Rudnicki (Adolf), Le Marchand de LodzIl s’appelait Mordche Chaim Rumkowski. Mais on pourrait dire de lui aussi l’Empereur: un réprouvé, un prisonnier, un juif, installé par les nazis à la tête du ghetto de Lodz, régnant sur d’autres réprouvés, d’autres prisonniers, d’autres juifs, en tyranneau singeant les tyrans nazis. Lui s’appelait Ostap Ortwin, ou Stéphane Konecki comme le nomme Rudnicki dans un récit inspiré de la vie de ce grand journaliste et critique littéraire polonais d’origine juive. Cet autre s’appelait Emmanuel, parvenu à s’échapper d’un convoi en route pour le camp d’extermination et qui devint après la guerre l’un des architectes qui reconstruisirent Varsovie. Ce sont trois vies, trois portraits, trois récits, pour tâcher de retisser des liens entre la Pologne et son passé juif, reconstruire l’événement innommable, poser des mots sur l’indicible…

Ma rencontre avec la prose d’Adolf Rudnicki est un de ces faits simples, pas prémédités, qui tiennent à peu de choses sans doute, mais dont je me demande toujours après coup comment il aurait été possible que cette rencontre ne se fasse pas, à ce moment là, de cette façon là. Heureusement, il y a de beaux passeurs dans le monde de la littérature. Le travail éditorial des Éditions Sillages, dont j’aime tout particulièrement le choix de textes essentiels, mais souvent peu connus, publiés sous des couvertures élégantes, appartient à cette catégorie. Celle des vrais amis, auxquels je songerais bien volontiers à limiter parfois mon existence, s’il était possible de vivre de livres et d’eau fraîche.

Pourtant, le propos de ces trois nouvelles est dur, très dur, bien sûr. Ce sont trois histoires du ghetto, pendant la seconde guerre mondiale, dans une Pologne occupée par l’Allemagne nazie. Un pays que les rigueurs de l’Occupation n’invitent guère à songer à la partie la plus misérable de la population, ceux qui, enfermés dans le ghetto, sont réduits au degré ultime de la déchéance, de l’abandon. Ces trois récits ont tous été écrits dans les deux décennies d’après-guerre, alors que la Pologne communiste, jetant un voile pudique sur ces événements, a fait sienne un nouveau mot d’ordre: ne regardez plus le passé, tournez-vous donc vers l’avenir. En ce sens, l’œuvre de Rudnicki est une œuvre de résistance. C’est pour cela d’abord que c’est un grand écrivain.

On trouvera en même temps sous sa plume toute la palette du romancier d’Europe centrale: un sens certain de l’ironie, voire de l’auto-ironie, un récit sans grandiloquence, attaché au contraire à la narration simple, sans esbroufe, d’événements incroyables, un talent accompli pour montrer les articulations de la petite et de la grande histoires à travers le portrait d’individus en pleine déchéance ou au contraire d’impuissants sublimes. A Rumkowski (Le Marchand de Lodz), singe incroyable des tyrans au service desquels il met son sens de l’organisation, afin de transformer le ghetto de Lodz en une entreprise efficace travaillant pour l’occupant nazi, tout en se donnant des airs d’empereur d’opérette, s’oppose Le Grand Stephane Konecki, symbole de l’assimilation des juifs polonais avant-guerre, tenant crânement tête au milicien ukrainien qui vient l’arrêter. Emmanuel est un survivant, comme l’est aussi Regina. Leur portrait en miroir (Regina, Regina Borkowska) est l’occasion de faire ressurgir un passé embarrassant, que tous voudraient bien oublier dans la Pologne en reconstruction d’après-guerre.

Rappeler les faits, interroger les événements, reconstruire un passé évanoui. Le destin politique de Rudnicki, qui eut tôt fait d’entrer en délicatesse avec la censure communiste, s’explique sans doute par la droiture de cette méthode littéraire. Les faits: c’est-à-dire des récits circonstanciés de la main-mise de l’occupant nazi sur la société polonaise, son travail d’épuration, d’extermination, l’auteur ne taisant rien, dans sa reconstitution, des infamies individuelles ou collectives, du rôle des milices, de l’indifférence du gros de la population au sort des juifs – une population il est vrai souvent réduite à l’impuissance. Mais il y a aussi des questions. Ainsi, à propos de l’Empereur du ghetto, Rudnicki soulève cette interrogation dérangeante: « Est-il possible qu’il ne se soit pas rendu compte de son propre avilissement? » – question centrale de toute philosophie depuis que le concept de totalitarisme a fait son  entrée, avec le succès qu’on sait, dans le vocabulaire de la pensée politique. Il y a enfin le plus touchant: le beau récit que Rudnicki consacre à l’une des grandes figures intellectuelles de la Pologne d’entre deux guerres, Ostap Ortwin, mort en 1942, dans des conditions non élucidées. Récit magnifique de ses derniers moments reconstitués, sans doute inventés, non par goût de travestir la réalité historique, mais parce que c’est la seule façon de la rappeler, de la refaire surgir – tellement il est important de garder quelque chose face à la folie d’anéantissement de l’Histoire. Je garderai moi-même longtemps en mémoire la fin pathétique et sublime du grand Stéphane Konecki: le grand homme chantant crânement un vieil air juif, qui le dénonce, face à un milicien criminel imbécile, hilare et ravi de sa prise. Une lecture essentielle.