Catégorie : Littérature française et francophone

MOLIERE: George Dandin

Paysan fortuné, George Dandin a épousé la jeune et belle Angélique de Sotenville, fille d’un gentilhomme campagnard. C’est la condition des riches que de chercher à se procurer par la fortune ce que la naissance ne leur a pas donné. Pour quelque paquet d’argent, Dandin s’est donc offert un nom et une épouse… Mais Dandin est malheureux. Méprisé par sa femme, Angélique, qui se refuse à lui et entend jouir de la liberté d’être courtisée par un aristocrate libertin, méprisé aussi par ses beaux-parents qui ne pensent pas devoir aller jusqu’à admettre comme un des leurs cet homme dont la fortune les a pourtant tirés d’embarras, George Dandin est convaincu de pouvoir prouver les coquetteries de sa femme et ses rendez-vous galants…

Écrite dans l’urgence, pour satisfaire la commande royale, George Dandin doit beaucoup à la farce, dont elle garde l’inspiration, La Jalousie du Barbouillé, une des premières comédies conservées de Molière, du temps où celui-ci se produisait en Province. Est-ce la raison pour laquelle George Dandin est souvent négligé ? Ce n’est en tout cas pas l’une des comédies les plus connues de Molière, quoiqu’on y trouve développée avec talent la veine sombre du dramaturge. Pour cette seule raison, elle mériterait, pour qui s’intéresse aux limites de la comédie chez le grand auteur comique, d’être considérée à côté du Tartuffe, de L’Avare ou de Don Juan, exemples plus connus d’un œuvre qui sait teinter le rire d’éclats sinistres.

Il est vrai que George Dandin est ridicule. Exemple typique du parvenu, qui joue à contrefaire une condition que sa fortune ne lui rend pas plus familière, malgré tous ses efforts, George Dandin est cocu. Et les cocus font rire. Il croit que son argent peut tout lui procurer, mais n’a jamais assisté sans doute à une pièce de Molière : il saurait sinon que les bourgeois sont ridicules, qui croient pouvoir réduire l’amour à des questions d’intérêt et encager un être aussi rétif à l’enfermement qu’une femme jeune, jolie et coquette. Le ridicule des bourgeois face à la puissance d’aimer.

Oui, mais voilà, de quel amour parle-t-on ? Il ne semble pas que lors de la représentation, Louis XIV se soit beaucoup posé la question. Le roi goûta la farce. Il en fut tellement amusé qu’il vit, dit-on, la pièce trois fois. On peut se demander s’il n’entre pas quelque cruauté dans ce rire royal. Car si Dandin est ridicule, il est pathétique aussi. Point de barbon ici, en effet, songeant à séquestrer de délicieuses jeunes filles, comme dans L’Avare ou dans L’Ecole des femmes. Point d’amours de jeunes gens à opposer à la folie des pères. Mais de simples histoires libertines : celle d’Angélique et de Clitandre, relayée à l’office, par Claudine et Lubin, des amours de servante et de valet. Point non plus de folie dans laquelle le héros ridicule persévère : amené par trois fois à s’excuser d’avoir imaginé entre sa femme et le jeune bellâtre qu’est Clitandre des liens qu’il sait exister, George Dandin est conduit aux portes de la folie par la rouerie et le mépris d’autrui.

Au delà de la farce, dont il reprend la logique répétitive, George Dandin offre donc quelque chose de bien plus fort que cela. La farce est une mécanique, une mécanique du rire, assurément, et il est permis de rire à George Dandin – excusons la bonne humeur royale ! Mais je crois que sous le comique, Molière met à jour quelque chose de plus fort que cela, quelque chose qu’on pourrait appeler la mécanique des désirs inconciliables. Tout entier à son désir de posséder une épouse qui se refuse à lui, selon sa logique propre, celle du droit de propriété, George Dandin a les accents de sincérité de celui qui se trouve floué, manipulé, grugé. Face à lui, Angélique, exprime avec une vigueur rare dans la littérature de ce temps son droit à être elle-même, à jouir d’elle-même, et rejette un mariage pour laquelle on ne l’a pas consulté. M. et Mme de Sotenville, tout entiers à leur désir de sauver cette condition aristocratique que le manque de fortune met en péril, se réfugient dans une sorte de mépris de classe qui n’a peut-être pas d’autre moteur que la mauvaise conscience d’avoir dû pour ainsi dire vendre leur fille à un bon gros paysan pour sauver leur train de vie. Sous ces trois formes, le désir se manifeste, désir de vivre, d’aimer, de reconnaissance, mais qui ne trouvant jamais à s’isoler du désir d’autrui ne parvient à offrir l’émancipation qu’il semblait cependant promettre.

RACINE: Bérénice

Naguère, en Orient, Titus a étendu les frontières de l’Empire. Il en a ramené à sa suite Antiochus, roi de Commagène, son ami, et Bérénice, reine de  Palestine, qui pourrait se voir offert, s’il l’épousait, le titre d’impératrice. Antiochus aime Bérénice qui aime Titus et est aimée de lui. Mais Titus est empereur et Bérénice est reine, et le peuple romain est jaloux d’un empereur qui épouserait une reine. Titus va donc devoir se séparer de celle qu’il aime avec passion et, parce que cette révélation dépasse ses forces, demande à Antiochus se rendre auprès de Bérénice pour la préparer à entendre sa décision…

Sur ce canevas, d’une extrême simplicité, Racine a composé un joyau de poésie et de théâtre, le plus beau développement qu’un écrivain ait jamais consacré à la passion amoureuse, peut-être le chef d’oeuvre de la tragédie classique. Célèbre pour une fin mémorable (nul n’y meurt, mais chacun y renonce à l’objet de son amour, c’est-à-dire d’une certaine façon à lui-même) et pour des vers admirables (« dans l’orient désert… »; « Et bien régnez cruel… »), Bérénice est d’abord une magnifique épure de l’art de Racine.

Esclaves d’une passion qui se vit comme une passivité à laquelle nul n’imaginerait cependant de renoncer, les personnages de Racine avancent comme des créatures traquées, se débattant avec toute l’énergie et les raisonnements de ceux qui croient agir et penser quand ils sont encore et inéluctablement le jouet de leur passion. L’amour chez Racine n’est jamais libérateur, mais passionnel de bout en bout. Dans Bérénice, le génie est d’avoir proposé trois versions de cette passivité (Antiochus, Bérénice, Titus), faisant sortir l’amoureux passionné de la catégories des monstres singuliers de la tragédie (Néron, Phèdre) pour embrasser tout d’un coup l’humanité entière. Sur un motif politique (la quête du bonheur individuel et de l’amour face à la raison d’État), Bérénice developpe le thème entêtant du deuil impossible des sentiments. A la fin, chacun renonce à  son amour. Mais par delà le renoncement final, quelque chose n’est- il pas conservé de cet amour auquel aucun des protagonistes ne pourra plus s’abandonner? Un vide, un creux, une absence. C’est en tout cas comme cela que je lis le « Hélas » final prononcé par Antiochus, qui clôt la pièce, annonciateur en sourdine de bien des tourments, dans cette tragédie qui semble prolonger le pathétique jusqu’aux limites de l’existence humaine.

J’ai relu cette tragédie, que j’ai toujours tenue pour le joyau de Racine, à l’occasion de l’adaptation qu’en donne Célie Pauthe ces jours-ci pour le théâtre dont elle assure la direction, à Besançon. Une mise en scène sobre, d’une grande justesse de ton, au service du texte, dont elle déploie les significations. La pièce sera visible bientôt à Paris, à l’Odéon.

Théophile GAUTIER: La Cafetière

Dans une chambre, en Normandie, où son arrivée tardive au domaine d’un de ses amis l’a poussé prestement à rechercher un repos réparateur, Théodore est conduit à assister à une bien étonnante scène. Sous ses yeux ébahis, le décor de la pièce commence à prendre vie. Des personnages descendent de la tapisserie où ils étaient représentés, la cafetière et les fauteuils se déplacent pour venir se placer près de la cheminée. Minuit sonne. La danse commence. Théodore devra-t-il rester spectateur jusqu’au matin de cette féérique assemblée? C’est compter sans la belle Angela, délicate jeune fille, qui est restée à l’écart jusqu’à présent…

Bien qu’il n’y soit nullement question de Noël, mais d’un bal et d’un amour fantastique, j’entre enfin avec ce conte de Théophile Gautier dans le temps des lectures de fin d’année. Le récit qu’on se raconte au coin du feu la veille de Noël en effet est un motif récurrent de la littérature fantastique. Le Tour d’écrou d’Henry James, ne commence pas autrement. Pour cette raison sans doute – l’autre étant que parmi les premiers vrais livres de littérature que j’ai lu il y a eu beaucoup de récits fantastiques et qu’en cette période de l’année on aime à renouer avec certaines joies de l’enfance – j’aime retrouver, le temps de Noël, certaines de ces histoires, qui sont le plus souvent aussi des récits pleins de fantaisie, comme j’aime à me plonger aussi dans certains recueils de contes, tels que ceux d’Andersen. Il ne fallait pas mieux que La cafetière pour combler ce désir.

Texte de jeunesse (Gautier n’a alors pas 20 ans), c’est un de ces contes charmants, sans doute un peu artificiel, ou dans lequel apparaissent de toute part les ficelles, mais qui se lit d’un trait, avec le plaisir de passer un bon moment en compagnie d’un auteur raffiné. Tout Gautier est déjà en effet contenu dans ce récit: l’influence d’E.T.A Hoffman dont l’auteur assume le mélange du surnaturel et de la fantaisie, le goût pour l’époque de la Régence, le culte de l’art, la sensibilité amoureuse, une imagination volontiers chimérique. Point culminant, la danse au cours de laquelle le narrateur tourbillonne avec une charmante apparition au teint de porcelaine et la façon dont il s’en réveille en sachant que ce qui pourrait donner sens à sa vie est désormais définitivement derrière lui est de ces passages délicats qui dans l’adolescence m’auraient provoqué mille tourments délicieux. Je vois mieux avec le temps à quel point tout ceci est travaillé. Mais ce conte est plein de charme et d’une féerie qui m’a donné envie de continuer ces temps-ci dans l’oeuvre de Théophile Gautier. J’ai ouvert à la suite Les Jeunes-France, recueil plein d’une fantaisie délicieuse, sur lequel je reviendrai ici d’ici quelques jours.

Véronique OLMI: Bakhita

Elle ne s’appelle pas encore Bakhita. Elle est alors une petite fille, une enfant, vivant auprès de ses parents comme le font tous les enfants, ou comme ils devraient pouvoir le faire, dans un village du Darfour, où elle aime déjà à raconter des histoires aux autres enfants, à tenir les plus petits tout près d’elle. De ce village, de sa langue, de son nom même, elle oubliera bientôt tout, ou presque. Enlevée à sept ans, elle est réduite en esclavage, passe de maîtres en maîtres, subit la soumission, les violences, les tortures, le viol. Un jour, elle est rachetée par le consul d’Italie, qui la ramène avec lui en Europe…

C’est le livre de la rentrée, dont tout le monde parle, un formidable succès de librairie. Je me tiens habituellement éloigné de ces engouements saisonniers – sans doute parce que j’aime prendre le temps de laisser se construire le désir d’un livre, sa nécessité. J’ai plongé, cette fois-ci, pour des raisons diverses, dont la principale tient au destin de cette Bakhita – comme pour beaucoup des lecteurs qui s’arrachent le livre ces temps-ci, c’est une découverte: cette femme née dans un village dajou du Darfour à la fin du XIXème siècle, tombée en esclavage à l’âge de sept ans, entrée dans les ordres en Italie, où elle traversera les deux guerres mondiales, le fascisme, devenue en 2000 sainte Joséphine Bakhita, à l’issue de sa canonisation par Jean-Paul II. Au croisement de l’histoire de l’esclavage et des stratégies d’appropriation de ce parcours hors du commun par le pouvoir politique ou religieux, ce destin avait tout pour me séduire. Et le livre de Véronique Olmi, malgré quelques réserves qui ne sont apparues que dans les 100 dernières pages, est une belle réussite.

Car c’est d’abord un très beau livre, très émouvant, d’une force littéraire accomplie. Un uppercut à la poitrine dit sur son blog Eve. Je suis d’accord. Difficile devant un tel livre de ne pas sentir plusieurs fois monter les larmes. L’émotion est au comble. Grâce à une gradation discrète mais efficace, Véronique Olmi donne de l’esclavage dans le nord-est africain au XIXème siècle une description à la limite du soutenable. Ce sont les pages les plus fortes du livre sans doute. Surprenante d’abord par sa concision, une forme de sécheresse qui dans les trente premières pages donnerait presque l’impression de ne rien accrocher, la langue de Véronique Olmi impose peu à peu sa nécessité, se gonfle à l’occasion, recherche à tout moment une précision qui permet de reconstituer sans pathos un destin pathétique. Il est difficile de raconter dans l’espace d’un billet ces pages sombres, mais magnifiques: la longue marche des esclaves où aucune vie, même celle des nourrissons, n’est respectée, l’évocation à la fois si violente et si pudique des violences sexuelles subies par Bakhita ou des tortures, bien d’autres scènes encore parviennent à donner un contenu sensible à la réalité de l’esclavage, sans jamais verser dans le discours moralisateur ni dans le débordement de bons sentiments.

Il y a quelque chose de théâtral dans ce dispositif bien sûr. Véronique Olmi écrit aussi pour le théâtre. L’émotion comme moyen de combler la distance entre cette destinée étrangère, cette trajectoire spirituelle de chair et de sang et notre propre vie. On appelle cela l’incarnation. Et il est intéressant que cette question qui est celle du théâtre soit aussi celle du christianisme. Je vous laisse découvrir par quel chemin Bakhita, esclave soudanaise, finira par rejoindre l’Italie et par entrer dans les Ordres. Il y a aussi quelque chose de romanesque dans ce destin. Et je ne voudrais pas gâcher ce romanesque.

C’est, m’a-t-il semblé, la deuxième réussite de ce livre: évitant l’écueil du récit d’édification religieuse, Véronique Olmi trouve à raconter de l’intérieur la rencontre de Bakhita avec le dieu chétien. Une rencontre qui est d’abord celle de l’Italie (de belles pages sur Gênes, sur Venise). Qui se nourrit de la conscience que le destin de ceux qui souffrent est partout le même sur la Terre, que si l’esclavage est une indignité qui place celui qui l’a subi toujours en position de dominé, une courbure qu’aucun acte d’affranchissement ne pourra jamais effacer, il est aussi une richesse intérieure qui donne à celui qui l’a vécu la compréhension intime de ce que vivent tous ceux qui souffrent. La rencontre de Bakhita avec la figure souffrante  de Jésus crucifié et son entrée, à Venise, au couvent est un des moments très émouvants du livre. Je connais peu de descriptions aussi inspirées, aussi sensibles du véritable sentiment amoureux qui peut envahir le chrétien sinon quelques belles pages de Zola (mais qui traite cet amour sous l’angle de la pathologie) ou de Thérèse d’Avila (mais qui brûle d’un tel feu qu’on peine parfois à la suivre).

Le livre de Véronique Olmi aurait pu s’arrêter là. J’ai moins été convaincu en effet par la deuxième partie du roman. Les longues années de vie religieuse de Bakhita, la popularisation de son histoire dans l’Italie fasciste, au moment où le régime décide d’envahir l’Ethiopie, auraient mérité, me semble-t-il, un autre livre. Instrumentalisée par le régime, peut-être aussi par son propre ordre religieux, Bakhita restera au fond cette esclave à quoi l’ont réduit à sept ans les trafiquants d’esclaves. Le jeu du pouvoir fasciste, la collusion avec le pouvoir de certains religieux, la porosité entre évangélisation et colonisation sont des aspects du destin de Bakhita qui auraient demandé à être étayés.  Le service de Dieu impose-t-il qu’on accepte tous les esclavages? Même celui de rendre une visite au Duce? J’aurais aimé que Véronique Olmi ne se contente pas d’effleurer ces questions.

Mais son livre demeure cependant un très beau livre.

 

Jean-Christophe BAILLY: Une nuit à la bibliothèque

bailly-une-nuit-a-la-bibliothequeDans la bibliothèque de Parme, la nuit, les livres s’éveillent et parlent. Ils se parlent d’eux-mêmes, des vivants, de la ville, du désir de monde qu’ils portent en eux. Conviés à partager ce moment, les spectateurs sont là, observant ce moment d’intimité quand les livres se chuchotent entre eux ce dont nous nous doutions bien qu’ils se parlent. Il en va du désir, de la lecture, et de la proximité de la fiction et du réel…

J’ai découvert Jean-Christophe Bailly il y a peu, grâce au numéro que la revue Europe lui a consacré récemment. Comme j’avais très envie de le lire, j’ai bondi à la Bibliothèque et j’ai trouvé cette Nuit à la bibliothèque. Si les livres, la nuit, s’animent dans ma Bibliothèque comme dans la pièce de Jean-Christophe Bailly, j’aimerais bien savoir ce que ce livre leur dit – descente vertigineuse ! Un livre est comme un monde ; le monde est-il autre chose qu’un grand Livre ? A partir de ces deux métaphores, dont je ne suis pas sûr que dans l’esprit de l’auteur il s’agisse simplement de métaphores, Jean-Christophe Bailly a conçu une sorte de divertimento raffiné, destiné à l’origine à être représenté dans les lieux même de l’action, à la Biblioteca Palatina de Parme. C’est une bonne entrée dans l’œuvre subtile de l’écrivain, dont j’aurai bientôt à reparler. J’ai passé avec ses livres un merveilleux mois de septembre…

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Pujade-Renaud, Le Désert de la grâceJanvier 1712, dans la vallée de Chevreuse, Claude Dodart, médecin du Dauphin, assiste au cours d’une partie de chasse à un étonnant spectacle: dans le vallon qui abrita naguère un monastère de femmes, des pierres renversées, la terre qu’on remue, des corps qu’on déménage. C’est tout ce qui reste de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre du roi Louis XIV avec la faveur du pape et du puissant ordre des jésuites. Port-Royal, un monastère de moniales, coupées du monde depuis que la mère Angélique Arnaud, en 1609, rétablit la clôture, accompagnées dans leurs prières par quelques Messieurs, des Solitaires, au rang desquels le monastère compta quelques temps le célèbre Pascal. C’est là aussi que Racine, bravant post mortem la faveur royale dont il avait su être le si servile courtisan, demanda par testament que son corps fut enterré.  Pourquoi cet acharnement, cette ferveur de part et d’autre au cours de tout un siècle? Port-Royal détruit, que reste-t-il? Des écrits? Un mythe? Imaginons que nous puissions convoquer à comparaitre les différents acteurs de ce drame. Ici commence une formidable enquête…

J’ai découvert le Désert de la grâce il y a quelques mois déjà, à l’occasion d’un travail sur Racine, et du challenge que je m’étais fixé alors: de lire – ou relire – tout Racine et de découvrir le plus possible à côté sur cet auteur que je place au Panthéon de mes écrivains préférés. Depuis, je suis venu à bout du théâtre complet, j’ai découvert en passant quelques beaux livres contemporains, dont le captivant récit de Nathalie Azoulai , Titus n’aimait pas Bérénice (chroniqué ici). Mais je n’ai pas trouvé le temps, le désir, l’esprit – la vie d’un blog est une chose chaotique, il faut après tout que cela reste un loisir, et puis les sollicitations appellent de nouvelles sollicitations – bref, j’ai laissé ces nombreuses billets là où je laisse l’essentiel de ma vie de lecteur: quelques mots griffonnés sur le rabat d’une couverture ou un bout de papier, glissés entre deux notes sur mon portable ou bien simplement rangés dans un petit coin de mon esprit où, le temps faisant son office, ils ne tarderont pas à s’effacer, à moins que par un hasardeux concours de circonstances une parole, une image, un jour en rappelle des bribes – mais ne sommes-nous pas constitués aussi de ces lambeaux d’écrits, de pensées en allées, ces panaches de présence inconsciente qui font de chacun de nous ce qu’il est aujourd’hui? Ces mots, il m’a fallu les retrouver à peu près sous autant de pensées, d’émotions, d’impressions accumulées que les livres pesant sur la pile sous laquelle, après près d’une semaine de recherches, j’ai fini par retrouver ce Désert de la grâce. La difficile chose que de chroniquer un livre qu’on a lu il a plusieurs mois déjà! Au stade où je me trouve, je serais presque tenté de laisser là ce billet avec une ultime pirouette du genre: voici le livre, il est très bien, lisez-le et racontez-moi à votre tour ce que vous en avez pensé. C’est ce que je dirai en tout cas à l’amie à qui j’ai promis de le prêter et qui m’a fait tirer ce livre de son oubli.

Mais comme je n’entends pas non plus faillir complètement à ma tâche, j’essaierai de rassembler toutefois quelques idées.

Pour qui ne connait pas l’œuvre de Claude-Pujade, je ne crois pas que ce livre soit l’entrée la plus facile. La forme un peu aride y est sans doute pour beaucoup. Mais c’est aussi ce que j’ai beaucoup aimé. Comme je le disais plus haut, ce livre est une enquête: porté par de multiples prises de parole, il raconte l’histoire de Port-Royal, la ferveur de ses partisans, la furie d’un pouvoir politique et religieux, pouvoir absolu qui ne pouvait tolérer cet asile de libre-conscience que fut Port-Royal, malgré la rigueur de sa règle de vie, le dénuement de ses fidèles, l’âpreté de la foi qui y était pratiquée – à moins que ce ne fut grâce à eux? Parmi ces voix, deux principales, celles de Françoise de Joncoux (que j’ai découverte à l’occasion), une de ces nombreuses femmes savantes que produit Port-Royal, archiviste de la mémoire du mouvement, qui contribua à sauver ce qu’il restait des écrits des jansénistes et à forger le mythe, et celle de Marie-Catherine Racine, que l’auteure imagine à la recherche de la vérité de son père. Qui était Racine, janséniste, tragédien, courtisan? Où est la vérité d’un homme travaillé, tiraillé par les deux passions de son siècle: la gloire et la grâce? Et que furent ces jansénistes qu’on réduit trop souvent aux Messieurs qui entourèrent, bordèrent le mouvement, sans l’encadrer: Arnaud, Pascal, Nicole…? Une histoire de femmes? De famille?

En parallèle à ces deux voix, le roman de Claude Pujade-Renaud est le récit effrayant d’une destruction systématique. Pas du religieux par le politique – l’auteure est trop subtile, trop fine lectrice des textes, de l’histoire, pour réduire Port-Royal à cette vulgate. Non, plutôt la rage d’un pouvoir – spirituel et politique – à anéantir un mouvement spirituel en quoi il n’a cessé de voir une source de contestation politique possible: la tragédie de Port-Royal est celle de la libre conscience. Paradoxe d’un mouvement qui mêla le plus grand conservatisme (le retour à saint Augustin contre les nouveautés des jésuites, le rétablissement de la clôture) et l’annonce d’une sensibilité nouvelle (acharnée, sans concessions, nouvelle c’est-à-dire féminine, dans la défense de la libre-conscience et le goût pour le combat intellectuel).

Emmanuel CARRERE: Le Royaume

Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Pujade-Renaud, Dans l'ombre de la lumièreDe saint Augustin, on connaît bien sûr l’auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, ainsi que le portrait, un des sommets de l’art, que Carpaccio a peint, à Venise, dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. On se rappelle le nom du Père de l’Eglise, converti au christianisme après la longue errance des années de jeunesse, contemporain de la chute de l’Empire romain. Mais que sait-on des années qui ont précédé cette conversion, sinon ce qu’Augustin lui-même en raconte dans les confessions qu’il adresse à son dieu? Que sait-on surtout de la compagne avec laquelle il passa dix années, qui lui donna un fils, avant que celle-ci ne soit brutalement congédiée? « Entre-temps se multipliaient mes péchés« , écrit Augustin. « L’on m’avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l’habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l’Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et elle te fit le vœu de ne plus connaître d’homme. Mais moi, infortuné, je n’imitai pas cette femme toute simple. » (Confessions, VI, XV, 25). Imaginons que cette femme ait pu écrire, qu’on ait pu en conserver le nom, qu’à travers les siècles son témoignage nous soit parvenu, comme des contre-confessions. C’est ici que commence le très beau roman de Claude Pujade-Renaud: Dans l’ombre de la lumière, ou le côté obscur de la sainteté.

J’ai découvert le roman en parcourant la bibliographie de l’auteure, dont je venais de lire un autre très beau livre, consacré à Port-Royal, Le Désert de la Grâce (pas encore chroniqué!). J’avais apprécié le talent avec lequel elle se tient dans la coulisse de l’histoire politique et religieuse – histoire toute masculine, dominée par le désir d’éradiquer jusqu’au souvenir des éléments contestataires, un petit groupe de femmes, réunies dans un lieu écarté, mais d’où avait jailli une voix, une ambition, capable de faire vaciller les empires. Je retenais aussi le souvenir de cette autre voix, celle de saint Augustin, découverte et redécouverte dans mes lectures des Confessions, que je tiens pour l’un des plus grands textes de l’histoire littéraire et de la philosophie. Je me rappelle aussi mon étonnement, lorsque j’avais lu ce texte: cette culpabilité incessante, dont la litanie finissait par recouvrir tout le propos, à propos de choses si petites, si anodines, dont je me demandais s’il valait bien la peine d’y débusquer là les prémisses du péché. Je savais qu’Augustin, avant de se convertir au christianisme, avait longtemps épousé la cause d’une autre religion: le manichéisme. Et je ne cessais de me demander s’il n’y avait pas dans cette facilité à nommer le mal une gaminerie (un vol de poires) ou les épanchements du cœur amoureux une survivance de ces idées manichéennes. Augustin, qui réorienta avec tant de vigueur le premier christianisme, n’était-il pas une sorte de manichéen défroqué? l’enfant d’une époque désorientée par les bouleversements politiques et l’annonce programmée de la chute de Rome?

Avec beaucoup de subtilité, Claude Pujade-Renaud a choisi d’explorer cette voie. Et elle le fait de la manière la plus convaincante qui soit: en donnant la parole à la femme répudiée par Augustin, cette épouse (plutôt cette concubine) dont Augustin ne nous dit rien, ou presque rien, même s’il ne tait pas, sous le frémissement de paroles pleines de pudeur, la souffrance dans laquelle le plongea sans doute cette séparation. Dans les silences, ou les demi-silences du texte des Confessions, Claude Pujade-Renaud a ainsi conçu son roman, interprétant les vides, débusquant derrière les tours impersonnels la présence trop pesante d’une mère (sainte Monique), dont l’auteure nous livre un portrait sans concession (ah ces hommes méditerranéens prisonniers du lien maternel!)

Le moins intéressant n’est pas que ce soit un roman. Car cela rejoint le propos féminin (féministe?) de l’auteure. Que reste-t-il aux femmes en effet dont l’histoire officielle (car les Confessions, quelle que soit la sincérité d’Augustin, sont devenues une sorte d’histoire officielle du premier christianisme), oui que reste-t-il à ces femmes dont l’histoire mâche, estompe, gomme la présence? L’invention, la recréation, c’est-à-dire le roman! En imaginant le point de vue de cette femme, qu’elle choisit de doter d’un nom, Elissa, Claude Pujade-Renaud donne tout à coup vie à l’envers du décor: cette femme, remplie d’amour pour cet homme qui s’est éloigné d’elle, pleine de ressentiment pour celui qu’elle continue à aimer, et dont elle continue à partager l’ancienne foi, cette amoureuse pleine d’une fidélité comme en connaissent les héroïnes de Racine (cette fidélité qui s’affirme en haine), ivre d’une sensualité qu’elle retrouve dans la voix sombre, profonde de l’évêque d’Hippone dont elle suit de loin les apparitions publiques, jalouse de cette Grâce à laquelle elle ne comprend rien. Le reste est difficilement résumable. Mais je vous promets, si vous tournez la première page, de beaux, de très beaux moments de lecture.