Barberis, Beau rivagePour achever sa thèse, Franck a choisi de venir s’installer quelques semaines à l’hôtel Beau Rivage, un petit hôtel de montagne, à quelques pas de la frontière. C’est la fin de la saison et déjà les clients se font rares. Dans ce lieu d’au-dessus du monde, sa compagne, qui n’a rien d’autre à faire, observe. A côté de l’hôtel, un petit lac. Au dessus d’eux, le massif montagneux. Le village en contre-bas. Et plus loin une ville d’eau alanguie qui fut jadis un lieu de rencontre des élégances. Lorsqu’un jour parait Serge – du moins un client qui dit s’appeler Serge – quelque chose vacille. C’est la fin de l’été. Déjà la saison s’enfonce dans l’automne. Et quelque chose dans les quelques êtres qui finissent d’occuper l’hôtel, à la veille de sa fermeture, dit que pour tous aussi l’automne est proche. Quelque chose gît là d’inquiétant, à l’image du lac qui à côté d’eux, cache le mystère de ses eaux profondes, sous la surface qui reflète les beautés du paysage sublime à l’entour.

J’avais raté à sa sortie, il y a trois ans, ce très beau livre de Dominique Barbéris, dont j’ai découvert l’existence, un peu par hasard, le mois dernier, en faisant le tri parmi des émissions podcastées à l’époque. Les circonstances de cette redécouvertes n’ont fait que rajouter au charme subtil de cette lecture. Car ce Beau rivage est l’un de ces livres magiques, qui tiennent à peu de chose – une émotion, une atmosphère. Et dont on est toujours un peu malheureux de ne pouvoir pas en dire grand chose, au risque sinon d’en émousser le mystère – juste le conseiller le plus chaleureusement (ou l’offrir) à ceux qu’on aime vraiment. Il y a quelque chose d’hitchockien dans sa facture: des apparences qu’on sonde incessamment, d’où finit par sourdre un mystère, même un drame. Mais que dire de la clé de ce drame, qui n’est peut-être pas le fil que le lecteur a peu à peu laissé se tisser dans sa tête? Ce pourrait être une histoire policière, mais ce n’en est pas une. On pourrait imaginer l’amorce d’un roman d’amour. Mais on en est si loin aussi. Car il faudrait trancher, choisir une issue à ce récit, qui préfère se complaire dans un jeu d’apparences un peu froides, si fascinantes aussi, qui avec un art consommé nous rapproche très subtilement de l’intimité des êtres.

A l’hôtel Beau Rivage, deux couples se croisent: Franck, universitaire sur le point de finir sa thèse, et sa compagne, la narratrice; à côté d’eux, Eric Vasseur, un industriel en vacances, et sa femme Christine, une ancienne danseuse dépressive depuis qu’une blessure lui a fermé le monde du ballet. La patronne de l’hôtel, mêle ses bavardages, d’où émerge souvent la figure de son mari mort, en programmant ses vacances prochaines dans un pays chaud, avant la saison d’hiver. Un soir, arrive un homme disant s’appeler Serge, venant du petit aéroport de V., ou plus simplement de la gare. Nul ne sait qui il est vraiment. Il parle de Vienne, de l’Afrique, dit qu’il est diplomate. Mais qui est Serge? Un loup sanguinaire? Un trafiquant sans scrupule? Un espion séducteur de romans d’espionnage? Ou plus simplement un vieux beau qui joue de son image?

Dans ce roman de l’indétermination des mobiles comme des motivations de l’action, Dominique Barbéris joue avec beaucoup de subtilité la partition de l’entre-deux, dont c’est peut-être ici l’aventure principale. Au début du roman, les phares d’une voiture paraissent au bout du chemin, qui conduit à l’hôtel. Trois homme en descendent. Un quatrième homme est-il resté dans la voiture? Ils prennent rapidement une bière et repartent rapidement. Qui sont-ils? De quel côté se situent-ils de l’inquiétude ou de la paix? A l’image de cette première scène, le même motif se reproduit. Quid de l’été ou de l’automne? Au dessus de l’hôtel Beau Rivage, baptisé sans originalité lieu de quiétude et de détente, les restes d’un sanatorium où, au siècle dernier, les hommes atteints de tuberculose venaient mourir dans le décor de cette nature sublime. Et puis, de quel côté se situe l’action? De ce côté-ci ou de l’autre de la frontière? Beau Rivage est un hôtel au dessus d’un village, au bout d’une route de montagne, sur une petite esplanade, après un abattoir désaffecté transformé aujourd’hui en une villa sur laquelle veille un chien féroce qui aboie au moindre déplacement. Rien donc, rien ne nous dira ce qui se passe vraiment ici. Et lorsque l’ombre de la mort s’abat enfin sur le récit, nous sommes déjà parvenus à la fin du roman, comme s’il n’y avait plus rien à en dire, comme si le secret des mobiles de cette mort mystérieuses devait rester définitivement enfoui sous l’eau du lac de Beau Rivage et sous la surface polie des lignes du récit.