Azoulai, Titus n'aimait pas BéréniceC’est une histoire d’amour d’aujourd’hui, une parmi tant d’autres, passable de banalité, si ce ne sont peut-être les noms étranges de ses protagonistes : partagé entre sa femme et sa maîtresse, Titus a fait le choix de sauver son couple et de retourner auprès de sa femme Roma. Bérénice, sa maîtresse, reste seule. Est-il vrai qu’il faut un an pour se remettre d’un chagrin d’amour? On dit tant de choses. Mais où sont les mots vrais, ceux que par exemple Racine a mis dans la bouche des héroïnes de ses tragédies? Pour essayer de donner parole à sa douleur, Bérénice lit, relit Racine. Et elle se demande: qu’est-ce qui dans la vie de cet homme a pu le conduire à si bien comprendre, dire la souffrance des femmes, quand elles sont amoureuses? Commence alors le beau, le très beau roman de Jean, l’un des plus grands poètes de langue française, élevé à Port-Royal et courtisan du roi, hanté par l’éthique du dénuement janséniste et par le jeu des passions humaines.

J’ai découvert le roman de Nathalie Azoulai un peu par hasard sur le blog de Caroline Doudet (L’Irregulière) – Cultur’elle. Je ne savais pas que le roman était sur la liste de plusieurs prix littéraires. Je suis habituellement assez peu les prix et de façon générale la rentrée littéraire. Mais ce qu’elle en disait m’a beaucoup plu. Je sortais d’un autre beau roman sur Racine, que je chroniquerai bientôt: « Le Désert de la Grâce » de Claude Pujade-Renaud. Et comme je suis pour ainsi dire dans une année Racine, l’occasion était trop tentante. J’ai bondi sur ce roman. J’étais en train de le lire lorsque Nathalie Azoulai a reçu le prix Médicis, qui donnera, je l’espère, la publicité qu’elle mérite à cette auteure.

Car bien sûr, j’ai aimé, beaucoup aimé même. A travers l’histoire commune de Bérénice, femme d’aujourd’hui tombée amoureuse d’un homme marié qui finit par se détourner d’elle et de la passion qui la prend pour l’oeuvre de Racine, Nathalie Azoulai trouve à creuser le temps, le temps présent pour se tourner vers ce que les livres, les grands textes ont à nous dire de nous, de nos émotions, de nos états contemporains, singuliers. L’histoire d’aujourd’hui, racontée de façon très pudique, passe vite au second plan, au profit d’une autre histoire, d’autres personnages: celle de Racine, de Port-Royal, de son amour pour la poésie et pour la théâtre, de la volupté des modèles grecs et latins, du plaisir qu’on peut prendre à traduire, à innerver, à façonner la langue d’un idiome antérieur, des ambiguïtés du désir, des contradictions d’un homme, homme si moderne dans son éclatement entre plusieurs tendances: l’amour, la Grâce, le théâtre, l’intériorité d’une vie d’études, la passion des belles comédiennes, la sainteté, le roi, Dieu, Versailles, Port-Royal. Et si ce partage, cette division était la clé de l’homme, de l’écrivain? Le talent de Nathalie Azoulai est que cela donne un roman. D’un sujet de débat universitaire (Racine partagé entre Versailles et Port-Royal, entre la Cour et la Grâce), elle a fait un récit, dépassant à la fois le cadre réduit de la biographie historique et tous les flonflons du roman historique que je dirais « en costumes ». Solidement documenté, mais récit d’invention quand même : la place de l’invention est subtile, même si celle-ci est omniprésente. Il en ressort un très bel exercice d’admiration qui donne à entendre Racine, ses vers, son apport à la langue, avant que celui-ci ne soit considéré comme le modèle de l’économie de moyen dont est capable la langue française quand elle est bien parlée, bien écrite, exercice qui finit par emporter le texte lui-même, par insuffler à la langue de Nathalie Azoulai le tempo, les images et surtout cet art de la sourdine, de la plainte, du pathétique langoureux caractéristiques du style de Racine. Un bon moment de lecture donc, d’une lecture sensible, intelligente et la découverte au passage d’un écrivain : je vais suivre à présent ce que publie Nathalie Azoulai; je n’oublierai pas non plus de me plonger dans ses romans précédents. En attendant, je vais rester encore un peu avec Racine: billets à suivre!