Mois : juin 2016

SÉNÈQUE: Phèdre

Sénèque, théâtre completDepuis un certain temps, on est sans nouvelles du roi. Thésée a déserté le trône pour suivre jusqu’aux Enfers son amant Pirithoüs afin d’enlever Perséphone. Pendant son absence, la reine, Phèdre, a conçue un penchant coupable pour son fils, Hippolyte. Ivre d’amour, elle entend maintenant s’abandonner à une passion qu’elle sait criminelle…

Avec un peu d’avance sur les autres années, je me suis plongé dès cette fin de juin dans la lecture du théâtre, qui accompagne habituellement mes mois de juillet. Je ne pense pas passer cette année par le Festival d’Avignon, ou alors en coup de vent: la mise en scène, le spectacle ne m’intéressent plus trop ces temps-ci, ou bien j’ai été trop échaudé l’an passé. Quelques bonnes surprises n’ont pas suffi, les mois passant, à me faire oublier les Ostermeier et autres, auquel je continue à ne pas comprendre ce que la foule enthousiaste des spectateurs leur trouve. Bref, cette année, j’ai fui l’art pompier officiel et j’ai préféré aller directement au texte. C’est ce que j’ai fait avec ce Phèdre, au sortir d’un mois passé en compagnie les Lettres à Lucilius, autre grand texte de Sénèque. Comme je travaille un peu en ce moment sur cette correspondance philosophique, l’occasion était bonne de jeter un coup d’œil au théâtre de Sénèque, découvert il y a assez longtemps, mais dans lequel je n’ai pas trouvé le loisir de me replonger depuis.

Et franchement, on devrait se plonger plus souvent dans Sénèque. Phèdre est une des plus grandes tragédies que j’ai pu lire, un débordement de fureur et de passions, dans lequel tout vacille. Au centre de cette tragédie, l’absence, ou des absences. Retenu aux Enfers, jusqu’à ce qu’Hercule, venu y chercher Cerbère, l’en ramène, Thésée, absent de sa patrie, est sans doute aussi absent à lui-même: une ombre qui doit reconquérir son trône, sensible à toutes les opinions, même à la calomnie de Phèdre qui prétend avoir été violée par le fils qu’elle a voulu séduire, un roi dont le pouvoir, retourné contre son propre fils, dégénère en tyrannie. Hippolyte, prince farouche, rêve d’un état premier de l’humanité où l’homme serait en communion avec la nature et les dieux, mais tout entier à son rêve philosophique il se montre indigne du présent, de la royauté dont il doit hériter: quand on y réfléchit, le rêve d’une Attique sauvage n’est pas moins inquiétant que les excès de pouvoir dont Thésée croit devoir faire preuve; l’un et l’autre s’absentent de la fonction de roi où on les attendrait. Face à eux, Phèdre, cédant aux désordres de l’amour, retrouve dans le fils le portrait de son père et acquiesce, dans une scène hallucinante, au développement d’une passion dont elle pense que sa sœur, Ariane, aurait pu en être capable. Ces jeux des faux semblants, des doubles est l’autre thème important de la pièce. Au croisement de ces deux thématiques, curieusement, on trouve un personnage secondaire: la nourrice de Phèdre. C’est elle qui, prévenant d’abord les mouvements passionnels de sa maîtresse, s’absente rapidement d’elle-même, de son rôle de conseillère, pour rejoindre le crime de Phèdre, épauler sa passion, couvrir ses débordements criminels. Tout aussi intéressante, l’évolution du Choeur: le chant très solennel du début,  offrant un double poétique de l’action, se transforme petit à petit, au gré des interventions, en un discours d’une tout autre nature. Le Choeur devient au cours de cette transformation une sorte de maître de cérémonie, ou de philosophe stoïcien, commentant l’adversité qui frappe les grands, mais capable aussi de relancer le désir du public aux moments clés de l’intrigue. J’ai rêvé alors de développements shakespeariens à la scène, d’un Choeur au ton gouailleur, populaire, presque comique, alternant avec le fantastique du récit du monstre sorti des eaux qui vient frapper Hippolyte et l’éclaboussement sanguinaire, terrifiant, horrifique dans lequel s’abîme la fin de la pièce. En lisant Sénèque, la scène que je croyais fuir m’a rattrapé donc! C’est à cela que j’ai souvent la nostalgie que l’on revienne: une scène qui se souvienne du texte, qui entende de nouveau l’appel de la scène contenu dans les textes…

E.M.FORSTER: Monteriano

Froster - MonterianoLilia est une jeune veuve un peu vulgaire, du moins au yeux de sa belle-famille, qui n’apprécie pas sa franchise. L’occasion d’un voyage en Italie, en compagnie de miss Abbott, est la solution rêvée pour éloigner la jeune femme plusieurs mois. Mais à quoi peuvent bien songer deux femmes éprises de pittoresque en Italie? Deux anglaises sentimentales promptes à s’enthousiasmer pour tout ce qui donnerait un tour romanesque à leur aventure? Les Herrington, guindés et jaloux de leur mode de vie britannique, ont sans doute oublié, là où ils sont, le parfum romantique que peut diffuser autour de soi quelque jeune homme un peu fruste croisé un soir au clair de lune au pied d’une vieille muraille…

Le charme d’un voyage en Italie! Rome, Florence, Venise.

« Vous ne connaîtrez le pays qu’en quittant les pistes battues, ne l’oubliez jamais. Visitez les petites villes – Gubbio, Pienza, Cortona, San Giminiano; Monteriano. »

Quand il conseille ainsi sa belle sœur, jeune veuve de son frère, Philippe ne se doute pas que Lilia va se piquer tellement au charme que tout le destin de la famille risque d’en dépendre. Sous la figure du beau Gino, c’est la Méditerranée qui fait une entrée fracassante dans le monde corseté d’une famille britannique très comme il faut. Mariée au jeune italien, Lilia cependant ne trouve pas auprès de lui le charme qu’elle imaginait et en fait de pittoresque, elle doit se contenter d’un homme qui, en paroles au moins, la maltraite, se montre jaloux de sa liberté et compte bien vivre aux crochets de sa fortune. Appliquant à l’Italie le regard qu’il reprendra vingt ans plus tard dans le plus réussi Route des Indes, Forster a écrit avec Monteriano le roman de la rencontre de deux mondes, qui se fantasment mutuellement, mais ne se comprennent pas. Le motif n’est traité qu’imparfaitement cependant dans un texte qui reste celui d’un auteur débutant. J’ai préféré, et de loin, pour la description toujours distancée de touristes anglaises émerveillées en Italie le plus piquant Avec vue sur l’Arno.

Monteriano est un récit plaisant cependant. Forster, même débutant, est déjà Forster. La charge contre la famille anglaise des Herrington vaut les quelques heures de lecture du roman, ainsi que le récit des va-et-vient de Philippe et de Miss Abbott entre les environs de Londres et la petite ville de Monteriano, double fictif de San Geminiano, en Toscane, pour tâcher de remettre de l’ordre dans un destin qui leur échappe. Quelque chose va se jouer d’ailleurs entre ces deux là, ainsi qu’avec le beau Gino, dont je ne dirai pas plus de peur d’éventer le charme de la lecture. Mais il y a dans ces passages là, dans l’attirance que le geste d’un homme qui prend soin de son enfant brusquement révèle, dans le détachement esthétique d’un regard porté sur une place d’Italie et dans le romanesque qui s’en suit, tout le talent à venir du grand Forster. Or, qui connaît Forster sait à quel point il faut chez lui se méfier du romanesque. Je laisse ceux qui tenteront l’aventure de ce roman découvrir à quel final doux-amer cette méfiance nous conduit ici.

Bref, si je n’ai pas adoré, c’est un roman de Forster, pas le meilleur, mais qu’il faut lire, si on aime cet auteur. Mais peut-être le roman fonctionne-t-il mieux encore quand on n’a pas encore lu les chefs-d’œuvre à venir.

Mois Anglais saison 5

Le Mois anglais saison 5