Mois : février 2014

Six ans déjà

C’est aujourd’hui l’anniversaire de mon petit carnet de lecture, qui, bon an mal an, commence à s’épaissir, à prendre un peu de ventre. Le privilège de l’âge, n’est-ce pas? Six ans donc. Six ans déjà. J’ai pris le temps hier de fouiller entre les pages de mon carnet, d’en ramener quelques souvenirs des lectures qui m’ont accompagnées au cours de ces six années, comme d’anciennes cartes postales, des photos de vacances déjà un peu jaunies. J’y ai trouvé aussi ces livres que je croyais avoir lu hier. Comment? Quatre ans? Cinq ans? Les challenges persos qui sont toujours au milieu du chemin – tant de beaux livres à parcourir. Et puis vos commentaires, les échanges, au cours d’un challenge, d’une Lecture commune, d’un Marathon, les conseils piochés ici ou là, tout ce qui constitue aussi le grand plaisir de tenir son carnet de lectures numérique. Alors, encore une fois, bienvenue donc dans Ma Bibliothèque:

Six ans…

 

…comme…

six petits polars…

Un dernier verre avant la guerre

Arnaldur INDRIDASON: La cité des jarres

Dennis LEHANE: Un dernier verre avant la guerre

Agatha CHRISTIE: Christmas Pudding

Steven SAYLOR: Du sang sur Rome (Roma sub Rosa, 1)

Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

…six grands livres descendus du Froid…

Piazza Bucarest

Pär LAGERKVIST: La Terre Sainte

Cynthia OZICK: Le Messie de Stockholm

Hans Christian ANDERSEN: Contes racontés pour des enfants, 1835-1842

Jens Christian GRØNDAHL: Piazza Bucarest

Hjalmar SÖDERBERG: Docteur Glas

Henning MANKELL: Les chiens de Riga (Wallander, 2)

…six originaux, six excentriques…

Avril-enchant-.jpg

John BARTH: Le Courtier en tabac

David LODGE: L’Auteur! L’Auteur!

Elizabeth VON ARNIM: Avril enchanté

Jules VERNE: Le Pilote du Danube

MO YAN: Les treize pas

Kenneth GRAHAME: Le Vent dans les saules

…six Rougon et six Macquart…

Zola10

Challenge perso Rougon-Macquart

…six grands coups d’épée…

six ans de traversées…

…d’explorations périlleuses…

Les Mines du roi Salomon

Alexandre DUMAS: Olympe de Clèves

Alexandre DUMAS: Joseph Balsamo (Mémoires d’un médecin, I)

Alexandre DUMAS: Le Collier de la reine

Alexander KENT: Le Feu de l’action (Bolitho 2)

Henry RIDER HAGGARD: Les Mines du roi Salomon

James HILTON: Les Horizons perdus

…six belles découvertes…

un amour exclusif

Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

Patrice SALSA: La Signora Wilson

Johanna ADORJAN: Un amour exclusif

Yves RAVEY: Enlèvement avec rançon

Caroline BLACKWOOD: Granny Webster

Dominique BARBERIS: Beau Rivage

 

…six grands, six très grands livres contemporains, ou presque…

Les saisons de la nuit

Cynthia OZICK: Un Monde vacillant

Juli ZEH: La Fille sans qualités

Carlos FUENTES, L’instinct d’Inez

Pierre MICHON: Les Onze

Colum McCANN: Les Saisons de la nuit

Javier CERCAS: Anatomie d’un instant

…six parmi tous les classiques…

Les Européens

George SAND: Consuelo

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Henry JAMES: Les Européens

GOETHE: Les Affinités électives

Thomas HARDY: Les Forestiers

…six beaux livres tout court…

Nuit et Jour

Ivo ANDRIC: La Chronique de Travnik

Walter SCOTT: Rob-Roy

Milan KUNDERA: La Plaisanterie

Graham GREENE: La saison des pluies

Virginia WOOLF: Nuit et Jour

Léon TOLSTOI: Les Cosaques

 

 

 

 

 

 

Paul VERLAINE: Romances sans paroles

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Parmi quelques belles découvertes (le chanteur, le poète argentin Atahualpa Yupanqui, aux rythmes de milonga mélancoliques) et la fin d’un Zola dont je parlerai d’ici peu, j’ai relu en ce début de week-end les Romances sans paroles, dont j’avais déjà été bien occupé l’an passé. Verlaine est un poète certes, mais c’est d’abord pour moi un peintre sublime. Je trouve dans sa poésie des effets d’éloignement superbes: « … soyons deux jeunes filles / Éprises de rien et de tout étonnées, / Qui sans vont pâlir sous les chastes charmilles ». Ce sont aussi des teintes pâles, roses, vertes, grises: « Le piano que baise une main frêle / Luit dans le soir rose et gris vaguement« . Quelque chose de la peinture de Watteau, de Fragonard: « O mourir de cette mort seulette / Que s’en vont, cher amour qui t’épeures, / Balançant jeunes et vieilles heures! / O mourir de cette escarpolette!« . Un souvenir de fresques italiennes: « La fuite est verdâtre et rose / Des collines et des rampes« . Des traits de pinceau fin: « Des petits arbres sans cimes, / Où quelque oiseau faible chante« .

Il y a dans tout cela la condition d’un type particulier de jouissance esthétique. On reproche parfois à Verlaine son manque de sincérité, quelque chose de très travaillé qui serait incompatible avec les élans du coeur. Et pourtant, qu’on y regarde de plus près: il y a par exemple ce poème, où Verlaine commence à faire surgir la représentation d’un monde:

 

 « L’ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée« 

Au-dessus, la musique:

 

« Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles. »

Et puis l’âme enfin, le coeur:

 

« Combien, ô voyageur, ce paysage blême,

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées!« 

Sans doute on ne saurait trouver un miroir de soi, directement, dans la nature telle qu’elle s’offre, même au regard de celui qui la contemple. L’idée romantique ici est dépassée. Il faut d’abord que le paysage soit ce morceau de peinture: cette ombre des arbres, cette rivière embrumée, cette fumée qui sont pour ainsi dire des réalités de papier, dont les « valeurs » sont celles de la peinture, des dégradés de gris, presque un bout de fusain gratté sur du papier. Il y a ensuite la musique: les tourterelles qui se plaignent, cette scène d’opéra ou d’opérette, au beau milieu de l’arbre, dans les « ramures réelles ». Certains voulaient que l’oeuvre d’art ainsi constituée soit comme une fenêtre ouverte sur le monde. Chez Verlaine, c’est le miroir d’un paysage intérieur – l’oeuvre d’art donc, et pas le monde, le paysage peint, transformé. C’est l’art conscient de ses effets. Pour que le paysage puisse être un miroir de l’âme, il faut qu’il soit travaillé esthétiquemet, que le poète le transforme d’abord en oeuvre d’art. Et c’est gros de tout ce que charrie notre fréquentation des oeuvres – cet alphabet des émotions, des sentiments que nous avons construit au contact des oeuvres – que le poème suit son cours.

Alors le poème devient cette machine à saisir les petits riens, à faire s’exprimer les plus grands désarrois dans les plus petites choses, une attention patiente aux êtres:

 

« Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés;

Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut la tête.« 

Vous l’aurez compris, j’aime beaucoup, beaucoup la poésie de Verlaine.

Challenge XIXème siècle
Lu dans le cadre du Challenge XIXème siècle