Mois : décembre 2013

Jorn de PRECY: Le jardin perdu ("traduit" par Marco Martella)

http://www.le-site-des-livres.com/wp-content/uploads/2012/06/le-jardin-perdu-jorn-de-precy.jpgJadis, la nature était habitée par les dieux. Mais depuis que les dieux nous ont quitté, où se sont-ils réfugiés ? Nous avons perdu notre rapport premier au monde. La ville s’est affranchie peu à peu de son territoire. Sous le nom d’ « espaces verts », nous cultivons un rapport artificiel à la nature, fait de succédanés d’émotions. Alors, que reste-t-il ? Des jardins peut-être. C’est le message que par delà les ans nous envoie Jorn de Précy, « auteur » d’un jardin renommé, aujourd’hui disparu, en Angleterre, et dont l’essai, publié en 1912, nous est restitué ici par la belle traduction de Marco Martella. Pourtant, à la lecture de ce livre, un doute se construit. Ce jardin n’est-il pas trop beau pour être vrai ? Et qui est donc ce Jorn de Précy dont ne garde mémoire aucun dictionnaire de l’art paysager ? Alors, le jardin donc, une forme de résistance ? Oui, à moins qu’il ne s’agisse, comme toujours, que de la vieille rencontre de la nature et de la littérature…

Un auteur inconnu, Jorn de Précy, un anglais, né en Islande, au patronyme bien français. Un jardin disparu, une sorte de jardin sauvage, faisant signe vers la jungle, au nom improbable de Greystone (comme en écho de Greystoke, nom ‘civilisé’ du ‘sauvage’ Tarzan?). Un essai confidentiel, que n’auraient lu depuis 1912 que quelques happy few, et qui resurgit à point aujourd’hui comme une anticipation des préoccupations écologiques contemporaines. Un traducteur qui, comme dans la tradition des écrits du XVIIIème siècle, se présente comme le passeur éclairé d’un texte dont il se pourrait qu’il soit lui-même l’auteur. Sur la métaphore voltairienne de la tâche finale qui revient à Candide, revenu de tout, de cultiver son jardin, Marco Martella signe donc avec ce petit livre une brillante espièglerie littéraire et un livre sensible.

Tout livre a sa légende. Je suis moi-même tombé dessus, par hasard -mais s’agit-il vraiment d’un hasard ? – en revenant de la belle exposition Vallotton au Grand Palais, qui m’avait sans doute plutôt bien disposé le regard, à pied, comme toujours quand je suis seul. Je suis entré, comme à peu près une fois par an, dans la petite librairie du jardin des Tuileries. Et le livre était là. Pour qui aime les jardins, la nature, pour qui ne pense pas sans nostalgie à d’anciennes promenades au milieu des jardins du Boboli, un jour d’hiver où ils étaient désertés des touristes, et à certaines rencontres qu’il y fit avec le génie des lieux, pour qui pense justement que les lieux ont une âme, que la nature est habitée par les dieux et qu’il y a dans le culte de soi à l’abri d’un endroit écarté de la société des hommes, une forme de résistance poétique, peut-être un peu ridicule, mais bien plus digne que d’autres formes de rébellion, ce livre sera un enchantement. Que dire de plus ? Ceux à qui ce livre est destiné, sans doute, se seront déjà reconnus. Mais je ne renonce pas à convaincre les autres, en tout cas ceux qui fréquentent mon petit salon littéraire, et qui pensent comme moi que rien n’a plus de prix que l’amour des fleurs et de la belle écriture…

Ed McBAIN: Le fourgue (87ème district, 3)

McBain 1Noël approche. Alors que l’hiver vient de s’abattre brutalement sur la ville et que la neige commence à recouvrir les rues, on découvre le cadavre d’un jeune portoricain, un drogué, pendu dans une cave, une seringue avec laquelle il vient de se piquer à l’héroïne à côté de lui. Mais s’agit-il bien d’un suicide ? Revenu de voyage de noce, l’inspecteur Carella enquête, épaulé par le jeune Kling, qui vient d’être promu inspecteur. Une enquête qui risque de les mettre sur la voie d’une vérité bien dérangeante : les flics aussi ont des enfants, et il arrive à ces enfants de ‘mal tourner’…

Dans l’histoire de la criminalité en Amérique, il y a un moment, disent presque tous les films, tous les livres de gangster, où quelque chose a basculé : l’introduction de la drogue, en particulier de l’héroïne, sur le marché du crime. La drogue est un symptôme, mieux une maladie du corps social, qui prolifère sur toutes les zones de tension, de faiblesse, d’un corps tiraillé, d’un corps qui craque : elle a gagné les jeunes immigrés, en perte de repères, tel Annibal Hernandez, qu’on retrouve mort au début de l’histoire ; elle soutient les filles qui se prostituent, à l’image de Maria, sa sœur, dans ce cercle vicieux morbide qui les pousse à enchaîner les passes, pour se procurer leur nouvelle dose ; elle touche même les policiers chez eux, ou leurs enfants, comme il arrive à l’un des personnages du roman dont je préfère taire le nom afin de ne pas tout révéler du développement de l’intrigue.

Très émouvant quand il évoque le parcours des immigrés portoricains, au travers du personnage de Mrs Hernandez, qui rêvait de prospérité, d’Amérique, et dont les enfants finissent dans la drogue, dans la prostitution, Ed McBain, dont je ne cesse de dire tout le bien que j’en pense depuis que j’ai commencé début novembre son extraordinaire série, conduit ici d’une main de maître un roman dont l’intrigue, suffisamment ‘tordue’, tient le lecteur en haleine, tout en donnant un portrait sans concession de l’envers du rêve américain, tel qu’on le voit du moins depuis les maisons de rapport peuplées d’immigrés fraîchement arrivés aux États-Unis ou des hôtels de passe. Du rajeunissement de la criminalité, autre effet de l’introduction de la drogue, Ed McBain a su faire un intéressant motif de polar, qui introduit un des bons rebondissements de l’intrigue. Mais le moindre de ses talents n’est sans doute pas d’avoir su, et de quelle belle manière, composer malgré tout, sur toute cette misère, un habile conte de Noël où le lieutenant Byrnes, chef de la brigade du 87ème district, un indic qui a fini par développer des relations d »amitié’ avec le policier qu’il renseigne, et Teddy, la jeune et belle Mme Carella tiennent les premiers rôles. Si, avec tout cela, je n’ai toujours pas réussi à vous convaincre de vous faire offrir au moins les deux premiers volumes de cette série pour Noël (cela fait déjà quand même 14 bons romans), c’est à désespérer de tout…

il etait une fois noel2.jpg christmastime.jpg Un polar de Noël publié dans le cadre des challenges Il était une fois et Christmas time.

Ed McBain: Le Sonneur (87ème District, 2)

McBain 1En argot new-yorkais, un sonneur (mugger) est un voleur à la tire, qui frappe ses victimes (il les sonne) pour mieux les voler. A peine remis des événements qui les ont confrontés à la mort de plusieurs d’entre eux, les inspecteurs du commissariat du 87ème district cherchent à coincer un délinquant excentrique, le Sonneur, qui agresse les femmes, la nuit, leur vole leur sac à main, puis les frappe en les saluant d’un grandiloquent et chevaleresque « Clifford vous salue bien ». Qui est donc Clifford ? Et surtout est-il le même que l’assassin d’une jeune fille dont le cadavre est retrouvé au pied d’un pont, loin de chez elle, et dont l’autopsie révèle qu’elle était enceinte de plusieurs semaines ? La clé de l’enquête est sans doute entre les mains de Kling, un jeune agent de police, qui s’était fait tirer dessus à la fin de la précédente enquête. Mais Kling est en convalescence. Les recherches que la femme d’un ancien ami d’enfance lui demande de conduire, à côté de l’enquête officielle, ne va pas tarder à le placer sur la route des inspecteurs arrogants de la Crim’…

Des flics corrompus, les mauvaises relations entre les polices, un groupe de jeunes gens biens mis qui se réunissent pour écouter de la musique sur fond de sexe et d’alcool, un délinquant excentrique dont on se demande s’il ne serait pas aussi un criminel, la vie intime des policiers – Carella absent de la brigade, parti en voyage de noces, Kling qui avance ses pions auprès d’une étudiante séduisante amatrice de cognac et de bons whiskies – et puis surtout les couleurs de l’automne qui tombent des arbres multicolores, les feuilles jaunes, rouges, qu’on ramasse à la pelle, et qui font l’amour des policiers pour la ville, leur ville, cette ville gangrenée par le crime, mais si belle avec ses couleurs chatoyantes, tel est le cocktail détonant de ce deuxième volume des 87ème District. Il faut le dire, c’est avec ce roman que je suis devenu accroc à la série et surtout au portrait de cette humanité si caractéristique, au-delà de la peinture du crime et de la violence, de l’univers policier d’Ed McBain. Au centre de l’histoire, la vie du commissariat, des policiers, les procédures de l’enquête – rapports d’autopsie, fiches d’empreintes digitales, dessins de la scène du crime. Ce n’est plus très nouveau aujourd’hui. Mais Ed McBain est l’un des inventeurs du genre des police procedural novels. Il est aussi l’un de ceux qui, dès les années 1950, ont mis en place les principes d’une narration éclatée entre plusieurs développements d’une même intrigue, ou encore entre plusieurs intrigues plus ou moins reliées par un fil thématique, démarche qui fait le fond narratif aujourd’hui de nombreuses séries télévisées en tous genres. Vraiment, si j’étais scénariste de telles séries, je crois que je porterais avec moi où que j’aille un petit autel portatif destiné au culte de ce grand maître. Mais comme je ne suis qu’un simple lecteur, je ne peux que vous inviter une fois de plus à plonger dans l’œuvre de ce classique de la fiction policière, dont, pour votre plus grand plaisir vous ne sortirez pas d’aussitôt.

Ed McBain: Du balai! (87ème District, 1)

McBain 1A Isola, double littéraire de New-York, les policiers du 87ème District sont en alerte, depuis qu’un mystérieux tueur semble avoir décidé d’éliminer l’un après l’autre une partie des inspecteurs du commissariat. Dans la chaleur étouffante de l’été, c’est donc une partie dangereuse qui commence. Rapidement, l’enquête s’oriente vers un ancien malfrat qui aurait eu des démêlés avec la police, une sorte de vengeur, qui chercherait à se faire justice. Mais n’est-ce pas le propre des enquêtes de romans policiers que de jouer habilement des fausses pistes ? Et les enquêteurs, au premier rang desquels l’inspecteur Carella, qui semble avoir son idée personnelle sur l’affaire, n’auraient-ils pas intérêt à s’intéresser d’un peu plus près aux proches des policiers assassinés?

Depuis le temps que les volumes de cette série, dont l’intégrale a été rééditée par Omnibus, me regardaient, sur les rayonnages de la Médiathèque ! Voilà, enfin, j’y ai plongé… et je ne suis pas prêt d’en ressortir, je crois. Au départ de ces 87ème District que développa Ed McBAin sur plusieurs dizaines de romans et plusieurs décennies, il y a en effet une idée géniale : « faire d’une brigade un héros collectif », « décrire avec précision la journée de travail des flics de grande ville et créer une demi-douzaine de personnages dont la personnalité et les traits de caractère variés formeraient, en se conjuguant, un héros unique. » Le résultat est convaincant, tellement on prend plaisir, à mesure qu’on avance dans la série, à retrouver ces personnages qui ne se découvrent que peu à peu. Certains arrivent, sont promus, d’autres partent, ou sont tués. Tout cela, bien sûr, rappelle les séries télévisées. Mais voilà justement, en 1956, quand Ed McBain publie le premier volume de ses 87ème District, il est un précurseur. C’est bien une forme nouvelle de narration populaire qu’on le voit inventer. Et ceci – suivre, de romans en romans, le développement d’une forme nouvelle en train de se créer – est passionnant.

Un commissariat donc, des inspecteurs : leurs conceptions différentes du métier (il y a le « gentil », la « brute », le « bleu »), l’arrière-plan de leur vie personnelle donnent aussi de l’ampleur à ces histoires qui, en renouvelant justement la narration traditionnelle des romans policiers (un enquêteur face à une enquête) donne un portrait saisissant du New-York des années 50 à 90, dont on reconnaît facilement le motif sous la ville d’Isola où est sensée se dérouler l’action de ces romans. L’intrigue elle-même de ce premier volume reste assez traditionnelle cependant. L’intrigue secondaire (le développement des gangs de rues dans le New-York des années 50) est plus intéressante. Le réalisme tient ici à cette représentation sociale, presque sociologique des formes nouvelles de la délinquance, à un portrait sans concessions des policiers de l’époque, aux rapports tendus qui transparaissent entre les différents services de police et aux récits des événements personnels de certains inspecteur, ainsi dans ce volume Steve Carella, qu’on trouve sur le point de se marier avec une jeune femme sourde et muette.

Bref, j’ai passé tout le mois dernier (où j’ai été bien absent de la blogosphère) plongé dans les romans de cette série. Ce n’est d’ailleurs pas trop difficile. J’ai lu chaque volume en pratiquement une journée. Et pendant tout un mois, je ne vous dit pas alors avec quel plaisir j’ai vu se développer devant moi, de roman en roman, comme une histoire de l’Amérique, dont ce 87ème District est pour ainsi dire la fresque déroulée depuis un commissariat urbain d’une grande ville. Tout cela aidé par le ton souvent décalé de l’auteur, qui appuie avec humour là où cela fait mal, et une plume volontiers humaniste. Bref, vous l’aurez compris, cette série est à lire absolument.