Mois : octobre 2017

NISHIZAKI Taisei: Charisma (manga – 4 tomes)

Enfant, Okazaki, a plongé brusquement, en une journée, en plein cauchemar. Devant ses yeux, sa mère, récemment encore aimante et attentionnée, s’est transformée en un monstre sanguinaire, par amour pour un gourou qui se faisait passer pour Dieu. Okazaki a vu l’horreur à quoi pouvait conduire la manipulation d’une secte. Et Okazaki s’est juré  que nul dorénavant ne se ferait plus passer pour dieu auprès de lui, des siens. Ce jour-là, Okazaki s’est juré que plus personne ne lui ferait de mal désormais. Il a juré ce jour-là qu’il serait lui-même dieu…

Cet été, pendant le temps d’inactivité de ce blog, j’ai commencé à me passionner pour la bande-dessinée japonaise, que je connaissais bien sûr déjà au travers de quelques séries ou de quelques auteurs emblématiques. Mais j’ai commencé au cours de ces mois d’été à me plonger de façon plus systématique dans l’univers des Manga, comme je l’avais fait il y a déjà un certain temps pour la science-fiction ou le roman policier. Charisma est une des découvertes que j’ai faite au cours de cet été japonais.

C’est une bd assez violente, qui, limite du genre sans doute, n’évite pas une forme de complaisance dans la représentation de la violence. C’est ce qui m’a gêné au début. Une scène de massacre, de viol peut être explicite (on en trouve dans ce récit). Cela peut être parfois nécessaire à l’histoire. Mais que penser de ces vignettes où le dessinateur consacre une minutie évidente à peindre une jeune femmee manipulée et innocente, toute en seins et en courbes assaillie par derrière par un gourou manipulateur qui ne rêve que de se répendre? Où situer la limite entre la juste représentation de la violence nécessaire au fil d’un recit naturaliste en prise avec les horreurs du monde contemporain et une forme de perversité à jouir en passant, ne serait-ce que sous la forme d’une contemplation esthétique, des monstruosités que l’on dénonce? À la fin du premier tome, j’étais prêt à laisser tomber la bd.

Mais il y a la suite: une patiente, minutieuse description du processus de l’enrôlement sectaire, et une histoire qui finit par s’enrichir de ses différents personnages. À part une fin trop artificielle, que je n’ai pas goûté, c’est une série, assez courte (4 volumes en tout), qui mérite absolument qu’on prenne le temps de la découvrir.

Il ressort de cette histoire (c’est ce qui m’a le plus intéressé ) l’image d’un Japon qui va mal, qui ne se porte pas très bien. La réussite des enfants, la culpabilité ressentie face à la maladie d’une proche, habilement exploitées dans le recit par des gourous opportunistes, sont les symptômes d’une société dans laquelle le lien marital, familial, maternel ou paternel subit en permanence les assauts d’une culpabilisation de masse. L’angoisse de la réussite, les contraintes d’une société hiérarchisée produisent à leur tour des violences que Nishizaki Taisei rend d’une plume démonstrative dans  ce manga qui, sous couvert de complaisance (c’est la loi du genre), offre un portait au vitriol de la société japonaise. Un puissant document donc, qui convaincra ceux pour qui la bd japonaise n’est qu’un divertissement pour adolescents attardés, des potentialités corrosives du genre. Une plongée dans la contre-culture japonaise.

Daniel MENDELSOHN: Une Odyssée

Il y a plusieurs façons pour un père et un fils de se retrouver. Mais la moins attachante n’est sans doute pas celle choisie par Jay Mendelsohn. A quatre-vingts ans passés, le vieillard décide d’assister au séminaire sur l’Odyssée que son fils anime à l’Université. Pourtant l’affaire n’est pas gagnée entre ce père et ce fils qui s’estiment et s’ignorent à la fois. Voici les deux hommes embarqués pour une aventure qui va les conduire, au fil d’une année, sur les traces d’Ulysse. Commence un bel exercice de reconnaissance, comme l’Odyssée en présente tant à son tour, dont le texte d’Homère est à la fois l’objet et l’occasion…

Je le dit tout de suite: j’ai aimé, beaucoup aimé ce dernier livre de Daniel Medelsohn, auteur il y a une décennie déjà du remarqué Les Disparus (prix Médicis 2007), que je n’avais pas lu alors; c’est un de mes coups de cœur de la rentrée… et mon premier Mendelsohn.

Cette histoire d’Odyssée pourrait surprendre d’abord. Elle m’aurait moi même un peu surpris si je n’étais pas plongé par ailleurs ces temps-ci dans le texte d’Homère. C’est pour cette raison d’abord que je me suis laissé tenter de le lire. La découverte est allée au-delà de mes attentes -c’est ce qui signe d’après moi les bons livres-, et cela pour diverses raisons, qui sont ses différents sujets. On trouve en effet dans le livre de Mendelsohn, trois histoires, tissées subtilement l’une à l’autre: une belle lecture de l’Odyssée, le portrait d’une relation entre un père et son fils, l’histoire d’un enseignant dans sa classe. Par de subtils jeux de renvois, chacun de ces récits ouvre sur l’autre et explore différents registres: l’essai, la comédie, la confession, etc. Chacun à sa manière est un voyage, explorant la dimension aventureuse de l’existence.

La lecture du texte d’Homère, d’une grande justesse, suffirait à me faire conseiller la lecture du livre. C’est peut-être la meilleure introduction à l’Odyssée. Mendelsohn sait la rendre vivante grâce à l’élément de dramatisation qu’introduisent dans le récit les séances régulières de séminaire. L’auteur en restitue les tâtonnements guidés par la lecture du texte et les soucis de la transmission, les doutes du professeur, les interventions des étudiants. Bref, un vrai périple.

Mais c’est surtout la présence de Jay Mendelsohn, qui venant introduire un élément inattendu, détournant le cours de sa routine, finit de transformer le périple en aventure. Car Jay n’aime pas Ulysse, cette mauviette, ce chef qui ne sait pas tenir ses hommes, ce guerrier pleurnichard, qui n’arriverait à rien sans le coup de pouce d’Athéna! Au-delà du motif de comédie (qui n’a jamais eu parfois, dans certaines situations, un peu honte de son père?), les réflexions de Jay, présentées avec beaucoup d’humour par l’auteur, renouent avec les intentions premières de l’épopée. Car si Jay n’aime pas Ulysse, c’est à cause de sa vie, de sa propre vie: lui qui a su se hisser hors de son milieu à force de détermination, devenir mathématicien, chargé de recherches confidentielles, plus tard professeur d’Université. Entre Jay et Ulysse, c’est pour ainsi dire un bataille d’héroïsme, deux conceptions de la vie héroïque.

Porté à défendre Ulysse, parce qu’il est un professeur reconnu donnant un cours sur l’Odyssée, Daniel Mendelsohn n’aurait-il pas oublié lui-même qu’il est aussi une sorte de Télémaque, enquêtant sur son propre père, dont comme tous les Télémaque il ignore l’essentiel? C’est la partie la plus émouvante du texte. Entre les événements racontés et la rédaction du livre, Jay est mort. Ne reste de lui que les récits que Daniel Mendelsohn en fait, que d’autres lui en font. C’est à saisir cet homme, que s’attache ici l’auteur, cet homme différent, plus complexe sans doute que l’image que le fils a gardée et dont les reconnaissances multiples d’Ulysse continuent d’offrir le modèle, reconnaissances en trompe l’oeil qui à la fois préparent et retardent la reconnaissance finale, du fils par le père. A travers le regard des étudiants, ce que Daniel devine de leurs relations sur un quai de gare, dans une wagon de train, les participants à une croisière en Méditerranée qu’il finit par faire avec son père sur les traces d’Ulysse, les témoignages d’un frère, d’un oncle, d’une mère, c’est une autre figure, kaléidoscopique, qui s’élabore patiemment, enrichissant les souvenirs de l’auteur de nouvelles perspectives, dans ce mélange d’identité et d’ignorance qui est l’un des motifs principaux de l’épopée d’Homère:

quelle est la différence entre ce que nous sommes et ce que les autres savent de nous? Cette tension entre anonymat et identité sera un élément clé de l’intrigue de l’Odyssée.

Livre très touchant d’un fils sur son père, subtil exercice de deuil, Une odyssée est aussi un vibrant hommage à toutes les autres hérédités, celles qu’on s’est choisies: hérédité de professeurs qui ont enrichi votre vision du monde, généalogies universitaires, grands textes littéraires. Elle montre que la lecture assidue, précise de 12000 vers d’Homère n’est pas seulement l’exercice scolaire qu’on pourrait imaginer, ou l’une de ces activités « inutiles » qu’un monde grisé de technique et d’exactitude mathématique imagine, mais la condition d’un travail d’exploration de soi, un véritable miroir ouvert sur la conscience, qui nous parle d’identité, de relation entre les générations, d’amour entre un homme et une femme vieillissants. Un vibrant hommage à ce qu’on appelait encore il y a peu les Humanités!