Catégorie : Littérature française et francophone

Odilon Redon: Il rêve et autres contes

Le souvenir d’un séjour dans le pays Basque, la rencontre d’une inconnue dans un wagon de train, l’expérience terrifiante d’une voix sortie d’un meuble une nuit dans une chambre d’auberge, le quotidien de la guerre pour les hommes du rang…, voici quelques-unes des propositions de ce recueil de contes d’Odilon Redon.


Redécouverts au tout début du XXIe siècle, grâce aux travaux d’une universitaire, Claire Moran, sur le symbolisme, les contes d’Odilon Redon forment le pendant narratif de l’oeuvre d’un peintre pour qui la chose littéraire était sans doute aussi importante que la peinture, ou que la musique. En témoignent ses goûts personnels: sa correspondance abonde en références à ses lectures , tout comme à des expositions ou à des concerts. Odilon Redon fut de ces artistes qui n’hésitent pas à prendre la plume lorsqu’il s’agit de défendre des goûts artistiques ou de rendre hommage à un grand artiste. Le recueil A soi-même, compilation des textes autobiographiques et des écrits sur l’art laissés à sa mort par Redon, est une de ces pépites qu’on trouve parfois dans l’oeuvre d’un artiste, lorsqu’il sait aussi manier la phrase.

Les dix contes réunis ici certainement sont œuvre d’amateur plus que de véritable écrivain. Maladresse, inachèvement, répétitions sont les signes manifestes d’une œuvre littéraire qui ne manque pas d’éclat, mais à quoi fait défaut la maîtrise d’un vrai travail d’écrivain. Non, Odilon Redon n’est pas Fromentin, qui sut partager sa création entre peinture et écriture. Mais il y a dans le passe-temps sensible de Redon et dans cet hommage d’un peintre lettré aux pouvoirs de la narration littéraire, où prime l’expression d’une sensibilité tournée vers une vision poétique et onirique de la réalité, quelque chose de suffisamment réussi pour meubler agréablement quelque moment de désoeuvrement. Ou éloigner du désordre des passions et des chaos de l’existence quelque heures durant. C’est en tout cas la jolie expérience que j’ai vécu avec ce petit livre, expérience belle, bien que fragile, au moment où ma vie sentimentale, comme je l’ai déjà évoqué dans les précédents billets, achève de basculer dans un ailleurs ou un autre chose que je n’imaginais pas il y a quelques mois encore.

Tous les textes de ce recueil ne sont pas réussis cependant. J’avoue avoir un peu buté sur Le Fakir, évocation à mon goût trop idéalisée des aspirations spirituelles du symbolisme et de son penchant pour la philosophie orientale, ou sur 1870 Décembre, portrait tout autant idéalisé de l’homme du peuple dans la guerre. J’y retrouve les traits de ce que justement je n’aime pas parfois dans le symbolisme: cette évocation éthérée du renouvellement éthique et spirituel de l’humanité.

Mais il y a aussi tous ces textes que baigne une atmosphère délicieusement onirique, condition de l’élévation poétique du réel par l’art. Quelque chose au fond d’analogue au rôle que tient la couleur dans la peinture de Redon ou l’usage si malicieux qu’il fait du noir dans ses dessins. Car le rêve chez Redon n’est pas seulement ce plongeon dans un monde éthéré qu’on pourrait imaginer, mais un univers plein de malice, comme en témoignent les très réussis Un séjour dans le pays Basque, Une histoire incompréhensible, Nuit de fièvre ou Le Recit de Marthe la folle. Je vous laisse au plaisir de découvrir ces petits bijoux.

Yan GAUCHARD: Le cas Annunziato

Un homme, Fabrizio Annunziato, se retrouve accidentellement enfermé dans le musée national San Marco, à Florence. Annunziato ne cille pas, n’appelle pas à l’aide. Il épie à la fenêtre et avance des travaux de traduction. Jusqu’à sa découverte qui va faire grand bruit en Italie.
(4e de couverture)


La littérature rencontre parfois la vie. Je traverse en ce moment une passe difficile. J’en avais glissé un mot au détour d’une phrase du billet précédent. Et dans ces moments là, on a parfois des expressions qui dépassent les pensées, ou bien remuent au contraire ce qu’il y a de plus profond en soi. Tout à la déception de la crise sentimentale que je traverse en ce moment, j’ai lancé l’autre jour comme ça à la cantonade, après deux ou trois verres de ce vin dont je ne sais s’il affole ou s’il soulage, chez les amis qui me recueillent la moitié de la semaine: eh bien je crois qu’il n’y a plus rien à espérer de ce côté là, je n’ai plus envie de jouer le jeu du tout, je vais me réfugier dans une Chartreuse! La Chartreuse, je vous dis, le Chartreuse!

On reconnaît les amis, les vrais à cette faculté qu’ils ont de rebondir sur un mot que d’autres prendraient pour des paroles sans importance. Ce mot de Chartreuse a réveillé celui de Stendhal, puis naturellement a glissé vers l’idée de réclusion heureuse et vers le besoin que j’avais, « pour me tirer de là », d’occuper mon esprit à quelque chose qui à la fois le divertisse et touche au plus intime. Et mes amis m’ont glissé le livre de Yan Gauchard entre les mains.

Le cas Annunziato est à la fois une histoire à la Stendhal qui tourne en aventure policière, un jeu avec les codes et conventions de l’objet littéraire et une fable morale et politique sous couvert d’impertinence loufoque. Il faut aimer les artifices sans doute pour goûter ce livre. Aimer être pris à contre-pied dans le cours d’une histoire qui fait du zigzag comme la progression la plus normale qui soit du récit littéraire. Mais c’est un vrai bonheur de lecture. Enfermé dans une cellule (pas n’importe quelle cellule, celle du Beato Angelico lui-même) du couvent-musée de San Marco à Florence, le traducteur Annunziato ne cherche pas à s’echapper, mais accepte la réclusion qui lui est imposée et que les circonstances vont faire durer plus qu’il n’aurait pu l’attendre. Une forme de survie s’organise et l’aubaine, n’ayant rien d’autre à faire, de pouvoir occuper son temps à achever un travail de traduction sur lequel il peinait depuis un certain temps. Une conversation s’esquisse avec une belle jeune femme à la fenêtre. Puis, la libération arrivée, c’est une autre prison, plus réelle, que va connaître notre héros.

Entre arrivée au pouvoir de Berlusconi et chute politique de Lionel Jospin à l’élection présidentielle de 2002, dont je vous laisse découvrir comment elles s’entremêlent au récit principal, l’histoire se hasarde entre les références multiples qu’elle mêle dans un jeu moderne qui n’est pas rappeler certains auteurs publiés chez Minuit, un Jean Echenoz par exemple (celui des débuts en tout cas) : Stendhal, bien sûr, mais aussi le cinéma (chacun des personnages secondaires emprunte son nom à un grand comédien du cinéma italien, produisant des télescopages saisissants entre la représentation littéraire et l’icône cinematographique), ou bien encore ces fresques de Fra Angelico dont le moine artiste a décoré les cellules du Couvent de San Marco. Sur tout cela plane l’ombre de l’Annonciation du maître, ou je devrais plutôt dire la clarté surnaturelle, tellement celle-ci rapproche, sous un même lumière si particulière, qui est un des plaisirs de la visite au couvent de San Marco à Florence, l’humain et de divin qui par nature ne se touchent pas. Le cas Annunziato, objet littéraire épatant, est la version bricolée (et je dis cela sans jugement péjoratif, au contraire) de ce désir à unir les différences et les contraires sans lesquels il n’y a pas de désir sans doute, ni de littérature.

Honoré de BALZAC: Melmoth réconcilié

Tombé éperdument amoureux d’une prostituée dont il entend follement faire sa maîtresse, Castanier, le caissier et homme de confiance de la maison Nucingen s’est horriblement endetté, en profitant de sa réputation d’homme intègre. Poussé au défaut de paiement, il s’apprête à escroquer la banque qui l’emploie et à fuir en Italie pour y mener la grande vie, lorsqu’un étrange personnage, faisant barrage à ses projets, lui propose un pacte singulier: vendre son âme au diable en échange de la satisfaction de tous ses désirs…

On oublie parfois avec quel talent Balzac, l’écrivain réaliste, que certaines habitudes scolaires s’évertuent à réduire à quelques portraits et descriptions d’anthologie, pratiqua aussi en maître le grotesque et le fantastique. Réunis ici dans une nouvelle pleine de fantaisie et d’ironie, ils donnent ce curieux récit qui mêle avec enthousiasme deux veines au demeurant assez differentes: la trame fantastique d’un pacte diabolique inspiré du Melmoth de Mathurin, et l’anatomie sociale d’une profession, celle des caissiers, espèce sociale essentielle au monde de la Bourse et de la Finance. Cela produit un récit assez « baroque » dans son agencement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: sous les dehors d’un texte plein de fantaisie, un de ces « caprices » à la façon d’Hoffmann, c’est un vrai texte balzacien que ce Melmoth réconcilié. Le thème de l’argent y occupe bien sûr la position obsessionnelle que celui-ci a toujours dans les œuvres de Balzac. La nouvelle commence ainsi par une belle description de la profession des caissiers, pétillante d’esprit, un grand moment d’humour balzacien:

« ll est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux. Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est I’X connu ? Trouver un homme qui soit sans cesse en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage? Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour? Trouver un homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du bassin? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit? Un homme qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier ? »

Petite main de ce monde de la Bourse et de la Finance, Castanier est un de ces êtres caractéristiques du XIXe siècle, vivant dans la touffeur d’un siècle devenu matérialiste et petit, après avoir rêvé de grandeur. Ancien soldat de Napoléon, il a trouvé dans la banque de Nucingen un emploi de confiance qui ne lui permet pas cependant de faire fortune. Jusqu’à ce qu’il décide du moins de se mettre à son compte! A sa manière, Melmoth réconcilié est l’un des grands récits balzaciens de la spéculation, cet emballement qui emporte tout parce qu’il rend à des hommes vivant dans un siècle dominé par la production des richesses matérielles ce rêve de grandeur que l’Histoire leur a ôté. Balzac n’est jamais aussi ironique que lorsqu’il s’agit d’illustrer cet esprit de spéculation qui a envahi tous les domaines de la vie sociale et spirituelle. Pour preuve, l’illusion de Castanier à se croire aimé d’une petite prostituée qu’il pense avoir sorti de sa condition en l’entretenant et qui ne voit pas que les fortunes qu’il y engloutit sont une autre forme d’amours tarifées. Ou encore la fin pleine de fantaisie où le pacte diabolique finit par se négocier à la Bourse!

Plus subtil philosophe qu’on n’imagine souvent, Balzac trouve en outre à nourrir ce motif convenu du pacte faustien d‘une réflexion profonde sur la nature des désirs qu’un siècle de spéculation croirait pouvoir développer sans limite. Car la malédiction du pacte est moins dans le mal qu’il fait ou pousse à faire que dans l’impossibilité d’en jouir durablement :

« Cette énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée, jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir,
aux rêves duquel l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénoûment de quelques passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la suprême puissance apporta le néant pour dot.
« 

Pensée profonde! L’homme n’a pas assez de désirs pour nourir durablement le pouvoir qui lui serait donné de satisfaire tous ses caprices. L’excès de plaisirs qui lui est offert révèle le vide de sa nature. Inversement, c’est la limitation de notre possibilité de jouir qui donne au plaisir toute sa puissance. Bref, un plaisir qui ne connaitrait aucune limitation et pourrait être satisfait d’un seul coup perdrait tout intérêt pour nous.

« De même que sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour en avoir les fruits. »

Une LC avec Maggie et Miriam. Prochain rendez-vous balzacien, le 22 juin, avec La maison Nucingen.

Joris-Karl HUYSMANS: Les Habitués de café

« Pour quelles raisons les habitués des cafés parisiens s’entêtent-ils à consommer dans un lieu public des alcools de qualité moindre et de prix plus élevé que ceux qu’ils pourraient savourer dans le confort de leur salon ? A quelle «hantise du lieu public» ce besoin peut-il correspondre ?
On trouve dans les cafés des bavards en mal d’interlocuteurs aussi bien que des taciturnes en quête de tranquillité; des joueurs, des ivrognes, des filous – et invariablement, quelques phénomènes. »
(4è de couverture)

Les Habitués de café est, sous sa couverture blanche relevée d’un S serpentin qui prend sans aises, un des delicieux petits livres des Éditions Sillages. Je ne dirai jamais assez de bien de cette maison d’édition. La qualité du papier, des textes, l’élégance et la clarté de la présentation, tout cela en fait l’un de ces délicieux objets, que je collectionne depuis un certain temps. Ils sont le contrepoint, dans ma bibliothèque, à la dématérialisation qui tend à gagner tout notre paysage intellectuel et sensible. Il faut dire que je suis moi-même un grand lecteur de livres au format numérique. Paradoxalement, mais ce n’est peut-être pas un paradoxe du tout, cette activité m’a rendu aussi plus sensible au travail de quelques éditeurs, qui sont de vrais fabriquants de livre, avec toute la noblesse que je pourrais donner à ce mot. Et les petits volumes des Éditions Sillage gagnent à être collectionnés, tant on est sûr d’y trouver, à chaque fois, quelque pépite littéraire. C’est même devenu pour moi un critère, quand je visite une librairie: la présence ou non de ces petits volumes élégants sur les étagères en dit long sur l’hôte précieux ou non que sera le libraire.

Le présent volume réunit quatre textes de Huysmans: avec Les Habitués de café Huysmans nous invite à le suivre dans ces lieux singuliers où quelques habitués se réunissent autour d’un verre, dans ce Paris de la rive gauche bien provincial (ou balzacien) encore par certains côtés. Un délice de petit texte ethnologique. Le Buffet de la gare et Une goguette sont des textes enlevés, croquant avec minutie et une pointe de distance des lieux, des atmosphères. Enfin Le Point-du-Jour nous lance à la découverte de la proche banlieue et de ses plaisirs populaires, d’une plume qui n’est pas sans rappeler le pinceau des impressionistes, plume habile à peindre ces lieux – Boulogne, l’île Seguin- où en cette fin de XIXÈME la ville plonge encore dans la campagne.

Chacun de ces textes a paru d’abord dans la presse, selon la mode de cette sociologie littéraire dans laquelle ont donné bien des écrivains de l’époque. C’est un genre que j’aime beaucoup. Une forme de flânerie, de poésie urbaine qu’on retrouvera encore plus tard sous la plume, bien que d’une autre manière, d’Aragon (Le paysan de Paris) ou de Léon-Paul Fargue (Le piéton de Paris), débarrassée de toute forme de narration autre que celle des impressions. Des jolis petits textes donc, qui sont aussi, en même temps qu’une curiosité, une bonne introduction à l’oeuvre de Huysmans.

Le mystère du café

« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme – s’il n’est alcoolique – comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures  ! — Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes  !


Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l’appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l’estomac : l’avoue, — s’imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu’ils pourraient cependant se procurer, de qualité moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savourer, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c’est là que le mystère du café commence.

Joris-Karl HUYSMANS, Les Habitués de café, Éditions Sillage, 2015

Honoré de BALZAC: Pierre Grassou

Pierre Grassou, dit Fougères, est un peintre mediocre qui, à force de patience et d’un travail acharné, a su réussir à la fin de la Restauration et sous la Monarchie de juillet, un petit talent, barbouilleur de toiles qui ont fait leur effet, jusqu’à la Cour, inspirées des peintres anciens. Pendant des années, Grassou a survécu en revendant ses toiles à un prix modique, à un marchand malhonnête, Elias Magus, qui a su mettre à profit son talent imité des Rembrandt, Titien, etc. Un jour, Magus surgit dans l’atelier, introduisant un certain M.Vervelle, un bourgeois entiché d’art, qui voudrait faire faire son portrait et celui de sa famille…

Cette courte nouvelle est de ces récits pleins d’espièglerie, qu’on trouve ici ou là au détour du colossal ensemble de La Comédie humaine. A travers le portrait de Pierre Grassou, un peintre honnête, mais sans talent, qui sait cependant reconnaître son manque de génie, mais finit par trouver une clientèle auprès des bons bourgeois de la Monarchie de juillet, Balzac se livre à la satire des rapports de la bourgeoisie et de l’art. Pour l’occasion, Balzac se fait peintre lui-même, montrant au passage son talent à croquer rapidement un lieu, une caricature. Il y a du Daumier dans le portrait « potager » qu’il donne de la famille Vervelle: Monsieur, une sorte de melon couronnant un ventre de citrouille vêtue de drap bleu, Madame, « une noix de coco surmontée d’une tête et serrée par une ceinture », leur asperge de fille au cheveu jaune-carotte!

Tout le long du récit, Balzac prépare la chute. On anticipe ce qu’Elias Magus a pu faire des tableaux de Grassou. On s’inquiète un peu en apprenant que M.Vervelle a constitué l’essentiel de sa collection de maîtres anciens auprès du marchand malhonnête. La fin heureuse, qui ne sera pas celle qu’on aurait pu craindre, lorsque M.Vervelle finit par découvrir le pot aux roses, vaut à elle seule comme un commentaire de la médiocrité des temps. Des temps égalisateurs, confondant dans la même soupe bourgeoise le prestige que l’art donne et la recherche du vrai talent, incapables de reconnaître les vrais artistes de génie, tel Joseph Bridau, le grand peintre de La Comédie humaine, inspiré de Delacroix, ne convoitant la possession des oeuvres d’art et la proximité des artistes que pour ce supplément d’âme que donne l’art à ceux qui n’ont que la fortune pour s’illustrer. Pourtant, derrière la grande farce d’un temps dominé par l’argent et la dévaluation des valeurs culturelles que cette domination produit, il reste une place pour l’authentique recherche artistique, une recherche hélas sortie pour ainsi dire de la scène centrale de la société moderne, condamnée peut-être à devenir une activité incomprise. Marié à la grande asperge, reconnu, décoré et riche, Pierre Grassou n’échappera pas à la malédiction du demi-artiste, qui sait reconnaître son manque de talent, est fêté par la société, mais n’est pas reconnu par les siens.

Cette nouvelle a été lue dans le cadre d’une LC avec Maggie. Prochaines LC: Le Bal de Sceaux (27 avril); Melmoth réconcilié (23 mai).

Honoré de BALZAC: L’Élixir de longue vie

Le jeune Don Juan Belvidéro est un joyeux jouisseur de Ferrare. Au cours d’une nuit de débauche, un serviteur vient annoncer à don Juan que son père se meurt. Le jeune homme se rend auprès du vieillard, qui lui annonce le fruit de vingt longues années d’études: il a découvert un élixir de longue vie dont il suffira au fils d’enduire le corps du père après sa mort pour le ressusciter…

Avec cette nouvelle écrite dans le style des récits effrayants de 1830 et du fantastique exubérant d’E.T.A. Hoffmann dont le goût se répandait en France, Balzac signe un de ces petits trésors caractéristiques d’une œuvre décidément bien riche.

La nouvelle est elle-même assez complexe si on considère comment Balzac y croise deux motifs: le thème de l’élixir d’immortalité et l’histoire de Don Juan, qu’il complique à loisir, dans un jeu virtuose et divertissant avec les références et lieux communs du fantastique qui n’est pas sans rappeler la manière d’Hoffmann justement.

L’élixir de longue vie découvert par le vieux Belvidéro – en fait un élixir de résurrection – place celui qui veut en profiter sous la dépendance d’autrui. Découvrant un peu trop tard, c’est-à-dire au terme de sa vie, que son fils entend bien voir son père mourir, le vieux Belvidéro en sera la première victime. Victime aussi, Don Juan, bien sûr, malgré toute l’application mise à préparer son propre fils à la tâche – mais on ne se joue pas indéfiniment du destin! Surtout lorsque celui-ci tient dans le flacon fragile d’une liqueur précieuse…

Le motif de la mort naturelle d’un père qui, parce que l’immortalité que son fils pourrait lui donner lui est refusée, est vécue comme un assassinat donne à la nouvelle l’un de ces développements macabres caractéristiques du fantastique noir avec lequel Balzac ici joue de façon espiègle. Versant un goutte d’élixir dans l’œil du vieux Belvidéro qui brille brusquement d’une nouvelle jeunesse, Don Juan s’empresse de saisir un linge pour écraser cet œil. L’acharnement sur le corps du père afin de s’assurer qu’il est bien mort ne cesse qu’une fois un lourd monument construit pour peser sur sa tombe – signe qui sera pris par tous comme une manifestation de piété filiale, dans un retournement ironique qui est l’envers ricanant du fantastique macabre!

Don Juan, sa révolte contre le sacré naissent de ce « crime » initial. Bon lecteur du mythe, Balzac en effet a vu en don Juan l’athée avant le coureur de jupons. Ce qui ne l’empêche pas à son tour de jouer avec le mythe, dans une fin alternative -et délirante!- qui n’est pas le moins plaisant de ce récit décidément bien curieux.

La nouvelle commence et finit dans une théâtralité assumée: la scène d’orgie initiale, la scène de canonisation finale d’un don Juan à demi-ressuscité dans une cathédrale grimée en un pandemonium satanique sont deux moments forts d’une nouvelle que je n’ai pas pu ne pas rapprocher à la lecture, pour mon plus grand plaisir, de certaines scènes du cinéma de Fellini.

Bref, cette LC de Balzac, entreprise avec Maggie offre, une fois de plus, l’occasion de se plonger dans l’œuvre d’un écrivain décidément bien divers et riche en impressions différentes. Encore un grand texte donc, que j’avais négligé à tort jusque là. Prochains rendez-vous le 23.03 avec Pierre Grassou et le 23.05 avec Melmoth reconcilié.

Honoré de BALZAC: Le Colonel Chabert

Le Colonel Chabert, qui participa heroïquement à la charge glorieuse de la bataille d’Eylau, est passé pour mort. Revenu littéralement de la tombe, il reparait après des années de convalescence dans le Paris de la Restauration, où il cherche à faire valoir ses droits et recouvrer son identité. Un jeune avoué, Maître Derville, accepte de plaider l’affaire et de venir en aide financièrement au vieux grognard. Maître Derville, qui est aussi l’avoué de la femme de Chabert, une ancienne prostituée que celui-ci a tiré du caniveau, engage une transaction entre les deux parties…

Le Colonel Chabert etait proposé samedi dernier par Maggie pour une Lecture commune. J’ai relu ces derniers temps plusieurs romans ou nouvelles de Balzac, dont j’étais sûr de bien connaître le propos, et à chaque fois, c’est la même (re)découverte. On gagne à lire et relire cet auteur. Ici, c’est l’ouverture du roman qui m’avait échappé : une belle scène de comédie sociale, pleine de truculence parisienne, dans l’esprit de certains films de Jean Renoir, cinéaste nourri lui aussi de cette litterature des grands auteurs du XIXème siècle. Si l’entrevue de Chabert avec sa femme était resté marquant dans mon esprit, j’ai peut-être lu la fin un peu différemment aussi que la première fois. Cette lecture est-elle la bonne? Je ne sais pas. C’est cela aussi qui est fascinant dans la relecture: percevoir la richesse d’un texte, à travers le feuilletage des différentes perceptions qu’on en aura eu à différents moment d’une vie.

Le Colonel Chabert est l’histoire d’une spoliation, d’une fortune volée et d’un transfert d’identité. C’est aussi un des portraits les plus émouvants de toute La Comédie humaine, hommage sans doute de Balzac aux grognards de Bonaparte, effacés pour ainsi dire d’un temps prosaïque et mercantile. Passé pour mort, Chabert a perdu sa fortune, dont sa femme a récupéré la plus grande partie en minimisant sa succession. Cette ancienne prostituée qui devait tout à Chabert, est désormais la comtesse Ferraud, mariée à un homme de vieille noblesse revenu de l’Émigration sans un sou qui l’a épousé pour son argent, et mère de 2 enfants.

Ayant reconnu son mari, la comtesse, qui n’a jusqu’alors repondu à aucune des lettres du colonel Chabert, tente avec lui une entreprise de séduction destinée sans doute à le spolier un peu plus dans la tentative de négociation qui se met en place entre les deux parties. Il y a chez Balzac les qualités d’un moraliste de grande manière, à la façon du XVIIème siècle. Rapide comme une épigramme, ou comme une satire de La Bruyère, le beau moment de comédie humaine où la Comtesse se retire avec le colonel dans son château à la campagne pour feindre de le cajoler et tenter de le seduire est un des moments de brio du récit, avec la description de Chabert dans l’étude de Derville au début du roman et son récit de la fosse commune où il fut enseveli avec les morts.

Préférant la misère, Chabert, qui refuse de se compromettre dans le jeu que lui joue son ancienne épouse, finira à l’hospice de Bicêtre, où Derville le retrouve par hasard bien des années plus tard, expliquant son brusque et mysterieux retrait de la scène sociale, dans un geste peut-être ultime de dignité, préférant se retirer d’un monde où les hommes comme lui n’ont plus de place.