Catégorie : Littérature française et francophone

David BOSC: La claire fontaine

En juillet 1873, Gustave Courbet poursuivi pour avoir fait déboulonner la colonne Vendôme sous la Commune et menacé de devoir rembourser la reconstruction du monument sur ses deniers personnels traverse la frontière suisse et part s’installer au bord du lac Leman. Ce sont les dernières années du grand peintre réaliste, années souvent dédaignées par la critique. Courbet il est vrai peint mal, de façon presque industrielle. Il se tue à force de boire. Pourtant de ce corps colossal émerge un chant, une vision du monde. Le grand spectacle de la nature. Qui pourrait croire qu’un artiste finissant, même au rebours de son talent, n’ait plus rien à nous dire?

Quel beau livre, quel récit ensorcelant, composé en une langue magnifique qui est à la fois un très bel hommage à l’homme, Courbet, à une époque de l’art, traversée aussi des figures de Baudelaire ou de Rimbaud, et à la peinture, tout simplement, à cette chose qu’on cherche à voir dans la peinture. Écrire sur l’art en général n’est pas une chose facile. La plupart des romans sur la musique sont des récits ratés. Je dois confesser que Jean-Christophe m’assomme, malgré son tropisme germanique et même Hermann Hesse qui a livré sur le sujet quelques très belles pages ne me convient pas toujours. Seul peut-être Consuelo de George Sand, pour sa reconstitution sublime de la musique à Venise au XVIIIe siècle, et pas seulement parce que c’est un des plus grands romans du 19e siècle, échappe à ma critique. C’est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de peinture: combien de romans sur la peinture qui ne sont qu’un jeu de fiches scénarisées.

Le mérite de David Bosc est d’autant plus grand. C’est un livre qu’il faut humer, goûter, ressentir. En parallèle bien sûr avec la belle peinture de Courbet. Livre difficile à raconter donc. Mais qui se lit tellement vite que ce serait dommage de se priver d’un tel plaisir. J’ai publié ici un extrait hier qui donnera un petit aperçu de la manière de l’auteur. Et je n’en dirai pas plus je crois. Sinon que tout le monde aura compris que j’ai vraiment été épaté par ce livre. Courrez-y vite. Et parlons-en peut-être ensuite. Je crois que c’est la seule chose que je pourrai en dire…

Christian OSTER: Sur la dune

Décidé à s’installer à Bordeaux, mais plus tard, pour des raisons plus ou moins velléitaires, le narrateur est conduit jusqu’à un petit village de la côte landaise où il doit aider des amis à désensabler leur maison. A son arrivée cependant ses amis ne sont pas là. A l’hôtel, complet, aucune chambre n’a été réservée pour lui. Là pourtant il fait la connaissance de Charles Dugain-Liedgester, un homme aimable qui ne dort plus avec sa femme et qui lit tard le soir, et l’accueille volontiers dans sa chambre. A l’extérieur, la mer, et au pied de la dune déserte, la porte d’une maison à dégager, dont il ne possède même pas la clé…

Ecrire sur le vide des existences contemporaines, cette présence au monde qui se vit en s’absentant d’elle-même, à moins que ce ne soit exactement le contraire, cette vacance qui permet d’adhérer à l’existence dans une certaine gratuité et révèle jusqu’à la façon dont le réel vient à soi – tel semble être le projet littéraire de Christian Oster. Au centre de son récit, un narrateur, spectateur pour ainsi dire de lui même, des lieux menacés par l’effacement: cette belle image de la dune recouvrant après l’hiver l’entrée des maisons de vacances du village des Landes où se porte le narrateur, presque par hasard, dans les interstices en tout cas d’une vie elle-même hantée par l’effacement, dans un périple qui le conduira jusqu’à une scène d’enterrement à assister, là encore par le hasard des rencontres, aux obsèques d’un homme qu’il ne connait même pas et à y tenir néanmoins un certain rôle…

Dans un tel récit, bien sûr, la trame narrative n’est pas l’essentiel, même si elle est le moyen de faire surgir des lieux ou des rencontres tous évocateurs d’une expérience du monde qui se dit de façon quasiment phénoménologique. Vide de toute ambition à construire quelque chose, de toute finalité même, le réel, tel qu’il est vécu, s’y dégage dans des effets de grossissement, cette difficulté même à faire paysage, qui sont un des traits attachants de l’art de Christian Oster et une de ses grandes réussites stylistiques:

Je n’avais jamais beaucoup cru à Saint-Girons-Plage, du reste. Dès ma première visite, j’avais pris le paysage de haut, incertain d’y jamais entrer ni de fouler réellement le sol où il s’inscrit. Sauf peut-être dans la rue, à cause du bitume et des boutiques. Et encore. La rue, on en voit très vite le bout et de nouveau c’est l’indistinction du sable et l’infinie répétition de l’eau, avec toujours ce vent qui ne lie rien et qui altère les sons. Aucune précision. Pas de recul. Tout est là, bruyant.

Bien sûr, un certain humour sert à tenir efficacement cette vision du monde, fait qu’on ne s’y enlise jamais dans un esprit de sérieux qui aurait été insupportable, introduit même pour tout dire une sorte de légèreté qui permet à la fois au narrateur de faire doucettement l’expérience d’une forme de trouble identitaire et rend possible la singularité des vrais rencontres, y compris amoureuses. Habituellement pourtant, les romans commencent à de telles rencontres. Rien de tel chez Christian Oster. A la fin du roman, Ingrid parvenue à tourner la page de son couple avec Dugain-Liedgester rejoint le narrateur, on comprend qu’entre eux deux une nouvelle histoire commence, une histoire cependant dont l’auteur nous épargnera le récit, comme si de tout cela, qui est l’expérience d’une plénitude recouvrée et non pas d’un vide, il n’y avait rien à dire!

Charles Ferdinand RAMUZ: La Grande Peur dans la montagne

Dans un village haut perché du Valais francophone, une petite communauté villageoise s’apprête à renvoyer des bêtes paitre dans un alpage d’altitude, resté inexploité depuis 20 ans. Le village est pauvre. Mais le souvenir de la « catastrophe » survenue à Sasseneire, au pied du glacier, a longtemps retenu les esprits, par un mélange de prudence et de superstition. Des années plus tôt en effet, des événements tragiques ont eu lieu là-haut, des événements que tous ont oublié aujourd’hui, ou s’efforcent d’oublier…

La Grande Peur dans la montagne est sans doute l’un des sommets de l’oeuvre de Ramuz, immense écrivain suisse, sans doute l’un des plus grands écrivains francophones du 20e siècle, dont j’avais déjà tout particulièrement apprécié plusieurs des romans il y a déjà un brin d’années (mais c’était avant que ce blog existe… il faudra un jour que je tache de réunir les notes que je prenais alors dans des petits carnets!). Car Ramuz, c’est d’abord une langue, façonnée pour dire l’influence d’un milieu, l’imaginaire à la fois plein de superstition et d’un rapport direct avec les rudesse de la vie villageoise, de la montagne, quelque chose comme le pendant littéraire (et suisse) du Gauguin peignant ses bretonnes au sortir de la messe, dans un paysage rouge sang, incandescent des mises en garde contre le malin reçues du prêtre en chaire. Une langue rude donc, paysanne, mais travaillée, gonflée d’un souffle épique, poétique, presque minérale parfois, mais comme l’est la paroi qui s’élève en altitude par-delà même les villages et les alpages. A travers cette langue, Ramuz retrouve une réalité suisse: cette Suisse, si insulaire au milieu d’une Europe dont elle est à la fois le centre et qui l’ignore, est aussi à sa manière un continent insulaire, peuplé de petites communautés repliées sur elle-même. Et si ce caractère n’est guère plus aujourd’hui au mieux (et parfois pour le pire) qu’une réalité folklorique, il en allait tout autrement bien entendu entre le milieu du 19e siècle et le début du 20e, période à laquelle est sensée se dérouler le roman. Ramuz est le grand poète de cette réalité-là, qui a su trouver, comme certains des plus grands écrivains américains, dans un rapport particulier et provincial à l’existence, une voix universelle.

A Sasseneire, alpage imaginaire, même si le nom n’est pas sans évoquer un des sommets connus du Valais (où il faut monter au moins une fois dans sa vie pour la vue superbe qu’il offre sur l’essentiel des 4000 mètres du massif du Mont-blanc jusqu’à l’Oberland bernois!), on décide, vingt ans après la « catastrophe », ces « histoires » dont on a plus ou moins voulu oublier le souvenir, d’installer de nouveau un troupeau pendant les mois d’été. Le village est pauvre. Et ce serait une ressource nécessaire pour un village vivant dans une quasi autonomie. Des bergers sont engagés : Barthélemy, un vieux superstitieux qui a vecu la catastrophe précédente; Joseph, un jeune homme qui a besoin d’argent pour épouser sa fiancée, Victorine; Clou, un être contrefait qui inquiète un peu tout le monde au village; un jeune garçon, le « boûbe ». Montés là-haut, avec le maître du troupeau et son neveu, les hommes ne tardent pas à se trouver confrontés à leurs propres appréhensions: la vue intimidante sur les sommets, la présence menaçante du glacier, d’étranges bruits la nuit font de la vie à l’alpage une expérience inquiétante, que Ramuz trouve à rendre ici avec un art consommé, au milieu des descriptions d’une nature sublime. Bientôt, les bêtes sont frappées par la maladie. On décide, au village, de mettre l’alpage en quarantaine. D’autres malheurs vont bientôt suivre par un enchaînement tragique qui est l’autre secret de l’art de Ramuz (sans vouloir trop dévoiler, la description, dans les dernières pages, de la catastrophe finale est un des grands moments de tout l’art romanesque!).

Il y aurait plein d’autres choses encore à dire sur ce magnifique roman. Ainsi la construction subtile des points de vue (plusieurs narrateurs, qui sont de toute évidence issus de la communauté villageoise): l’air de rien, une trame narrative subtile s’organise autour d’une sorte de concurrence des récits, qui contribue efficacement à obscurcir un peu plus le mystère des événements racontés, jusqu’à leur donner l’épaisseur du mythe. Ou la personnification subtile du glacier à laquelle se livre Ramuz tout au long du roman, jusqu’à sa toux finale, balayant les hommes et leur habitat.

Odilon Redon: Il rêve et autres contes

Le souvenir d’un séjour dans le pays Basque, la rencontre d’une inconnue dans un wagon de train, l’expérience terrifiante d’une voix sortie d’un meuble une nuit dans une chambre d’auberge, le quotidien de la guerre pour les hommes du rang…, voici quelques-unes des propositions de ce recueil de contes d’Odilon Redon.


Redécouverts au tout début du XXIe siècle, grâce aux travaux d’une universitaire, Claire Moran, sur le symbolisme, les contes d’Odilon Redon forment le pendant narratif de l’oeuvre d’un peintre pour qui la chose littéraire était sans doute aussi importante que la peinture, ou que la musique. En témoignent ses goûts personnels: sa correspondance abonde en références à ses lectures , tout comme à des expositions ou à des concerts. Odilon Redon fut de ces artistes qui n’hésitent pas à prendre la plume lorsqu’il s’agit de défendre des goûts artistiques ou de rendre hommage à un grand artiste. Le recueil A soi-même, compilation des textes autobiographiques et des écrits sur l’art laissés à sa mort par Redon, est une de ces pépites qu’on trouve parfois dans l’oeuvre d’un artiste, lorsqu’il sait aussi manier la phrase.

Les dix contes réunis ici certainement sont œuvre d’amateur plus que de véritable écrivain. Maladresse, inachèvement, répétitions sont les signes manifestes d’une œuvre littéraire qui ne manque pas d’éclat, mais à quoi fait défaut la maîtrise d’un vrai travail d’écrivain. Non, Odilon Redon n’est pas Fromentin, qui sut partager sa création entre peinture et écriture. Mais il y a dans le passe-temps sensible de Redon et dans cet hommage d’un peintre lettré aux pouvoirs de la narration littéraire, où prime l’expression d’une sensibilité tournée vers une vision poétique et onirique de la réalité, quelque chose de suffisamment réussi pour meubler agréablement quelque moment de désoeuvrement. Ou éloigner du désordre des passions et des chaos de l’existence quelque heures durant. C’est en tout cas la jolie expérience que j’ai vécu avec ce petit livre, expérience belle, bien que fragile, au moment où ma vie sentimentale, comme je l’ai déjà évoqué dans les précédents billets, achève de basculer dans un ailleurs ou un autre chose que je n’imaginais pas il y a quelques mois encore.

Tous les textes de ce recueil ne sont pas réussis cependant. J’avoue avoir un peu buté sur Le Fakir, évocation à mon goût trop idéalisée des aspirations spirituelles du symbolisme et de son penchant pour la philosophie orientale, ou sur 1870 Décembre, portrait tout autant idéalisé de l’homme du peuple dans la guerre. J’y retrouve les traits de ce que justement je n’aime pas parfois dans le symbolisme: cette évocation éthérée du renouvellement éthique et spirituel de l’humanité.

Mais il y a aussi tous ces textes que baigne une atmosphère délicieusement onirique, condition de l’élévation poétique du réel par l’art. Quelque chose au fond d’analogue au rôle que tient la couleur dans la peinture de Redon ou l’usage si malicieux qu’il fait du noir dans ses dessins. Car le rêve chez Redon n’est pas seulement ce plongeon dans un monde éthéré qu’on pourrait imaginer, mais un univers plein de malice, comme en témoignent les très réussis Un séjour dans le pays Basque, Une histoire incompréhensible, Nuit de fièvre ou Le Recit de Marthe la folle. Je vous laisse au plaisir de découvrir ces petits bijoux.

Yan GAUCHARD: Le cas Annunziato

Un homme, Fabrizio Annunziato, se retrouve accidentellement enfermé dans le musée national San Marco, à Florence. Annunziato ne cille pas, n’appelle pas à l’aide. Il épie à la fenêtre et avance des travaux de traduction. Jusqu’à sa découverte qui va faire grand bruit en Italie.
(4e de couverture)


La littérature rencontre parfois la vie. Je traverse en ce moment une passe difficile. J’en avais glissé un mot au détour d’une phrase du billet précédent. Et dans ces moments là, on a parfois des expressions qui dépassent les pensées, ou bien remuent au contraire ce qu’il y a de plus profond en soi. Tout à la déception de la crise sentimentale que je traverse en ce moment, j’ai lancé l’autre jour comme ça à la cantonade, après deux ou trois verres de ce vin dont je ne sais s’il affole ou s’il soulage, chez les amis qui me recueillent la moitié de la semaine: eh bien je crois qu’il n’y a plus rien à espérer de ce côté là, je n’ai plus envie de jouer le jeu du tout, je vais me réfugier dans une Chartreuse! La Chartreuse, je vous dis, le Chartreuse!

On reconnaît les amis, les vrais à cette faculté qu’ils ont de rebondir sur un mot que d’autres prendraient pour des paroles sans importance. Ce mot de Chartreuse a réveillé celui de Stendhal, puis naturellement a glissé vers l’idée de réclusion heureuse et vers le besoin que j’avais, « pour me tirer de là », d’occuper mon esprit à quelque chose qui à la fois le divertisse et touche au plus intime. Et mes amis m’ont glissé le livre de Yan Gauchard entre les mains.

Le cas Annunziato est à la fois une histoire à la Stendhal qui tourne en aventure policière, un jeu avec les codes et conventions de l’objet littéraire et une fable morale et politique sous couvert d’impertinence loufoque. Il faut aimer les artifices sans doute pour goûter ce livre. Aimer être pris à contre-pied dans le cours d’une histoire qui fait du zigzag comme la progression la plus normale qui soit du récit littéraire. Mais c’est un vrai bonheur de lecture. Enfermé dans une cellule (pas n’importe quelle cellule, celle du Beato Angelico lui-même) du couvent-musée de San Marco à Florence, le traducteur Annunziato ne cherche pas à s’echapper, mais accepte la réclusion qui lui est imposée et que les circonstances vont faire durer plus qu’il n’aurait pu l’attendre. Une forme de survie s’organise et l’aubaine, n’ayant rien d’autre à faire, de pouvoir occuper son temps à achever un travail de traduction sur lequel il peinait depuis un certain temps. Une conversation s’esquisse avec une belle jeune femme à la fenêtre. Puis, la libération arrivée, c’est une autre prison, plus réelle, que va connaître notre héros.

Entre arrivée au pouvoir de Berlusconi et chute politique de Lionel Jospin à l’élection présidentielle de 2002, dont je vous laisse découvrir comment elles s’entremêlent au récit principal, l’histoire se hasarde entre les références multiples qu’elle mêle dans un jeu moderne qui n’est pas rappeler certains auteurs publiés chez Minuit, un Jean Echenoz par exemple (celui des débuts en tout cas) : Stendhal, bien sûr, mais aussi le cinéma (chacun des personnages secondaires emprunte son nom à un grand comédien du cinéma italien, produisant des télescopages saisissants entre la représentation littéraire et l’icône cinematographique), ou bien encore ces fresques de Fra Angelico dont le moine artiste a décoré les cellules du Couvent de San Marco. Sur tout cela plane l’ombre de l’Annonciation du maître, ou je devrais plutôt dire la clarté surnaturelle, tellement celle-ci rapproche, sous un même lumière si particulière, qui est un des plaisirs de la visite au couvent de San Marco à Florence, l’humain et de divin qui par nature ne se touchent pas. Le cas Annunziato, objet littéraire épatant, est la version bricolée (et je dis cela sans jugement péjoratif, au contraire) de ce désir à unir les différences et les contraires sans lesquels il n’y a pas de désir sans doute, ni de littérature.

Honoré de BALZAC: Melmoth réconcilié

Tombé éperdument amoureux d’une prostituée dont il entend follement faire sa maîtresse, Castanier, le caissier et homme de confiance de la maison Nucingen s’est horriblement endetté, en profitant de sa réputation d’homme intègre. Poussé au défaut de paiement, il s’apprête à escroquer la banque qui l’emploie et à fuir en Italie pour y mener la grande vie, lorsqu’un étrange personnage, faisant barrage à ses projets, lui propose un pacte singulier: vendre son âme au diable en échange de la satisfaction de tous ses désirs…

On oublie parfois avec quel talent Balzac, l’écrivain réaliste, que certaines habitudes scolaires s’évertuent à réduire à quelques portraits et descriptions d’anthologie, pratiqua aussi en maître le grotesque et le fantastique. Réunis ici dans une nouvelle pleine de fantaisie et d’ironie, ils donnent ce curieux récit qui mêle avec enthousiasme deux veines au demeurant assez differentes: la trame fantastique d’un pacte diabolique inspiré du Melmoth de Mathurin, et l’anatomie sociale d’une profession, celle des caissiers, espèce sociale essentielle au monde de la Bourse et de la Finance. Cela produit un récit assez « baroque » dans son agencement.

Mais qu’on ne s’y trompe pas: sous les dehors d’un texte plein de fantaisie, un de ces « caprices » à la façon d’Hoffmann, c’est un vrai texte balzacien que ce Melmoth réconcilié. Le thème de l’argent y occupe bien sûr la position obsessionnelle que celui-ci a toujours dans les œuvres de Balzac. La nouvelle commence ainsi par une belle description de la profession des caissiers, pétillante d’esprit, un grand moment d’humour balzacien:

« ll est une nature d’hommes que la Civilisation obtient dans le Règne Social, comme les fleuristes créent dans le Règne végétal par l’éducation de la serre, une espèce hybride qu’ils ne peuvent reproduire ni par semis, ni par bouture. Cet homme est un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses maintenu par la guillotine, ébranché par le vice, et qui pousse à un troisième étage entre une femme estimable et des enfants ennuyeux. Le nombre des caissiers à Paris sera toujours un problème pour le physiologiste. A-t-on jamais compris les termes de la proposition dont un caissier est I’X connu ? Trouver un homme qui soit sans cesse en présence de la fortune comme un chat devant une souris en cage? Trouver un homme qui ait la propriété de rester assis sur un fauteuil de canne, dans une loge grillagée, sans avoir plus de pas à y faire que n’en a dans sa cabine un lieutenant de vaisseau, pendant les sept huitièmes de l’année et durant sept à huit heures par jour? Trouver un homme qui ne s’ankylose à ce métier ni les genoux ni les apophyses du bassin? Un homme qui ait assez de grandeur pour être petit? Un homme qui puisse se dégoûter de l’argent à force d’en manier ? »

Petite main de ce monde de la Bourse et de la Finance, Castanier est un de ces êtres caractéristiques du XIXe siècle, vivant dans la touffeur d’un siècle devenu matérialiste et petit, après avoir rêvé de grandeur. Ancien soldat de Napoléon, il a trouvé dans la banque de Nucingen un emploi de confiance qui ne lui permet pas cependant de faire fortune. Jusqu’à ce qu’il décide du moins de se mettre à son compte! A sa manière, Melmoth réconcilié est l’un des grands récits balzaciens de la spéculation, cet emballement qui emporte tout parce qu’il rend à des hommes vivant dans un siècle dominé par la production des richesses matérielles ce rêve de grandeur que l’Histoire leur a ôté. Balzac n’est jamais aussi ironique que lorsqu’il s’agit d’illustrer cet esprit de spéculation qui a envahi tous les domaines de la vie sociale et spirituelle. Pour preuve, l’illusion de Castanier à se croire aimé d’une petite prostituée qu’il pense avoir sorti de sa condition en l’entretenant et qui ne voit pas que les fortunes qu’il y engloutit sont une autre forme d’amours tarifées. Ou encore la fin pleine de fantaisie où le pacte diabolique finit par se négocier à la Bourse!

Plus subtil philosophe qu’on n’imagine souvent, Balzac trouve en outre à nourrir ce motif convenu du pacte faustien d‘une réflexion profonde sur la nature des désirs qu’un siècle de spéculation croirait pouvoir développer sans limite. Car la malédiction du pacte est moins dans le mal qu’il fait ou pousse à faire que dans l’impossibilité d’en jouir durablement :

« Cette énorme puissance, en un instant appréhendée, fut en un instant exercée, jugée, usée. Ce qui était tout, ne fut rien. Il arrive souvent que la possession tue les plus immenses poèmes du désir,
aux rêves duquel l’objet possédé répond rarement. Ce triste dénoûment de quelques passions était celui que cachait l’omnipotence de Melmoth. L’inanité de la nature humaine fut soudain révélée à son successeur, auquel la suprême puissance apporta le néant pour dot.
« 

Pensée profonde! L’homme n’a pas assez de désirs pour nourir durablement le pouvoir qui lui serait donné de satisfaire tous ses caprices. L’excès de plaisirs qui lui est offert révèle le vide de sa nature. Inversement, c’est la limitation de notre possibilité de jouir qui donne au plaisir toute sa puissance. Bref, un plaisir qui ne connaitrait aucune limitation et pourrait être satisfait d’un seul coup perdrait tout intérêt pour nous.

« De même que sa lucidité lui faisait tout pénétrer à l’instant où sa vue se portait sur un objet matériel ou dans la pensée d’autrui, de même sa langue happait pour ainsi dire toutes les saveurs d’un coup. Son plaisir ressemblait au coup de hache du despotisme, qui abat l’arbre pour en avoir les fruits. »

Une LC avec Maggie et Miriam. Prochain rendez-vous balzacien, le 22 juin, avec La maison Nucingen.

Joris-Karl HUYSMANS: Les Habitués de café

« Pour quelles raisons les habitués des cafés parisiens s’entêtent-ils à consommer dans un lieu public des alcools de qualité moindre et de prix plus élevé que ceux qu’ils pourraient savourer dans le confort de leur salon ? A quelle «hantise du lieu public» ce besoin peut-il correspondre ?
On trouve dans les cafés des bavards en mal d’interlocuteurs aussi bien que des taciturnes en quête de tranquillité; des joueurs, des ivrognes, des filous – et invariablement, quelques phénomènes. »
(4è de couverture)

Les Habitués de café est, sous sa couverture blanche relevée d’un S serpentin qui prend sans aises, un des delicieux petits livres des Éditions Sillages. Je ne dirai jamais assez de bien de cette maison d’édition. La qualité du papier, des textes, l’élégance et la clarté de la présentation, tout cela en fait l’un de ces délicieux objets, que je collectionne depuis un certain temps. Ils sont le contrepoint, dans ma bibliothèque, à la dématérialisation qui tend à gagner tout notre paysage intellectuel et sensible. Il faut dire que je suis moi-même un grand lecteur de livres au format numérique. Paradoxalement, mais ce n’est peut-être pas un paradoxe du tout, cette activité m’a rendu aussi plus sensible au travail de quelques éditeurs, qui sont de vrais fabriquants de livre, avec toute la noblesse que je pourrais donner à ce mot. Et les petits volumes des Éditions Sillage gagnent à être collectionnés, tant on est sûr d’y trouver, à chaque fois, quelque pépite littéraire. C’est même devenu pour moi un critère, quand je visite une librairie: la présence ou non de ces petits volumes élégants sur les étagères en dit long sur l’hôte précieux ou non que sera le libraire.

Le présent volume réunit quatre textes de Huysmans: avec Les Habitués de café Huysmans nous invite à le suivre dans ces lieux singuliers où quelques habitués se réunissent autour d’un verre, dans ce Paris de la rive gauche bien provincial (ou balzacien) encore par certains côtés. Un délice de petit texte ethnologique. Le Buffet de la gare et Une goguette sont des textes enlevés, croquant avec minutie et une pointe de distance des lieux, des atmosphères. Enfin Le Point-du-Jour nous lance à la découverte de la proche banlieue et de ses plaisirs populaires, d’une plume qui n’est pas sans rappeler le pinceau des impressionistes, plume habile à peindre ces lieux – Boulogne, l’île Seguin- où en cette fin de XIXÈME la ville plonge encore dans la campagne.

Chacun de ces textes a paru d’abord dans la presse, selon la mode de cette sociologie littéraire dans laquelle ont donné bien des écrivains de l’époque. C’est un genre que j’aime beaucoup. Une forme de flânerie, de poésie urbaine qu’on retrouvera encore plus tard sous la plume, bien que d’une autre manière, d’Aragon (Le paysan de Paris) ou de Léon-Paul Fargue (Le piéton de Paris), débarrassée de toute forme de narration autre que celle des impressions. Des jolis petits textes donc, qui sont aussi, en même temps qu’une curiosité, une bonne introduction à l’oeuvre de Huysmans.

Le mystère du café

« Certains breuvages présentent cette particularité qu’ils perdent leur saveur, leur goût, leur raison d’être, quand on boit autre part que dans les cafés. Chez un ami, chez soi, ils deviennent apocryphes, comme grossiers, presque choquants. Tels les apéritifs. Tout homme – s’il n’est alcoolique – comprend qu’une absinthe, préparée dans une salle à manger, est sans plaisir pour la bouche, malséante et vide. Enlevés de leur nécessaire milieu, les dérivés de l’absinthe et de l’orange, les vermouths et les bitters blessent par la brutalité de leur saveur ardente et dure. Et qui dira la liquide horreur de ces mixtures  ! — Servies dans de pâles guinguettes on dans d’opulents cafés, ces boissons fleurent les plus redoutables des vénéfices. Aiguisée par de l’anisette, assouplie par de l’orgeat ou de la gomme, devenue plus débonnaire par la fonte du sucre, l’absinthe sent quand même les sels de cuivre, laisse au palais le goût d’un bouton de métal longuement sucé par un temps mou. Les amers semblent des extraits de chicotin, rehaussés du suc de coloquinte et chargés de fiel ; les bitters rappellent des eaux de Botot ratées et rendues acerbes par des macérations de quassia et de suie ; les malagas sont des sauces longtemps oubliées de pruneaux trop cuits ; les madères et les vermouths sont des vins blancs croupis, des vinaigres traités à la gomme-gutte et aromatisés par on ne sait quelle infâme décoction de plantes  !


Et pourtant, ces apéritifs, qui coupent l’appétit, — tout homme dont ils gâtèrent l’estomac : l’avoue, — s’imposent aux imprudents qui les dégustent, une fois, devant une table à plate-forme, mal essuyée, de marbre. Fatalement, ces gens reviennent et bientôt absorbent, à la même heure, chaque jour, des corrosifs qu’ils pourraient cependant se procurer, de qualité moins pernicieuse, de prix plus bas, chez des marchands, et savourer, mieux assis, chez eux. Mais ils sont obsédés par la hantise du lieu public ; c’est là que le mystère du café commence.

Joris-Karl HUYSMANS, Les Habitués de café, Éditions Sillage, 2015