Catégorie : Littérature française et francophone

Jean-Christophe BAILLY: Une nuit à la bibliothèque

bailly-une-nuit-a-la-bibliothequeDans la bibliothèque de Parme, la nuit, les livres s’éveillent et parlent. Ils se parlent d’eux-mêmes, des vivants, de la ville, du désir de monde qu’ils portent en eux. Conviés à partager ce moment, les spectateurs sont là, observant ce moment d’intimité quand les livres se chuchotent entre eux ce dont nous nous doutions bien qu’ils se parlent. Il en va du désir, de la lecture, et de la proximité de la fiction et du réel…

J’ai découvert Jean-Christophe Bailly il y a peu, grâce au numéro que la revue Europe lui a consacré récemment. Comme j’avais très envie de le lire, j’ai bondi à la Bibliothèque et j’ai trouvé cette Nuit à la bibliothèque. Si les livres, la nuit, s’animent dans ma Bibliothèque comme dans la pièce de Jean-Christophe Bailly, j’aimerais bien savoir ce que ce livre leur dit – descente vertigineuse ! Un livre est comme un monde ; le monde est-il autre chose qu’un grand Livre ? A partir de ces deux métaphores, dont je ne suis pas sûr que dans l’esprit de l’auteur il s’agisse simplement de métaphores, Jean-Christophe Bailly a conçu une sorte de divertimento raffiné, destiné à l’origine à être représenté dans les lieux même de l’action, à la Biblioteca Palatina de Parme. C’est une bonne entrée dans l’œuvre subtile de l’écrivain, dont j’aurai bientôt à reparler. J’ai passé avec ses livres un merveilleux mois de septembre…

Claude PUJADE-RENAUD: Le Désert de la grâce

Pujade-Renaud, Le Désert de la grâceJanvier 1712, dans la vallée de Chevreuse, Claude Dodart, médecin du Dauphin, assiste au cours d’une partie de chasse à un étonnant spectacle: dans le vallon qui abrita naguère un monastère de femmes, des pierres renversées, la terre qu’on remue, des corps qu’on déménage. C’est tout ce qui reste de Port-Royal des Champs, détruit sur ordre du roi Louis XIV avec la faveur du pape et du puissant ordre des jésuites. Port-Royal, un monastère de moniales, coupées du monde depuis que la mère Angélique Arnaud, en 1609, rétablit la clôture, accompagnées dans leurs prières par quelques Messieurs, des Solitaires, au rang desquels le monastère compta quelques temps le célèbre Pascal. C’est là aussi que Racine, bravant post mortem la faveur royale dont il avait su être le si servile courtisan, demanda par testament que son corps fut enterré.  Pourquoi cet acharnement, cette ferveur de part et d’autre au cours de tout un siècle? Port-Royal détruit, que reste-t-il? Des écrits? Un mythe? Imaginons que nous puissions convoquer à comparaitre les différents acteurs de ce drame. Ici commence une formidable enquête…

J’ai découvert le Désert de la grâce il y a quelques mois déjà, à l’occasion d’un travail sur Racine, et du challenge que je m’étais fixé alors: de lire – ou relire – tout Racine et de découvrir le plus possible à côté sur cet auteur que je place au Panthéon de mes écrivains préférés. Depuis, je suis venu à bout du théâtre complet, j’ai découvert en passant quelques beaux livres contemporains, dont le captivant récit de Nathalie Azoulai , Titus n’aimait pas Bérénice (chroniqué ici). Mais je n’ai pas trouvé le temps, le désir, l’esprit – la vie d’un blog est une chose chaotique, il faut après tout que cela reste un loisir, et puis les sollicitations appellent de nouvelles sollicitations – bref, j’ai laissé ces nombreuses billets là où je laisse l’essentiel de ma vie de lecteur: quelques mots griffonnés sur le rabat d’une couverture ou un bout de papier, glissés entre deux notes sur mon portable ou bien simplement rangés dans un petit coin de mon esprit où, le temps faisant son office, ils ne tarderont pas à s’effacer, à moins que par un hasardeux concours de circonstances une parole, une image, un jour en rappelle des bribes – mais ne sommes-nous pas constitués aussi de ces lambeaux d’écrits, de pensées en allées, ces panaches de présence inconsciente qui font de chacun de nous ce qu’il est aujourd’hui? Ces mots, il m’a fallu les retrouver à peu près sous autant de pensées, d’émotions, d’impressions accumulées que les livres pesant sur la pile sous laquelle, après près d’une semaine de recherches, j’ai fini par retrouver ce Désert de la grâce. La difficile chose que de chroniquer un livre qu’on a lu il a plusieurs mois déjà! Au stade où je me trouve, je serais presque tenté de laisser là ce billet avec une ultime pirouette du genre: voici le livre, il est très bien, lisez-le et racontez-moi à votre tour ce que vous en avez pensé. C’est ce que je dirai en tout cas à l’amie à qui j’ai promis de le prêter et qui m’a fait tirer ce livre de son oubli.

Mais comme je n’entends pas non plus faillir complètement à ma tâche, j’essaierai de rassembler toutefois quelques idées.

Pour qui ne connait pas l’œuvre de Claude-Pujade, je ne crois pas que ce livre soit l’entrée la plus facile. La forme un peu aride y est sans doute pour beaucoup. Mais c’est aussi ce que j’ai beaucoup aimé. Comme je le disais plus haut, ce livre est une enquête: porté par de multiples prises de parole, il raconte l’histoire de Port-Royal, la ferveur de ses partisans, la furie d’un pouvoir politique et religieux, pouvoir absolu qui ne pouvait tolérer cet asile de libre-conscience que fut Port-Royal, malgré la rigueur de sa règle de vie, le dénuement de ses fidèles, l’âpreté de la foi qui y était pratiquée – à moins que ce ne fut grâce à eux? Parmi ces voix, deux principales, celles de Françoise de Joncoux (que j’ai découverte à l’occasion), une de ces nombreuses femmes savantes que produit Port-Royal, archiviste de la mémoire du mouvement, qui contribua à sauver ce qu’il restait des écrits des jansénistes et à forger le mythe, et celle de Marie-Catherine Racine, que l’auteure imagine à la recherche de la vérité de son père. Qui était Racine, janséniste, tragédien, courtisan? Où est la vérité d’un homme travaillé, tiraillé par les deux passions de son siècle: la gloire et la grâce? Et que furent ces jansénistes qu’on réduit trop souvent aux Messieurs qui entourèrent, bordèrent le mouvement, sans l’encadrer: Arnaud, Pascal, Nicole…? Une histoire de femmes? De famille?

En parallèle à ces deux voix, le roman de Claude Pujade-Renaud est le récit effrayant d’une destruction systématique. Pas du religieux par le politique – l’auteure est trop subtile, trop fine lectrice des textes, de l’histoire, pour réduire Port-Royal à cette vulgate. Non, plutôt la rage d’un pouvoir – spirituel et politique – à anéantir un mouvement spirituel en quoi il n’a cessé de voir une source de contestation politique possible: la tragédie de Port-Royal est celle de la libre conscience. Paradoxe d’un mouvement qui mêla le plus grand conservatisme (le retour à saint Augustin contre les nouveautés des jésuites, le rétablissement de la clôture) et l’annonce d’une sensibilité nouvelle (acharnée, sans concessions, nouvelle c’est-à-dire féminine, dans la défense de la libre-conscience et le goût pour le combat intellectuel).

Emmanuel CARRERE: Le Royaume

Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

Claude PUJADE-RENAUD: Dans l’ombre de la lumière

Pujade-Renaud, Dans l'ombre de la lumièreDe saint Augustin, on connaît bien sûr l’auteur des Confessions et de La Cité de Dieu, ainsi que le portrait, un des sommets de l’art, que Carpaccio a peint, à Venise, dans la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni. On se rappelle le nom du Père de l’Eglise, converti au christianisme après la longue errance des années de jeunesse, contemporain de la chute de l’Empire romain. Mais que sait-on des années qui ont précédé cette conversion, sinon ce qu’Augustin lui-même en raconte dans les confessions qu’il adresse à son dieu? Que sait-on surtout de la compagne avec laquelle il passa dix années, qui lui donna un fils, avant que celle-ci ne soit brutalement congédiée? « Entre-temps se multipliaient mes péchés« , écrit Augustin. « L’on m’avait arraché du flanc, comme un obstacle au mariage, l’habituelle compagne de ma couche. Mon cœur, où elle était fixée, en fut déchiré d’une blessure traînante de sang. Quant à elle, elle repartit pour l’Afrique, en laissant auprès de moi le fruit de sa chair, mon fils, et elle te fit le vœu de ne plus connaître d’homme. Mais moi, infortuné, je n’imitai pas cette femme toute simple. » (Confessions, VI, XV, 25). Imaginons que cette femme ait pu écrire, qu’on ait pu en conserver le nom, qu’à travers les siècles son témoignage nous soit parvenu, comme des contre-confessions. C’est ici que commence le très beau roman de Claude Pujade-Renaud: Dans l’ombre de la lumière, ou le côté obscur de la sainteté.

J’ai découvert le roman en parcourant la bibliographie de l’auteure, dont je venais de lire un autre très beau livre, consacré à Port-Royal, Le Désert de la Grâce (pas encore chroniqué!). J’avais apprécié le talent avec lequel elle se tient dans la coulisse de l’histoire politique et religieuse – histoire toute masculine, dominée par le désir d’éradiquer jusqu’au souvenir des éléments contestataires, un petit groupe de femmes, réunies dans un lieu écarté, mais d’où avait jailli une voix, une ambition, capable de faire vaciller les empires. Je retenais aussi le souvenir de cette autre voix, celle de saint Augustin, découverte et redécouverte dans mes lectures des Confessions, que je tiens pour l’un des plus grands textes de l’histoire littéraire et de la philosophie. Je me rappelle aussi mon étonnement, lorsque j’avais lu ce texte: cette culpabilité incessante, dont la litanie finissait par recouvrir tout le propos, à propos de choses si petites, si anodines, dont je me demandais s’il valait bien la peine d’y débusquer là les prémisses du péché. Je savais qu’Augustin, avant de se convertir au christianisme, avait longtemps épousé la cause d’une autre religion: le manichéisme. Et je ne cessais de me demander s’il n’y avait pas dans cette facilité à nommer le mal une gaminerie (un vol de poires) ou les épanchements du cœur amoureux une survivance de ces idées manichéennes. Augustin, qui réorienta avec tant de vigueur le premier christianisme, n’était-il pas une sorte de manichéen défroqué? l’enfant d’une époque désorientée par les bouleversements politiques et l’annonce programmée de la chute de Rome?

Avec beaucoup de subtilité, Claude Pujade-Renaud a choisi d’explorer cette voie. Et elle le fait de la manière la plus convaincante qui soit: en donnant la parole à la femme répudiée par Augustin, cette épouse (plutôt cette concubine) dont Augustin ne nous dit rien, ou presque rien, même s’il ne tait pas, sous le frémissement de paroles pleines de pudeur, la souffrance dans laquelle le plongea sans doute cette séparation. Dans les silences, ou les demi-silences du texte des Confessions, Claude Pujade-Renaud a ainsi conçu son roman, interprétant les vides, débusquant derrière les tours impersonnels la présence trop pesante d’une mère (sainte Monique), dont l’auteure nous livre un portrait sans concession (ah ces hommes méditerranéens prisonniers du lien maternel!)

Le moins intéressant n’est pas que ce soit un roman. Car cela rejoint le propos féminin (féministe?) de l’auteure. Que reste-t-il aux femmes en effet dont l’histoire officielle (car les Confessions, quelle que soit la sincérité d’Augustin, sont devenues une sorte d’histoire officielle du premier christianisme), oui que reste-t-il à ces femmes dont l’histoire mâche, estompe, gomme la présence? L’invention, la recréation, c’est-à-dire le roman! En imaginant le point de vue de cette femme, qu’elle choisit de doter d’un nom, Elissa, Claude Pujade-Renaud donne tout à coup vie à l’envers du décor: cette femme, remplie d’amour pour cet homme qui s’est éloigné d’elle, pleine de ressentiment pour celui qu’elle continue à aimer, et dont elle continue à partager l’ancienne foi, cette amoureuse pleine d’une fidélité comme en connaissent les héroïnes de Racine (cette fidélité qui s’affirme en haine), ivre d’une sensualité qu’elle retrouve dans la voix sombre, profonde de l’évêque d’Hippone dont elle suit de loin les apparitions publiques, jalouse de cette Grâce à laquelle elle ne comprend rien. Le reste est difficilement résumable. Mais je vous promets, si vous tournez la première page, de beaux, de très beaux moments de lecture.

Antoine BELLO: Les Éclaireurs

Bello - Les éclaireursAprès avoir monté un à un les échelons du CFR, Sliv est à présent aux portes du Comex, le mystérieux comité exécutif qui veille sur les destinées du Consortium de Falsification de la Réalité. Pourtant, les changements internationaux ont redéfini l’engagement des agents de la puissante société secrète. Dans le monde post-11 septembre 2001, y a-t-il encore place pour une organisation comme le CFR? D’autant que depuis quelques temps, un mystérieux agent double semble sévir en son sein et servir de caution aux projets américains d’invasion de l’Irak de Saddam Hussein…

Digne suite des Falsificateurs, le roman poursuit la veine conspiratio-paranoïaque du volume précédent. J’ai trouvé ce deuxième volet moins ludique sans doute. Cela tient au sujet: les suites du 11 septembre 2001. Moins romanesque également, plus géo-politique, le récit est surtout un exposé, assez bien balancé sur le plan narratif, des essais de l’administration Bush pour convaincre les différents États représentés au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unis de la nécessité d’une intervention armée en Irak.

Au lendemain du 11 septembre en effet les récits les plus paranoïaques n’ont pas manqué de surgir ici ou là, symptôme de l’effroi éprouvé devant l’horreur du double attentat qui avait frappé New-York. A peu de distance de là, l’administration Bush a commencé à réunir des preuves, que tous s’accordent aujourd’hui à dire sans fondement, pour tenter de convaincre la communauté internationale des visées en matière d’armement de l’Irak dirigé par Saddam Hussein. Entre ces deux narrations, entre ces deux versions du complot, l’un fantasmé, l’autre réel, Antoine Bello joue assez subtilement du genre, retournant contre lui-même le motif populaire de la conspiration. N’oubliant pas que celui-ci s’enracine dans les société secrètes qui ont germé au XVIIIème siècle (je vous laisse découvrir comment!), qu’il fut repris au siècle suivant par les plus grands écrivains (L’Histoire des treize de Balzac s’en nourrit) et qu’il eut une certaine influence sur l’évolution du roman populaire, l’auteur montre aussi les enjeux de la question dans une époque dominée par le story telling et l’impossible quête d’une narration collective. Un projet tel que le CFR, être de fiction, rejoint ici la réalité. Car la question de sa finalité (sur laquelle Sliv finit par apprendre beaucoup de choses dans ce volume – mais je ne vous en révélerai pas plus!) pose celle de notre engagement dans le monde: l’action, la responsabilité ne sont bien souvent que des accessoires de la narration.

Antoine BELLO: Les Falsificateurs

Bello - Les FalsificateursDe quoi peut bien rêver un jeune homme, étudiant brillant, tout frais sorti de l’université à l’âge de la mondialisation galopante et des fusions-acquisitions? Sliv Darthunguver, son diplôme de géographie en poche, ne va pas être déçu par ce que le monde de l’entreprise lui réserve. Recruté par Gunnar Eriksson, pour le cabinet d’études environnementales Baldur, Furuset & Thorberg, Sliv ne tarde pas à découvrir que Gunnar agit en secret pour le compte d’un autre employeur, le mystérieux CFR, puissante organisation internationale, dont la tâche n’est autre que… de falsifier la réalité! Amateur de scénarii, joueur invétéré, Sliv ne tarde pas à trouver sa place dans cette nouvelle activité qui semble confondre l’amusement et l’existence. Mais la vie, même professionnelle, peut-elle être réduite à un jeu? Et que penser des motivations cachées qui poussent une organisation secrète employant plusieurs milliers d’agents à transformer la réalité?

J’ai découvert Les Falsificateurs en me promenant sur les blogs. Une histoire alléchante: le parcours d’un jeune homme, enrôlé dans une société secrète, bien décidé à en gravir les échelons un à un afin de comprendre les tenants et les aboutissants d’un travail colossal de falsification de l’histoire auquel il se livre par ailleurs complaisamment. Le climat parano-conspirationniste que me promettait cette histoire s’annonçait comme un heureux divertissement. Et on s’amuse en effet assez bien à lire Antoine Bello. De Reykjavík à Krasnoyarsk, sa progression au sein du Consortium de Falsification du Réel, où il mène une carrière brillante, tient en haleine et permet de découvrir une galerie de personnages contrastés: Lena Thorsten, la rivale ambitieuse (et un brin amoureuse peut-être, mais j’attends ce développement dans le prochain tome), Gunnar Eriksson, le chef de bureau qui en sait peut-être un peu trop sur le CFR et qui parait à propos à chaque moment clé de la carrière de Sliv, Magawati et Youssef, ses deux amis, les cadres du CFR.

Les domaines d’intervention du CFR sont vastes: un faux roman de Dumas, une fausse aria de Bach, des interventions visant à influencer les décisions politiques en cours: rapports américano-soviétiques, prix du pétrole, sauvegarde des civilisations primitives, etc. Mais le CFR n’est pas non plus une organisation à l’abri de toute corruption. Habile raconteurs d’histoires, Antoine Bello, qui est venu à la littérature par la nouvelle, trouve un dispositif scénaristique astucieux qui lui permet d’accumuler les récits (chaque projet de falsification doit être assorti d’un scénario de falsification), lui permettant de donner livre cours à son goût du récit protéiforme, explorant tous les genres et tous les registres. Un groupe d’écrivain chargé de transformer le réel! Ce Consortium de Falsification du Réel n’est pas autre chose qu’une efficace métaphore de la littérature.

On trouvera enfin dans Les Falsificateurs un portrait réussi du monde de l’entreprise à l’époque contemporaine. Je ne suis pas certain qu’Antoine Bello soit conscient de l’image peu reluisante qu’il donne de ce monde, finalement. On y rencontre tout le fatras du management à l’époque néolibérale: : l’intéressement du salarié par un encadrement qui prétend exploiter l’engagement ludique du travailleur, sa recherche d’épanouissement personnel, au sein d’une collectivité où il doit manifester sa singularité sans jouer cependant contre le groupe dont l’entreprise lui donnera la responsabilité, y compris de façon contrainte, un espace hiérarchique qui ne dit pas son nom, usant des formes modernes de la domination (qui ressortissent toutes plus ou moins à des formes de manipulation), une politique d’objectifs, tous plus ou moins opaques, qui pose la question de la rationalité, même économique, de la direction de l’entreprise. La réussite de ce livre tient au regard complaisant que Sliv, le narrateur, pose sur cette réalité. D’autant que le ton de l’auteur me fait penser que lui-même participe à ce jeu, ce que confirme un rapide coup d’œil sur sa biographie. Une sorte de syndrome balzacien donc: critique d’un monde dont il croit défendre les principes! Preuve que l’écriture, quand elle est maîtrisée, est un acteur autonome.

La trilogie se poursuit avec Les Eclaireurs et Les Producteurs. Billets à suivre!

Nathalie AZOULAI: Titus n’aimait pas Berenice

Azoulai, Titus n'aimait pas BéréniceC’est une histoire d’amour d’aujourd’hui, une parmi tant d’autres, passable de banalité, si ce ne sont peut-être les noms étranges de ses protagonistes : partagé entre sa femme et sa maîtresse, Titus a fait le choix de sauver son couple et de retourner auprès de sa femme Roma. Bérénice, sa maîtresse, reste seule. Est-il vrai qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour? On dit tant de choses. Mais où sont les mots vrais, ceux que par exemple Racine a mis dans la bouche des héroïnes de ses tragédies? Pour essayer de donner parole à sa douleur, Bérénice lit, relit Racine. Et elle se demande: qu’est-ce qui dans la vie de cet homme a pu le conduire à si bien comprendre, dire la souffrance des femmes, quand elles sont amoureuses? Commence alors le beau, le très beau roman de Jean, l’un des plus grands poètes de langue française, élevé à Port-Royal et courtisan du roi, hanté par l’éthique du dénuement janséniste et par le jeu des passions humaines.

J’ai découvert le roman de Nathalie Azoulai un peu par hasard sur le blog de Caroline Doudet (L’Irregulière) – Cultur’elle. Je ne savais pas que le roman était sur la liste de plusieurs prix littéraires. Je suis habituellement assez peu les prix et de façon générale la rentrée littéraire. Mais ce qu’elle en disait m’a beaucoup plu. Je sortais d’un autre beau roman sur Racine, que je chroniquerai bientôt: « Le Désert de la Grâce » de Claude Pujade-Renaud. Et comme je suis pour ainsi dire dans une année Racine, l’occasion était trop tentante. J’ai bondi sur ce roman. J’étais en train de le lire lorsque Nathalie Azoulai a reçu le prix Médicis, qui donnera, je l’espère, la publicité qu’elle mérite à cette auteure.

Car bien sûr, j’ai aimé, beaucoup aimé même. A travers l’histoire commune de Bérénice, femme d’aujourd’hui tombée amoureuse d’un homme marié qui finit par se détourner d’elle et de la passion qui la prend pour l’oeuvre de Racine, Nathalie Azoulai trouve à creuser le temps, le temps présent pour se tourner vers ce que les livres, les grands textes ont à nous dire de nous, de nos émotions, de nos états contemporains, singuliers. L’histoire d’aujourd’hui, racontée de façon très pudique, passe vite au second plan, au profit d’une autre histoire, d’autres personnages: celle de Racine, de Port-Royal, de son amour pour la poésie et pour la théâtre, de la volupté des modèles grecs et latins, du plaisir qu’on peut prendre à traduire, à innerver, à façonner la langue d’un idiome antérieur, des ambiguïtés du désir, des contradictions d’un homme, homme si moderne dans son éclatement entre plusieurs tendances: l’amour, la Grâce, le théâtre, l’intériorité d’une vie d’études, la passion des belles comédiennes, la sainteté, le roi, Dieu, Versailles, Port-Royal. Et si ce partage, cette division était la clé de l’homme, de l’écrivain? Le talent de Nathalie Azoulai est que cela donne un roman. D’un sujet de débat universitaire (Racine partagé entre Versailles et Port-Royal, entre la Cour et la Grâce), elle a fait un récit, dépassant à la fois le cadre réduit de la biographie historique et tous les flonflons du roman historique que je dirais « en costumes ». Solidement documenté, mais récit d’invention quand même : la place de l’invention est subtile, même si celle-ci est omniprésente. Il en ressort un très bel exercice d’admiration qui donne à entendre Racine, ses vers, son apport à la langue, avant que celui-ci ne soit considéré comme le modèle de l’économie de moyen dont est capable la langue française quand elle est bien parlée, bien écrite, exercice qui finit par emporter le texte lui-même, par insuffler à la langue de Nathalie Azoulai le tempo, les images et surtout cet art de la sourdine, de la plainte, du pathétique langoureux caractéristiques du style de Racine. Un bon moment de lecture donc, d’une lecture sensible, intelligente et la découverte au passage d’un écrivain : je vais suivre à présent ce que publie Nathalie Azoulai; je n’oublierai pas non plus de me plonger dans ses romans précédents. En attendant, je vais rester encore un peu avec Racine: billets à suivre!

Jean RACINE: Alexandre le Grand

MaîtreRacine, Théâtre complet d’un empire considérable, Alexandre, poussant toujours vers l’Orient, est parvenu aux frontières de l’Inde et songe à entreprendre la conquête de nouveaux royaumes. De nouveaux coeurs aussi. Car si Alexandre est un grand prince, c’est aussi un prince amoureux. Il aime Cleophile, soeur d’un des rois de l’Inde, et il est aimé d’elle. Magnanime, le prince majestueux offre, par amour, mais aussi  par habile politique, de laisser sur leur trône les princes indiens qui accepteront de se soumettre à lui. La proposition est-elle cependant bien honnête? Comment faire quand on est soi-même prince et jaloux de son rang? Une discussion s’engage entre Axiane, reine indienne, et ses deux prétendants, Porus et Taxile, rois d’autres parties de l’Inde. Une discussion dont l’enjeu n’est autre que le rang auxquels il prétendent et l’amour de la belle Axiane…

Deuxième des pièces de Racine, Alexandre le grand n’est pas, loin s’en faut, la plus connue du grand tragique français. On la range habituellement dans ces tragédies qu’il ne serait pas nécessaire de connaître, la preuve des débuts un peu laborieux d’un écrivain qui n’aurait vraiment trouvé sa manière que peu de temps après, avec le coup d’éclat d‘Andromaque. En partie justifiée pour La Thébaïde, cette réputation ne me semble pas légitime concernant Alexandre le grand. Car s’il est vrai qu’Andromaque marque bien le début d’une révolution par la logique de l’amour qui s’y manifeste, par la forme renouvelée d’un sublime adouci, d’un pathétique d’un nouveau genre (la fameuse plainte racinienne), Alexandre constitue un morceau de choix qu’on aurait tort de bouder. Cela est lié sans doute à l’idée qu’on se fait de Racine: poète des passions, de l’amour tragique. Et on oublie alors en passant l’importance qu’y tiennent les questions politiques, même si c’est apparemment dans la coulisse, ou bien au début (Oreste arrivant en Epire au début d’Andromaque) ou à la fin des pièces (Andromaque régnant seule sur l’Epire et mettant la cause troyenne au service d’un nouveau combat: venger son époux Pyrrhus assassiné par ses anciens alliés grecs – une fin très politique!).

De tous les rois qu’on peut trouver dans le théâtre de Racine, Alexandre est sans doute celui qui se montre le plus à la hauteur de sa fonction politique. Il est peut-être même d’ailleurs le seul vrai roi de toutes les pièces du dramaturge. Ni trop, ni pas assez roi, Alexandre n’est ni un tyran, ni un roi faible, même s’il peut servir de repoussoir aux autres rois de la pièce.

Par quelle loi faut-il qu’aux deux bouts de la terre

Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre?

Car la majesté ne se partage pas. La rivalité, donc la guerre, est la loi commune des rois de ce siècle, celui d’Alexandre, comme celui de Racine.

Mais Alexandre se montre aussi un prince galant, capable de mettre sa puissance aux pieds de sa bien aimée. Un prince tombé amoureux de Cleofile, alors que celle-ci était sa prisonnière, ce qui est plus inquiétant et anticipe sur toute une tradition de princes chez Racine (Pyrrhus, Néron, etc.). Sûr de lui-même, Alexandre est une force brute:

c’est bien tard s’opposer à l’orage

dit de lui l’ambassadeur Ephestion, venu annoncer aux souverains de l’Inde les conditions d’Alexandre: une force irrésistible que développe la violente séduction qu’il exerce sur ceux qui le côtoient. C’est le développement du désir amoureux et de la politique se commentant l’un l’autre. D’autres autour de lui ont les mêmes prétentions. Taxile tient Axiane prisonnière en prétendant la protéger d’elle-même, nouveau développement de la tradition racinienne des amoureux tortionnaires. Et Porus prétend d’un même mouvement, sur le champ de bataille, contester la majesté d’Alexandre et achever de séduire Axiane.

Mais que vaut l’amour d’un héros? Voilà presque déjà le questionnement de Mme de La Fayette. Que vaut l’amour si l’amour est d’abord une conquête? Y a-t-il place pour l’amour dans un coeur épris de gloire?

On attend peu d’amour d’un héros tel que vous:

La gloire fit toujours vos transports les plus doux;

Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu’il désire.

La proximité, l’équivalence de l’amour et de la haine, leitmotiv racinien, dès lors, n’est plus très loin:

Non Seigneur: je vous hais d’autant plus qu’on vous aime

D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même,

Que l’univers entier m’en impose la loi,

Et que personne enfin ne vous hait avec moi.

Alexandre le grand est donc une grande pièce, à part peut-être un cinquième acte raté, quelque chose de très différent déjà de La Thébaïde, mais de très différent encore d’Andromaque. C’est cela le génie de Racine. Cet art des infinies variations sur une palette de motifs somme toute très reduite. Deuxième des douze pièces du dramaturge français elle est la deuxième des douze étapes de mon petit chemin racinien, cette excursion que j’entreprends cette année de lire, ou relire, toute l’oeuvre dramatique de Racine. À suivre donc. La prochaine fois, ce sera Andromaque.