Tout le monde le connaît, sans jamais l’avoir vu. Son grand manteau rouge, sa barbe, l’âge vénérable du bonhomme, un embonpoint plutôt prononcé, qui ne semblent guère le gêner néanmoins lorsque la nuit de Noël il descend dans la cheminée pour apporter au pied du sapin illuminé les cadeaux qui le lendemain enchanteront le regard des enfants émerveillés. On pense qu’il vit quelque part là haut vers le nord, certains précisent : en Laponie. D’aucuns évoquent l’existence d’une Mère Noël, de lutins l’aidant à confectionner pendant toute une année les jouets qu’il compte apporter aux enfants sages. Mais qui est vraiment le Père Noël ? Un vieillard bon et vénérable ? La personnification de la magie de Noël ? Un symbole de générosité ? Ou bien une figure opportuniste, une sorte de coucou de l’imaginaire de Noël ? Car enfin Noël n’est-elle pas d’abord la fête de la naissance de Jésus ?

Biographies du Père Noël. Sous ce titre amusant, découvert par hasard parmi les rayonnages de la médiathèque, se cache un intéressant album, richement illustré, une véritable encyclopédie des fêtes et traditions attachées à Noël, avec pour figure centrale bien sûr le Père Noël lui-même. Et j’ai appris plein de choses sur ce fameux Père Noël. Qui est-il au juste ? Comment est-il apparu dans l’imaginaire occidental ? Et pourquoi justement à l’occasion de cette fête de Noël, déjà assez chargée symboliquement pour qu’on s’étonne qu’on eût besoin de convoquer une autre figure ?

Car le Père Noël est récent : apparu aux Etats-Unis au XIXème siècle, sans doute sur le canevas de vieilles histoires germaniques, répandu en Europe, et en particulier en France au XXème siècle, et surtout après la Seconde guerre mondiale. Mais le Père Noël n’est pas né de rien. Il y a quelque chose d’opportuniste, à l’évidence, dans la figure du Père Noël, fusionnant de plus anciennes traditions païennes, telles que la bûche ou l’arbre de Noël, et tout un personnel chrétien ou magique qui a pendant des siècles rempli une fonction analogue à celle du père de Noël, à savoir celle de dispensateurs de cadeaux à l’occasion d’une fête religieuse et familiale pleine de merveilleux : saint Martin, sainte Catherine, saint André, sainte Barbe, saint Nicolas, sainte Lucie, saint Thomas, l’enfant Jésus, les anges de Noël, la dame de Noël, les rois Mages, le père Chalande, les fées de Noël, la tante Arie, le Weihnachtsmann, le père Gel et Babouchka, Frau Holle, Chauchevieille et Trotte-vieille, Olentzaro, Julbock, l’Homme au nez, La Guillaneu, La Vieille Année et le Père Siècle, le Père Janvier, Berchta, La Befana. Chaque pays, chaque région a sa tradition, sa date, son moment où des cadeaux sont apportés aux enfants.

Si l’origine du Père Noël est obscure, sa date de naissance est précise ; 1822, sous la plume de Clement Moore, dans un poème, La nuit de Noël, qui reste un des classiques de la littérature enfantine et du merveilleux attaché à Noël. Sous le crayon des illustrateurs du poème de Moore, le Père Noël va rapidement prendre figure, puis se diffuser en Europe, s’installant opportunément dans les régions qui avaient pris l’habitude de fêter saint Nicolas, dont le Santa Claus américain n’est qu’une figure dérivée. La bande dessinée (les merveilleuses et poétiques vignettes de Little Nemo in Slumberland), le cinéma muet vont achever de diffuser cette image. Enfin, à partir de la fin des années 1940, le redressement économique de l’Europe et le plan Marshall finiront de donner au Père Noël le rôle commercial qu’on connaît.

Oui, mais voilà, pourquoi Noël justement ? Pourquoi cette contamination du religieux et du païen ou du magique dans cette fête hautement symbolique qu’est Noël ? Le choix de la date de Noël par l’Église pour fêter la naissance du Christ, au moment du solstice d’hiver, dont les festivités remontent bien loin avant le développement du christianisme, n’y est sans doute pas pour rien.

L’histoire de France ajoute à ce cheminement symbolique un autre épisode, particulièrement savoureux, ou bien français, comme on voudra. Il fallait en effet qu’il passe par la France de la IIIème République pour que le Père Noël prenne en outre un rôle politique. En effet, le Père Noël a trouvé dans la République laïque un allié de poids, qui explique que ce soit en France justement que Santa Claus ait connu ses premiers succès hors des Etats-Unis. Dans le but de laïciser la fête de Noël, le Père Noël entre dans les écoles où il remplace la crèche et le petit Jésus. On voit des instituteurs écrire des contes de Noël laïques mettant en scène le vénérable bonhomme, qui s’attire les foudres de l’Église, et parfois certaines réactions démonstratives. A Dijon, en 1951, un père Noël en effigie est accroché aux grilles de la cathédrale et brûlé en présence de plusieurs centaines d’enfants des patronages. Combat perdu d’avance. L’autodafé provoque un mouvement de désapprobation jusque dans les rangs de certains catholiques, qui lui opposent la naïveté du regard des enfants qui ont adopté cette figure au demeurant si sympathique du Père Noël. Ce jour là, le Père Noël a sans doute définitivement vaincu et trouvé dans le petit Jésus un allié plutôt qu’un concurrent. Au point qu’on imagine parfois que l’un et l’autre sont aussi anciens. Facétieux Père Noël qui avec son embonpoint et sa longue barbe nous ferait presque oublier qu’il n’est qu’un jeune homme au regard du divin bambin de plus de 2000 ans à la fête duquel il aura fini par réussir à s’inviter, aux côtés du sapin et de la bûche fourrée !