Catégorie : Littérature française et francophone

Michel TREMBLAY : Un ange cornu avec des ailes de tôle

« Dans ma famille, la légende veut que dès mon plus jeune âge on m’ait vu me promener dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine. Les légendes interprètent à leur façon des faits parfois bien insignifiants; celle-ci en est un exemple probant: à partir de deux ou trois ans, je me suis promené dans la maison avec un livre serré contre ma poitrine tout simplement parce que j’étais le commissionnaire de ma grand-mère Tremblay. » Enfant d’origine modeste du quartier du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, Michel Tremblay a grandi parmi les livres. La Comtesse de Ségur, Jules Verne, Tintin, Victor Hugo. Une famille simple et aimante. Des dialogues truculents. Entre les mots – ceux des livres aimés, ceux des amis et des parents aussi, un bout d’histoire reprend vie, un quartier, les goûts et jours d’une jeunesse, un morceau de la vie du Québec, ce petit canton de culture francophone perdu dans un continent anglophone. Particulier, évidemment particulier, comme le sont tous les grands écrivains nord-américains, et si universel aussi.

Je cherchais depuis quelque temps par quel livre entrer dans l’oeuvre de Michel Tremblay. Les Chroniques du Plateau Mont-Royal, gros volume de six romans qu’Actes Sud a réunis, me semblaient un peu trop volumineuses justement pour un premier contact. J’ai découvert ensuite l’existence du Gay Savoir et de La Diaspora des Desrosiers, ses deux autres cycles romanesques. Mais je suis resté au seuil de la couverture là encore, me promettant, chaque fois que j’entendais parler de Michel Tremblay sur un blog, d’essayer un jour de découvrir cet auteur.

Le billet de Valentyne, à qui je dois un grand merci pour cette découverte, a été le déclencheur. Elle parlait de ce très beau récit, au titre un peu étrange, sorte d’autobiographie par les livres. Elle nommait les livres qui ont compté pour l’auteur: L’Auberge de l’ange gardien, Tintin au Congo, Les Enfants du capitaine Grant, Notre-Dame de Paris… J’y retrouvais les mots, les romans, les impressions de mon enfance, de mon adolescence, et surtout cette chose unique d’avoir grandi, comme l’auteur, dans un milieu modeste, mais qui aimait les livres… Bref, j’ai laissé planté en plein milieu le polar dont les 300 premières pages avaient pourtant réussi la veille à retarder très tard le moment de me mettre au lit. Un saut à la médiathèque. Il me fallait retrouver à tout prix cet autre moi-même d’une autre génération et d’outre-atlantique!

J’ai lu le livre d’une traite, ou presque, entre hier soir et ce matin. J’y ai retrouvé ce plaisir évidemment qu’on prend, quand on aime les livres, à lire un livre sur les livres. Je me suis amusé à y retrouver d’autres coïncidences avec ma propre vie: comme Michel Tremblay, je me fabriquais, enfant, une cabane avec les coussins du canapé sous laquelle j’aimais à me réfugier pour lire! Pour avoir publié il y a quelques années pour la première fois un livre, qui n’était pas cependant un roman ou un recueil de nouvelles, comme lui, mais une anthologie de romans d’un romancier anglo-americain qui me tient à coeur et dans quoi j’ai mis beaucoup de moi – une sorte de prolongation de ce blog, j’ai retrouvé ce mélange bien particulier que tout auteur éprouve quand il se voit publié et sur quoi se finit le récit de Michel Tremblay.

Mais au-delà de ces coïncidences, j’ai l’impression surtout d’avoir découvert un auteur, à la langue truculente, maniant la provocation avec subtilité (ah, la scène mémorable de Victor Hugo opposé aux pères de l’école chrétienne que Michel Tremblay fréquente, et la réaction du curé obligé d’interrompre sa partie de hockey pour confesser en urgence l’adolescent qui vient d’avouer en classe avoir lu Notre-Dame de Paris – cependant que Michel, déjà sûr de son orientation sexuelle, ne reste pas indifférent à l’allure du beau curé sportif! Ce chapitre est un délice).

Bref, je découvre enfin cette voix singulière, à la fois francophone et américaine. Un bel et grand écrivain. Nul doute que je ne reparle bientôt de ses romans ici.

Et une belle façon de partager un peu de ce mois québécois organisé par Karine et Yueyin.

François MAURIAC : Le Fleuve de feu

En vacances dans le Pyrénées, Daniel Trasis, un jeune marchand de voitures originaire des Landes, est séduit un jour à l’hôtel par l’arrivée de Gisèle de Plailly, une jeune fille offrant toutes les apparences d’une pureté virginale. Daniel est un séducteur, un chasseur, un prédateur pour qui toute jeune fille devient rapidement un objet de convoitise. Chaperonnée par Lucile de Verillon, une amie à elle, femme très pieuse en qui Daniel ne tarde pas à reconnaître un directeur de conscience, Gisèle se trouve donc placée au centre de deux désirs, celui de l’homme séducteur qui veut en faire sa proie et celui de la fervente catholique qui cherche à la sauver de ses propres désirs. La belle Gisèle de Plailly saura-t-elle résister au feu qui la hante?

De passage pour quelques jours dans le bordelais, j’avais envie de me plonger dans un ou deux livres de Mauriac, un écrivain dont je gardais le bon souvenir d’un lecture : Le Sagouin, lu quand j’étais adolescent. Hélas, la rencontre ne s’est pas faite. Et c’est la grande déception de ce mois-ci.

Il y a une époque en effet où je me refusais de lire quoi que ce soit en rapport avec le lieu où je me trouvais. Je me demande si ce n’est pas une règle à laquelle je devrais revenir. Après ma lecture malheureuse de Theodor Fontane cet été à Berlin, un auteur que j’ai rêvé également de lire pendant des années, je n’ai pas non plus trouvé ces jours-ci dans Mauriac ce que j’y cherchais ou croyais pouvoir y trouver.

Il faut dire que c’est une littérature qui a beaucoup vieilli. Les trois personnages principaux de ce récit n’échappent jamais au stéréotype, si bien que j’ai peiné à trouver crédible aussi bien la furie de Daniel à posséder la pureté de la jeune fille qu’il convoite que la passion de Gisèle à se perdre moralement en se donnant physiquement à l’homme qui la désire ou l’élan de Lucile à sauver même contre elle-même la jeune fille dont elle veut assurer le salut dans son combat contre la chair. Toutes ces questions de pureté et d’impureté, de chair et d’âme, de virginité qu’on rêve de ravir, de logique du salut et de pente perverse du désir autour desquelles tourne le récit de Mauriac me semblent tellement éloignées de nous que j’ai même eu beaucoup de peine au cours de ma lecture à imaginer que c’était là l’imaginaire commun sans doute il y a moins d’une centaine d’années. A côté de cela, les dramaturges élisabéthains dont je me délecte en ce moment m’ont paru d’une modernité extraordinaire.

Ajoutons le climat de catholicisme exacerbé du récit, qui d’habitude ne me gêne pas – j’aime bien au contraire lire Bernanos ou Graham Greene justement pour la raison que ce sont des écrivains catholiques. Mais avec Mauriac – en tout cas ce roman-ci de Mauriac – ce n’est pas passé. J’ai trouvé la fin édifiante ridicule. Le renoncement à l’amour physique comme révélation de l’Amour ne parvient pas à me convaincre. La négation de la sexualité ne me semble pas être autre chose qu’une négation. Et je ne vois pas ce que l’on gagne à traiter de l’Amour sensuel comme une perversion, une pathologie, sinon à développer soi-même une vision pervertie et pathologique de l’Amour. Bref, le catholicisme de Mauriac m’insupporte, et pourtant j’aime bien ordinairement les écrivains catholiques.

On trouve en effet souvent chez ces auteurs catholiques une représentation du réel que je dirais volontiers hallucinée et qui peut nourrir une litterature intense, presque brûlante, qui fait tout le prix de ce genre de récits. Comme les bretonnes de Gauguin sortant de la messe pour lesquelles le paysage se teinte des rougeoiments démoniaques contre lesquels vient de les mettre en garde le curé, le roman catholique donne souvent à la représentation du réel ce ton halluciné hanté par la perception du mal, du poids de la chair, de la concupiscence et par la nostalgie d’une pureté perdue – c’est le motif de quelques grands romans de Graham Greene, Rocher de Brighton par exemple, ou La saison des pluies, deux romans que j’ai tout particulièrement aimés.

Oui, mais voilà : il y a chez un auteur comme Graham Greene une maîtrise formelle, une langue, que je n’ai pas trouvées chez Mauriac. C’est peut-être tout le problème d’ailleurs. Car, quand j’y réfléchis, il me semble que les mondanités ou les couchailleries secrètes qu’on trouve chez Proust ne sont guère plus modernes. Mais la langue de Proust a su leur donner ce ton qui fait que ces questions d’une époque continueront à parler au lecteur, depuis leur particularité, pendant des siècles. Comme la passion chez Racine. Ou la mystique amoureuse, quasiment érotique d’une sainte Thérèse d’Avila. Rien de cette langue qui transcende la particularité d’un regard, d’un discours en même temps qu’elle l’accomplit, encore une fois, chez Mauriac, malgré quelques formules bien pesées, quelques évocations de lieux efficaces saisies en un style rapide, quelques déclarations de personnages prêts à dégager le sens de leur parcours et de leur experience qui font comprendre que Mauriac a pu être considéré en effet au XXe siècle comme un auteur important. Ma dernière lecture (mais peut-être n’est-ce pas le bon livre – je retenterai quand même l’experience) me fait même douter qu’il soit appelé à rester comme un classique.

MOLIERE: George Dandin

Paysan fortuné, George Dandin a épousé la jeune et belle Angélique de Sotenville, fille d’un gentilhomme campagnard. C’est la condition des riches que de chercher à se procurer par la fortune ce que la naissance ne leur a pas donné. Pour quelque paquet d’argent, Dandin s’est donc offert un nom et une épouse… Mais Dandin est malheureux. Méprisé par sa femme, Angélique, qui se refuse à lui et entend jouir de la liberté d’être courtisée par un aristocrate libertin, méprisé aussi par ses beaux-parents qui ne pensent pas devoir aller jusqu’à admettre comme un des leurs cet homme dont la fortune les a pourtant tirés d’embarras, George Dandin est convaincu de pouvoir prouver les coquetteries de sa femme et ses rendez-vous galants…

Écrite dans l’urgence, pour satisfaire la commande royale, George Dandin doit beaucoup à la farce, dont elle garde l’inspiration, La Jalousie du Barbouillé, une des premières comédies conservées de Molière, du temps où celui-ci se produisait en Province. Est-ce la raison pour laquelle George Dandin est souvent négligé ? Ce n’est en tout cas pas l’une des comédies les plus connues de Molière, quoiqu’on y trouve développée avec talent la veine sombre du dramaturge. Pour cette seule raison, elle mériterait, pour qui s’intéresse aux limites de la comédie chez le grand auteur comique, d’être considérée à côté du Tartuffe, de L’Avare ou de Don Juan, exemples plus connus d’un œuvre qui sait teinter le rire d’éclats sinistres.

Il est vrai que George Dandin est ridicule. Exemple typique du parvenu, qui joue à contrefaire une condition que sa fortune ne lui rend pas plus familière, malgré tous ses efforts, George Dandin est cocu. Et les cocus font rire. Il croit que son argent peut tout lui procurer, mais n’a jamais assisté sans doute à une pièce de Molière : il saurait sinon que les bourgeois sont ridicules, qui croient pouvoir réduire l’amour à des questions d’intérêt et encager un être aussi rétif à l’enfermement qu’une femme jeune, jolie et coquette. Le ridicule des bourgeois face à la puissance d’aimer.

Oui, mais voilà, de quel amour parle-t-on ? Il ne semble pas que lors de la représentation, Louis XIV se soit beaucoup posé la question. Le roi goûta la farce. Il en fut tellement amusé qu’il vit, dit-on, la pièce trois fois. On peut se demander s’il n’entre pas quelque cruauté dans ce rire royal. Car si Dandin est ridicule, il est pathétique aussi. Point de barbon ici, en effet, songeant à séquestrer de délicieuses jeunes filles, comme dans L’Avare ou dans L’Ecole des femmes. Point d’amours de jeunes gens à opposer à la folie des pères. Mais de simples histoires libertines : celle d’Angélique et de Clitandre, relayée à l’office, par Claudine et Lubin, des amours de servante et de valet. Point non plus de folie dans laquelle le héros ridicule persévère : amené par trois fois à s’excuser d’avoir imaginé entre sa femme et le jeune bellâtre qu’est Clitandre des liens qu’il sait exister, George Dandin est conduit aux portes de la folie par la rouerie et le mépris d’autrui.

Au delà de la farce, dont il reprend la logique répétitive, George Dandin offre donc quelque chose de bien plus fort que cela. La farce est une mécanique, une mécanique du rire, assurément, et il est permis de rire à George Dandin – excusons la bonne humeur royale ! Mais je crois que sous le comique, Molière met à jour quelque chose de plus fort que cela, quelque chose qu’on pourrait appeler la mécanique des désirs inconciliables. Tout entier à son désir de posséder une épouse qui se refuse à lui, selon sa logique propre, celle du droit de propriété, George Dandin a les accents de sincérité de celui qui se trouve floué, manipulé, grugé. Face à lui, Angélique, exprime avec une vigueur rare dans la littérature de ce temps son droit à être elle-même, à jouir d’elle-même, et rejette un mariage pour laquelle on ne l’a pas consulté. M. et Mme de Sotenville, tout entiers à leur désir de sauver cette condition aristocratique que le manque de fortune met en péril, se réfugient dans une sorte de mépris de classe qui n’a peut-être pas d’autre moteur que la mauvaise conscience d’avoir dû pour ainsi dire vendre leur fille à un bon gros paysan pour sauver leur train de vie. Sous ces trois formes, le désir se manifeste, désir de vivre, d’aimer, de reconnaissance, mais qui ne trouvant jamais à s’isoler du désir d’autrui ne parvient à offrir l’émancipation qu’il semblait cependant promettre.

RACINE: Bérénice

Naguère, en Orient, Titus a étendu les frontières de l’Empire. Il en a ramené à sa suite Antiochus, roi de Commagène, son ami, et Bérénice, reine de  Palestine, qui pourrait se voir offert, s’il l’épousait, le titre d’impératrice. Antiochus aime Bérénice qui aime Titus et est aimée de lui. Mais Titus est empereur et Bérénice est reine, et le peuple romain est jaloux d’un empereur qui épouserait une reine. Titus va donc devoir se séparer de celle qu’il aime avec passion et, parce que cette révélation dépasse ses forces, demande à Antiochus se rendre auprès de Bérénice pour la préparer à entendre sa décision…

Sur ce canevas, d’une extrême simplicité, Racine a composé un joyau de poésie et de théâtre, le plus beau développement qu’un écrivain ait jamais consacré à la passion amoureuse, peut-être le chef d’oeuvre de la tragédie classique. Célèbre pour une fin mémorable (nul n’y meurt, mais chacun y renonce à l’objet de son amour, c’est-à-dire d’une certaine façon à lui-même) et pour des vers admirables (« dans l’orient désert… »; « Et bien régnez cruel… »), Bérénice est d’abord une magnifique épure de l’art de Racine.

Esclaves d’une passion qui se vit comme une passivité à laquelle nul n’imaginerait cependant de renoncer, les personnages de Racine avancent comme des créatures traquées, se débattant avec toute l’énergie et les raisonnements de ceux qui croient agir et penser quand ils sont encore et inéluctablement le jouet de leur passion. L’amour chez Racine n’est jamais libérateur, mais passionnel de bout en bout. Dans Bérénice, le génie est d’avoir proposé trois versions de cette passivité (Antiochus, Bérénice, Titus), faisant sortir l’amoureux passionné de la catégories des monstres singuliers de la tragédie (Néron, Phèdre) pour embrasser tout d’un coup l’humanité entière. Sur un motif politique (la quête du bonheur individuel et de l’amour face à la raison d’État), Bérénice developpe le thème entêtant du deuil impossible des sentiments. A la fin, chacun renonce à  son amour. Mais par delà le renoncement final, quelque chose n’est- il pas conservé de cet amour auquel aucun des protagonistes ne pourra plus s’abandonner? Un vide, un creux, une absence. C’est en tout cas comme cela que je lis le « Hélas » final prononcé par Antiochus, qui clôt la pièce, annonciateur en sourdine de bien des tourments, dans cette tragédie qui semble prolonger le pathétique jusqu’aux limites de l’existence humaine.

J’ai relu cette tragédie, que j’ai toujours tenue pour le joyau de Racine, à l’occasion de l’adaptation qu’en donne Célie Pauthe ces jours-ci pour le théâtre dont elle assure la direction, à Besançon. Une mise en scène sobre, d’une grande justesse de ton, au service du texte, dont elle déploie les significations. La pièce sera visible bientôt à Paris, à l’Odéon.

Théophile GAUTIER: La Cafetière

Dans une chambre, en Normandie, où son arrivée tardive au domaine d’un de ses amis l’a poussé prestement à rechercher un repos réparateur, Théodore est conduit à assister à une bien étonnante scène. Sous ses yeux ébahis, le décor de la pièce commence à prendre vie. Des personnages descendent de la tapisserie où ils étaient représentés, la cafetière et les fauteuils se déplacent pour venir se placer près de la cheminée. Minuit sonne. La danse commence. Théodore devra-t-il rester spectateur jusqu’au matin de cette féérique assemblée? C’est compter sans la belle Angela, délicate jeune fille, qui est restée à l’écart jusqu’à présent…

Bien qu’il n’y soit nullement question de Noël, mais d’un bal et d’un amour fantastique, j’entre enfin avec ce conte de Théophile Gautier dans le temps des lectures de fin d’année. Le récit qu’on se raconte au coin du feu la veille de Noël en effet est un motif récurrent de la littérature fantastique. Le Tour d’écrou d’Henry James, ne commence pas autrement. Pour cette raison sans doute – l’autre étant que parmi les premiers vrais livres de littérature que j’ai lu il y a eu beaucoup de récits fantastiques et qu’en cette période de l’année on aime à renouer avec certaines joies de l’enfance – j’aime retrouver, le temps de Noël, certaines de ces histoires, qui sont le plus souvent aussi des récits pleins de fantaisie, comme j’aime à me plonger aussi dans certains recueils de contes, tels que ceux d’Andersen. Il ne fallait pas mieux que La cafetière pour combler ce désir.

Texte de jeunesse (Gautier n’a alors pas 20 ans), c’est un de ces contes charmants, sans doute un peu artificiel, ou dans lequel apparaissent de toute part les ficelles, mais qui se lit d’un trait, avec le plaisir de passer un bon moment en compagnie d’un auteur raffiné. Tout Gautier est déjà en effet contenu dans ce récit: l’influence d’E.T.A Hoffman dont l’auteur assume le mélange du surnaturel et de la fantaisie, le goût pour l’époque de la Régence, le culte de l’art, la sensibilité amoureuse, une imagination volontiers chimérique. Point culminant, la danse au cours de laquelle le narrateur tourbillonne avec une charmante apparition au teint de porcelaine et la façon dont il s’en réveille en sachant que ce qui pourrait donner sens à sa vie est désormais définitivement derrière lui est de ces passages délicats qui dans l’adolescence m’auraient provoqué mille tourments délicieux. Je vois mieux avec le temps à quel point tout ceci est travaillé. Mais ce conte est plein de charme et d’une féerie qui m’a donné envie de continuer ces temps-ci dans l’oeuvre de Théophile Gautier. J’ai ouvert à la suite Les Jeunes-France, recueil plein d’une fantaisie délicieuse, sur lequel je reviendrai ici d’ici quelques jours.

Véronique OLMI: Bakhita

Elle ne s’appelle pas encore Bakhita. Elle est alors une petite fille, une enfant, vivant auprès de ses parents comme le font tous les enfants, ou comme ils devraient pouvoir le faire, dans un village du Darfour, où elle aime déjà à raconter des histoires aux autres enfants, à tenir les plus petits tout près d’elle. De ce village, de sa langue, de son nom même, elle oubliera bientôt tout, ou presque. Enlevée à sept ans, elle est réduite en esclavage, passe de maîtres en maîtres, subit la soumission, les violences, les tortures, le viol. Un jour, elle est rachetée par le consul d’Italie, qui la ramène avec lui en Europe…

C’est le livre de la rentrée, dont tout le monde parle, un formidable succès de librairie. Je me tiens habituellement éloigné de ces engouements saisonniers – sans doute parce que j’aime prendre le temps de laisser se construire le désir d’un livre, sa nécessité. J’ai plongé, cette fois-ci, pour des raisons diverses, dont la principale tient au destin de cette Bakhita – comme pour beaucoup des lecteurs qui s’arrachent le livre ces temps-ci, c’est une découverte: cette femme née dans un village dajou du Darfour à la fin du XIXème siècle, tombée en esclavage à l’âge de sept ans, entrée dans les ordres en Italie, où elle traversera les deux guerres mondiales, le fascisme, devenue en 2000 sainte Joséphine Bakhita, à l’issue de sa canonisation par Jean-Paul II. Au croisement de l’histoire de l’esclavage et des stratégies d’appropriation de ce parcours hors du commun par le pouvoir politique ou religieux, ce destin avait tout pour me séduire. Et le livre de Véronique Olmi, malgré quelques réserves qui ne sont apparues que dans les 100 dernières pages, est une belle réussite.

Car c’est d’abord un très beau livre, très émouvant, d’une force littéraire accomplie. Un uppercut à la poitrine dit sur son blog Eve. Je suis d’accord. Difficile devant un tel livre de ne pas sentir plusieurs fois monter les larmes. L’émotion est au comble. Grâce à une gradation discrète mais efficace, Véronique Olmi donne de l’esclavage dans le nord-est africain au XIXème siècle une description à la limite du soutenable. Ce sont les pages les plus fortes du livre sans doute. Surprenante d’abord par sa concision, une forme de sécheresse qui dans les trente premières pages donnerait presque l’impression de ne rien accrocher, la langue de Véronique Olmi impose peu à peu sa nécessité, se gonfle à l’occasion, recherche à tout moment une précision qui permet de reconstituer sans pathos un destin pathétique. Il est difficile de raconter dans l’espace d’un billet ces pages sombres, mais magnifiques: la longue marche des esclaves où aucune vie, même celle des nourrissons, n’est respectée, l’évocation à la fois si violente et si pudique des violences sexuelles subies par Bakhita ou des tortures, bien d’autres scènes encore parviennent à donner un contenu sensible à la réalité de l’esclavage, sans jamais verser dans le discours moralisateur ni dans le débordement de bons sentiments.

Il y a quelque chose de théâtral dans ce dispositif bien sûr. Véronique Olmi écrit aussi pour le théâtre. L’émotion comme moyen de combler la distance entre cette destinée étrangère, cette trajectoire spirituelle de chair et de sang et notre propre vie. On appelle cela l’incarnation. Et il est intéressant que cette question qui est celle du théâtre soit aussi celle du christianisme. Je vous laisse découvrir par quel chemin Bakhita, esclave soudanaise, finira par rejoindre l’Italie et par entrer dans les Ordres. Il y a aussi quelque chose de romanesque dans ce destin. Et je ne voudrais pas gâcher ce romanesque.

C’est, m’a-t-il semblé, la deuxième réussite de ce livre: évitant l’écueil du récit d’édification religieuse, Véronique Olmi trouve à raconter de l’intérieur la rencontre de Bakhita avec le dieu chétien. Une rencontre qui est d’abord celle de l’Italie (de belles pages sur Gênes, sur Venise). Qui se nourrit de la conscience que le destin de ceux qui souffrent est partout le même sur la Terre, que si l’esclavage est une indignité qui place celui qui l’a subi toujours en position de dominé, une courbure qu’aucun acte d’affranchissement ne pourra jamais effacer, il est aussi une richesse intérieure qui donne à celui qui l’a vécu la compréhension intime de ce que vivent tous ceux qui souffrent. La rencontre de Bakhita avec la figure souffrante  de Jésus crucifié et son entrée, à Venise, au couvent est un des moments très émouvants du livre. Je connais peu de descriptions aussi inspirées, aussi sensibles du véritable sentiment amoureux qui peut envahir le chrétien sinon quelques belles pages de Zola (mais qui traite cet amour sous l’angle de la pathologie) ou de Thérèse d’Avila (mais qui brûle d’un tel feu qu’on peine parfois à la suivre).

Le livre de Véronique Olmi aurait pu s’arrêter là. J’ai moins été convaincu en effet par la deuxième partie du roman. Les longues années de vie religieuse de Bakhita, la popularisation de son histoire dans l’Italie fasciste, au moment où le régime décide d’envahir l’Ethiopie, auraient mérité, me semble-t-il, un autre livre. Instrumentalisée par le régime, peut-être aussi par son propre ordre religieux, Bakhita restera au fond cette esclave à quoi l’ont réduit à sept ans les trafiquants d’esclaves. Le jeu du pouvoir fasciste, la collusion avec le pouvoir de certains religieux, la porosité entre évangélisation et colonisation sont des aspects du destin de Bakhita qui auraient demandé à être étayés.  Le service de Dieu impose-t-il qu’on accepte tous les esclavages? Même celui de rendre une visite au Duce? J’aurais aimé que Véronique Olmi ne se contente pas d’effleurer ces questions.

Mais son livre demeure cependant un très beau livre.

 

Jean-Christophe BAILLY: Une nuit à la bibliothèque

bailly-une-nuit-a-la-bibliothequeDans la bibliothèque de Parme, la nuit, les livres s’éveillent et parlent. Ils se parlent d’eux-mêmes, des vivants, de la ville, du désir de monde qu’ils portent en eux. Conviés à partager ce moment, les spectateurs sont là, observant ce moment d’intimité quand les livres se chuchotent entre eux ce dont nous nous doutions bien qu’ils se parlent. Il en va du désir, de la lecture, et de la proximité de la fiction et du réel…

J’ai découvert Jean-Christophe Bailly il y a peu, grâce au numéro que la revue Europe lui a consacré récemment. Comme j’avais très envie de le lire, j’ai bondi à la Bibliothèque et j’ai trouvé cette Nuit à la bibliothèque. Si les livres, la nuit, s’animent dans ma Bibliothèque comme dans la pièce de Jean-Christophe Bailly, j’aimerais bien savoir ce que ce livre leur dit – descente vertigineuse ! Un livre est comme un monde ; le monde est-il autre chose qu’un grand Livre ? A partir de ces deux métaphores, dont je ne suis pas sûr que dans l’esprit de l’auteur il s’agisse simplement de métaphores, Jean-Christophe Bailly a conçu une sorte de divertimento raffiné, destiné à l’origine à être représenté dans les lieux même de l’action, à la Biblioteca Palatina de Parme. C’est une bonne entrée dans l’œuvre subtile de l’écrivain, dont j’aurai bientôt à reparler. J’ai passé avec ses livres un merveilleux mois de septembre…

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Pujade-Renaud, Le Désert de la grâceJanvier 1712, dans la vallée de Chevreuse, Claude Dodart, médecin du Dauphin, assiste au cours d’une partie de chasse à un étonnant spectacle: dans le vallon qui abrita naguère un monastère de femmes, des pierres renversées, la terre qu’on remue, des corps qu’on déménage. C’est tout ce qui reste de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre du roi Louis XIV avec la faveur du pape et du puissant ordre des jésuites. Port-Royal, un monastère de moniales, coupées du monde depuis que la mère Angélique Arnaud, en 1609, rétablit la clôture, accompagnées dans leurs prières par quelques Messieurs, des Solitaires, au rang desquels le monastère compta quelques temps le célèbre Pascal. C’est là aussi que Racine, bravant post mortem la faveur royale dont il avait su être le si servile courtisan, demanda par testament que son corps fut enterré.  Pourquoi cet acharnement, cette ferveur de part et d’autre au cours de tout un siècle? Port-Royal détruit, que reste-t-il? Des écrits? Un mythe? Imaginons que nous puissions convoquer à comparaitre les différents acteurs de ce drame. Ici commence une formidable enquête…

J’ai découvert le Désert de la grâce il y a quelques mois déjà, à l’occasion d’un travail sur Racine, et du challenge que je m’étais fixé alors: de lire – ou relire – tout Racine et de découvrir le plus possible à côté sur cet auteur que je place au Panthéon de mes écrivains préférés. Depuis, je suis venu à bout du théâtre complet, j’ai découvert en passant quelques beaux livres contemporains, dont le captivant récit de Nathalie Azoulai , Titus n’aimait pas Bérénice (chroniqué ici). Mais je n’ai pas trouvé le temps, le désir, l’esprit – la vie d’un blog est une chose chaotique, il faut après tout que cela reste un loisir, et puis les sollicitations appellent de nouvelles sollicitations – bref, j’ai laissé ces nombreuses billets là où je laisse l’essentiel de ma vie de lecteur: quelques mots griffonnés sur le rabat d’une couverture ou un bout de papier, glissés entre deux notes sur mon portable ou bien simplement rangés dans un petit coin de mon esprit où, le temps faisant son office, ils ne tarderont pas à s’effacer, à moins que par un hasardeux concours de circonstances une parole, une image, un jour en rappelle des bribes – mais ne sommes-nous pas constitués aussi de ces lambeaux d’écrits, de pensées en allées, ces panaches de présence inconsciente qui font de chacun de nous ce qu’il est aujourd’hui? Ces mots, il m’a fallu les retrouver à peu près sous autant de pensées, d’émotions, d’impressions accumulées que les livres pesant sur la pile sous laquelle, après près d’une semaine de recherches, j’ai fini par retrouver ce Désert de la grâce. La difficile chose que de chroniquer un livre qu’on a lu il a plusieurs mois déjà! Au stade où je me trouve, je serais presque tenté de laisser là ce billet avec une ultime pirouette du genre: voici le livre, il est très bien, lisez-le et racontez-moi à votre tour ce que vous en avez pensé. C’est ce que je dirai en tout cas à l’amie à qui j’ai promis de le prêter et qui m’a fait tirer ce livre de son oubli.

Mais comme je n’entends pas non plus faillir complètement à ma tâche, j’essaierai de rassembler toutefois quelques idées.

Pour qui ne connait pas l’œuvre de Claude-Pujade, je ne crois pas que ce livre soit l’entrée la plus facile. La forme un peu aride y est sans doute pour beaucoup. Mais c’est aussi ce que j’ai beaucoup aimé. Comme je le disais plus haut, ce livre est une enquête: porté par de multiples prises de parole, il raconte l’histoire de Port-Royal, la ferveur de ses partisans, la furie d’un pouvoir politique et religieux, pouvoir absolu qui ne pouvait tolérer cet asile de libre-conscience que fut Port-Royal, malgré la rigueur de sa règle de vie, le dénuement de ses fidèles, l’âpreté de la foi qui y était pratiquée – à moins que ce ne fut grâce à eux? Parmi ces voix, deux principales, celles de Françoise de Joncoux (que j’ai découverte à l’occasion), une de ces nombreuses femmes savantes que produit Port-Royal, archiviste de la mémoire du mouvement, qui contribua à sauver ce qu’il restait des écrits des jansénistes et à forger le mythe, et celle de Marie-Catherine Racine, que l’auteure imagine à la recherche de la vérité de son père. Qui était Racine, janséniste, tragédien, courtisan? Où est la vérité d’un homme travaillé, tiraillé par les deux passions de son siècle: la gloire et la grâce? Et que furent ces jansénistes qu’on réduit trop souvent aux Messieurs qui entourèrent, bordèrent le mouvement, sans l’encadrer: Arnaud, Pascal, Nicole…? Une histoire de femmes? De famille?

En parallèle à ces deux voix, le roman de Claude Pujade-Renaud est le récit effrayant d’une destruction systématique. Pas du religieux par le politique – l’auteure est trop subtile, trop fine lectrice des textes, de l’histoire, pour réduire Port-Royal à cette vulgate. Non, plutôt la rage d’un pouvoir – spirituel et politique – à anéantir un mouvement spirituel en quoi il n’a cessé de voir une source de contestation politique possible: la tragédie de Port-Royal est celle de la libre conscience. Paradoxe d’un mouvement qui mêla le plus grand conservatisme (le retour à saint Augustin contre les nouveautés des jésuites, le rétablissement de la clôture) et l’annonce d’une sensibilité nouvelle (acharnée, sans concessions, nouvelle c’est-à-dire féminine, dans la défense de la libre-conscience et le goût pour le combat intellectuel).