’oralité d’un pseudo-narrateur populaire, disant le fond commun d’une culture primitive élaborée collectivement, mais d’un conteur qui se pose d’abord comme un individu, comme un écrivain. On oublie souvent qu’à côté de ses Contes, dont la publication accompagna sa carrière, du début à la fin, Andersen est l’auteur d’une oeuvre littéraire importante, bien que d’inégale valeur: six romans, une trentaine de pièces de théâtre, trois textes autobiographiques, des récits de voyage. Ce n’est pas un historien de la culture et de la langue, un bibliothécaire, un juriste ou un grammairien comme le sont les frères Grimm, mais d’abord un écrivain. Il en ressort à la fois la volonté de trouver dans le conte une forme universelle du récit, qui le conduira peu à peu à ne pas limiter son audience à celle du public habituel de la littérature enfantine. Surtout, cela conduit à une pratique d’écrivain qui n’est pas sans rapport avec l’écriture de certains des grands romantiques allemands auteurs de contes (Tieck, Eichendorff, Hoffmann, etc…): le conte merveilleux embrasse d’autres genres vers lesquels il fait signe, le roman, la satire, le récit d’exploration. Souvent le conte d’ailleurs n’est qu’un prétexte à une exploration encyclopédique: fleurs (Les Fleurs de la petite Ida), objets de la maison (La malle volante), géographie (le récit des vents dans Le Jardin du Paradis), etc. L’humour, l’ironie, présents partout, même dans la description d’un bouquet de fleurs qui manque d’eau, l’habileté à croquer les formes quotidiennes, presque innocentes de la brutalité humaine (l’oiseau que des enfants laisse mourir de soif dans La Pâquerette), le retour obsédant d’un imaginaire macabre (la mort qui tire la leçon de l’histoire à la fin du Jardin du Paradis, le petit enfant mort à la fin des Cigognes, l’abominable vision de la tête de l’amant assassiné que sa fiancé conserve dans un pot et qui sert d’engrais à la fleur dans L’Elfe de la rose) en font aussi un moraliste, conscient des limites de la forme qu’il pratique, comme dans ces histoires (La Princesse sur le pois) qui sont une relecture ironique et critique d’un conte populaire, ou même ces contes dans le conte, comme celui de La Malle volante où l’auteur s’amuse à parodier ses procédés: « Au bord de la Baltique, près des hêtres danois… – Voilà qui commence bien! Dirent toutes les assiettes, cette histoire va certainement me plaire. »

 

Pär LAGERKVIST: La Terre Sainte

Deux hommes, un vieil aveugle près de mourir et le pèlerin qui l’accompagne sont débarqués, sur la route de la Terre Sainte, sur une côte désolée cernée de montagnes habitée d’antiques pasteurs. Ils trouvent un abri dans un ancien temple abandonné, où l’on a jadis honoré des dieux dont le nom même s’est perdu. C’est là, dans cette Arcadie biblique, que s’achève pour eux le voyage, dans cette représentation d’un monde avide de rachat, d’espérance et hanté par l’absence du divin.
Oeuvre curieuse du non moins curieux Pär Lagerkvist, mieux connu pour son étonnant Barabbas, ou plutôt l’adaptation cinématographique qu’on en fit avec Anthony Quinn dans le rôle titre, le roman, publié en 1964, forme avec La Mort d’Ahasverus (1960) et Le Pèlerin de la Mer (1962), une trilogie tournant autour du mythe du juif errant. L’écriture de Lagerkvist est fascinée par le thème du bien et du mal (il y a cette lâcheté au point de départ de sa «carrière» que le pèlerin finira par révéler); par l’idée du retrait de dieu (que symbolise ce médaillon que l’aveugle porte autour de son cou, un bijou destiné à contenir ce qu’il y a de plus précieux pour un homme et qui ne contient Rien); par les vanités de la croyance (que sont l’illusion, parce qu’on sait ouvrir d’une certaine façon le ventre des oiseaux pour en observer les viscères, qu’on comprend quelque chose au mystère du monde ou bien ces temples qu’on construit pour les dieux et qui ne tardent jamais à retourner à la poussière). Roman allégorique où chacun reconnaîtra la fragilité de la condition humaine, La Terre Sainte est surtout une œuvre étonnante en fonction du paradoxe qui la sous-tend: tout témoigne dans le monde de l’absence de dieu, le ciel est vide, un néant, la raison nous persuade de l’inutilité des religions, et cependant il y a dans la foi, dans la tension vers dieu et dans les images qu’elles nous représente quelque chose à quoi nous ne pouvons renoncer, au risque de renoncer sinon à nous même et d’ignorer la dimension tragique de l’existence humaine.Challenge ABC 2008