Mois : septembre 2013

Henning MANKELL: Les chiens de Riga (Wallander, 2)

Mankell--Les-chiens-de-Riga.jpgSur une plage de Scanie, une région rurale au sud de la Suède, les corps de deux hommes sont retrouvés. Deux corps liés dans une barque venue s’échouer sur les côtes suédoises. Confiée au commissaire Wallander de la police d’Ystad et à son équipe, l’enquête s’oriente vite vers un règlement de compte, lié à un trafic de drogue en provenance des États baltes. Une affaire qui menace de prendre un tour international. Une consultante ministérielle débarque de Stockholm, pour contrôler l’enquête, aidée par plusieurs policiers. Et un commandant letton, envoyé à Ystad, au titre de la jeune coopération entre les deux polices, au moment où l’Union soviétique commence à se défaire, se charge de boucler l’affaire. Mais lorsque Wallander apprend que, peu après sa descente de l’avion qui le ramenait à Riga, le commandant a été assassiné, et que lui-même est appelé par les autorité lettones pour donner un coup de main à l’enquête, voilà en réalité que tout commence. Une plongée bien dangereuse attend Wallander dans la réalité opaque d’un État qu’il ne comprend pas et où les coups peuvent venir de toute part…

Après Meurtriers sans visage dont j’ai déjà beaucoup aimé le ton, l’ambiance, le propos, ce deuxième volume des aventures du commissaire Wallander a été un vrai coup de coeur. Les pages de ses deux séjours à Riga, entre surveillances, coups tordus, membres mystérieux d’une société secrète qui dit oeuvrer pour le bien futur de la Lettonie, fausse enlèvement nocturne de Wallander, micros cachés dans le téléphone et policiers véreux ont même été un pur moment de délice.

C’est que, comme dans le volume précédent, l’enquête policière est arrimée ici à la découverte d’une réalité sociale et politique, à l’évocation d’un monde en mutation, où se retrouvent balayées toutes les vieilles certitudes, à la fois convaincantes et profondément romanesques. Confronté à une réalité politique qu’il ne comprend pas, Wallander plus désorienté que jamais apparaît une fois de plus comme ce genre particulier de policier de roman, qui n’hésite pas à frayer avec les limites de la légalité et se laisse conduire par son intuition. Dans la nouvelle Lettonie en train de s’émanciper de la tutelle soviétique qui la domine depuis l’après-guerre, Wallander découvre une autre réalité que la sienne. »En tant que policier, il avait l’habitude de manipuler une réalité dont il faisait lui-même partie. Ici, il restait à l’extérieur.« 

C’est que, habillement, Mankell, qui accompagne, dans sa série policière, les changements politiques internationaux de la décennie 1990, a choisi de placer l’action de son roman à un moment où, dans les États baltes, rien n’est encore décidé: où s’oriente la jeune Lettonie? Est-ce encore une société totalitaire ou un espace politique sur la route de la démocratisation? Pourtant, tous les membres de cette société ont-ils intérêt à ce tournant démocratique? Et quel est le rôle de la police, qui naguère servait le pouvoir en place et était gangrenée par la corruption? Avançant en aveugle au milieu d’une réalité qu’il ignore, Wallander, le suédois, citoyen d’un État dont la transparence, du moins proclamée, est la première vertu politique, est plongé subitement dans l’ambiance opaque d’une société où personne n’a intérêt à expliciter ses positions personnelles et où la discrétion, la dissimulation sont devenus des instruments de survie pratiqués par tous. Cela donne un beau roman, dans le type de ceux de la guerre froide, peut-être le dernier, un peu comme si Henning Mankell avait cherché ici à profiter du genre, une dernière fois, au moment où les mutations politiques du bloc de l’Est sont en train de rendre ce type d’histoires complètement caduque.

Mais ce roman a aussi un autre intérêt, dans la mesure où il fait progresser le personnage de Wallander, et donne plus de corps à son regard désolé sur la société. Pour cela sans doute fallait-il éloigner Wallander de la Suède. Certes, la Lettonie, par rapport à la Suède, ce n’est pas de l’autre côté du monde, mais seulement un petit État, grand comme une région suédoise, de l’autre côté de cette Méditerranée du Nord qu’est redevenue la mer Baltique, après la chute du Mur de Berlin. Mais au début des années 1990, c’est, pour un tout petit temps encore, comme un autre Univers. Le voyage de Wallander en Lettonie est important. Il signe un peu, si j’ose dire, le « deniaisement » définitif du personnage du commissaire suédois. Confronté à une société où l’idéal généreux et égalitaire qui a été proclamé publiquement par l’État pendant des décennies a dissimulé toutes les exactions, les corruptions, les liens étroits et louches entre les serviteurs du parti et les truands, mafias dont l’Europe occidentale découvre alors l’existence, au moment de la chute du rideau de fer, Wallander poursuit dans ce deuxième volume la réflexion désabusée, mélancolique commencée dans le roman précédent. Car la Lettonie, si autre, si différente, renvoie immanquablement pour un policier rigoureux comme Wallander à la Suède: « Peut-être devrions-nous travailler de la même façon en Suède?, demande-t-il dans un moment de fulgurance. Si ça se trouve, nous ne creusons pas assez profond dans la criminalité qui nous entoure aujourd’hui.« 

Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

Mankell--Meurtriers-sans-visage.jpgDans le sud de la Suède, en Scanie, un couple de vieux paysans est retrouvé dans sa ferme après une nuit d’horreur: le mari est déjà mort des tortures qu’il a eu à subir; sa femme meurt bientôt, à l’hôpital, après avoir prononcé un dernier mot: « étranger », qui pourrait être un indice précieux pour l’enquête à venir. N’est-ce pas là cependant une piste trop facile? Qui a pu agir avec une telle brutalité? Qu’espérait-il trouver auprès de deux vieux fermiers sans histoires? De l’argent? Mais pourquoi cette violence gratuite? Chargé de diriger l’enquête, le commissaire Wallander, de la police d’Ystad, va devoir découvrir les mobiles d’une affaire décidément bien difficile à expliquer, cependant qu’à travers la petite région bien tranquille du sud de la Suède la menace gronde et qu’un vent de xénophobie submerge la ville…

Présente-t-on le commissaire Wallander? Un brin paumé, désabusé, mélancolique, Wallander est le type même du policier de roman, pris en tenaille entre ses problèmes personnels et la brutalité d’un monde qu’il ne comprend plus, dont les violences soudaines l’effrayent. Débordé dans sa paisible existence provinciale entre son divorce, auquel il a du mal à se faire, son poids, qu’il ne parvient plus à gérer, sa fille, qui s’éloigne de lui, son père, qui ne le comprend pas, mais exige de son fils des visites quasi-quotidiennes, la crise de la quarantaine, et puis l’affaire criminelle, qui ne peut pas rester simple, son équipe bientôt submergée par les menaces d’un inquiétant maître chanteur raciste et une flambée de xénophobie parmi la population. Le paradis scandinave? Sans doute, avec le commissaire Wallander, les suédois ont découvert, au tournant des années 1990, l’envers d’un modèle social et politique, une sorte de gueule de bois, après des décennies à vanter le compromis social, la paix civile, le paradis de tolérance, d’égalité et de démocratie. La social-démocratie suédoise n’était-elle qu’un couvercle sous lequel continuait à bouillir une violence à laquelle on avait cessé d’être attentif? L’utopie politique n’aurait-elle pas oublié de voir les hommes tels qu’ils sont, rattrapés par un monde en mutation violente? Le plaisir qu’on prend à lire Henning Mankell tient à cette plongée sous l’édredon duveteux d’un pays qui découvre le brutalité des hommes, de l’histoire – un pays bien paisible quand même, où les policiers sont obligés de payer leurs amendes, même lorsqu’ils sont en service; où le droit des citoyens régit chacun des moments de la vie civile; où la protection des minorités et le droit d’asile sont érigés en dogme d’État.

J’ai lu ce premier Mankell, cet été, non loin de la Baltique – non pas en Suède, mais plus au sud, près de Hamburg, dans une maison traditionnelle de pêcheurs, datant du XVIIIème siècle, avec ses petites fenêtres en bois sous un toit de chaume, ses murs blanchis à la chaux, une nature exubérante fleurissant dans le jardin, et la lumière blanche, intense des étés du nord. Et là, dans cette Allemagne presque scandinave, j’ai perçu quelque chose d’une communauté de ton ou de culture. Entre les paquebots gigantesques qui descendait l’Elbe vers la mer, presque sur le pas de ma porte, et les côtes de la Scanie suédoise. Quelque chose peut-être aussi qui tient à l’air qu’on y respire, à la lumière qui y brille, ou à une conception de l’espace social et politique, qui a des répercussion sur l’être même des gens qu’on y rencontre, sur leur façon d’être les uns avec les autres, à la terrasse des cafés, dans les rues, sur les places, ou bien quand ils se croisent.

Tout de ce quelque chose très diffus, qu’on appelle peut-être une société, se retrouve dans le roman de Mankell: la vie d’un commissariat de province, le rapport de la police avec la presse, le travail des policiers entre eux et même les débordements d’un Wallander au bout du rouleau qui s’intéresse d’un peu trop près à la jeune juge d’instruction qui vient de débarquer à Ystad ou qui a tendance à chercher dans l’alcool un refuge pour apaiser le sentiment panique qui le déborde. Un beau roman policier donc, avec son lot de rebondissements, et cette écriture sèche, presque blanche, qui vise à décortiquer les âmes et les ambiguïtés d’une société (mais toute société démocratique est bâtie sur de telles ambiguïtés) qui a fait de la générosité et du respect d’autrui les principes du vivre ensemble, mais à l’abri d’une situation géographique un brin provinciale et d’un certain repli sur soi.

Virginia WOOLF: L’Art du roman

Woolf--L-art-du-roman.jpgCe sont dix essais: « Le roman moderne »; « Le point de vue russe »; « Ce qui frappe un contemporain »; « Mr Bennett et Mrs Brown »; « Le pont étroit de l’art »; « Les femmes et le roman »; « Les étapes du roman »; « Comment lire un livre? »; « Lettre à un jeune poète »; « La tour penchée » – dix essais, sur la forme du roman, sur les nécessités de l’écriture, sur la naissance d’un point de vue féminin en littérature, et d’abord sur la lecture. Ces textes, réunis en 1979 pour les besoins de l’édition française, offrent une bonne introduction à l’activité critique de la romancière Virginia Woolf. Ils montrent surtout comment chez l’écrivain l’écriture s’est toujours nourrie d’un formidable retour analytique et critique sur ses propres pratiques de lecture et sur ce mystère fascinant de la lecture…

 

Dans les essais de Virginia Woolf, une idée revient sans cesse: le roman est un genre relativement récent; c’est une forme souple mobile habile a épouser tous les changements de la vie. Cela veut dire que nous ne savons pas ce que sera l’avenir du roman et qu’il est apte à embrasser une foule d’émotions, de sensations et de visions:  » la poésie […] est trop loin de nous aujourd’hui pour faire pour nous ce qu’elle fit pour nos pères. La prose est peut-être l’instrument le mieux adapté à la complexité et à la difficulté de la vie moderne. »

 

Ainsi les essais de Virginia Woolf sont d’abord ceux d’un écrivain qui réfléchit à ce que pourrait être cette forme nouvelle, guidée par une compréhension plutôt subtile des besoins nouveaux des lecteurs. Mais c’est aussi et surtout, pour cette même raison, un recueil magnifique des impressions et analyses de celle qui a d’abord été une extraordinaire lectrice. Ses pages sur Dickens, sur Jane Austen, sur George Eliot, sur les romanciers russes, etc. manifestent une rare qualité d’émotion. Nourrie sans doute de ces lectures, la romancière n’est jamais très loin dans ces essais sur la lecture. Ainsi, au détour d’une analyse, cette description du roman satirique anglais: « C’est comme lorsqu’on sort au jardin un parfait matin de septembre, quand toutes les ombres sont nettes, toutes les couleurs brillantes après une nuit d’orage et de tonnerre. La nature s’est soumise à l’homme. ». Ou encore, à propos de Dostoïevski: « les vieilles cloisons se fondent les unes dans les autres. Les hommes sont en même temps des scélérats et des saints; leurs actes à la fois beaux et méprisables. Nous aimons et haïssons en même temps. Plus rien de cette nette division entre bien et mal à laquelle nous sommes habitués. »

 

De tous ces essais le plus célèbre est sans doute avec raison Mr Bennett et Mrs Brown, dans lequel on a pu voir un manifeste de la modernité revendiquée par la romancière dans ses différents essais romanesques. Vers 1910, écrit en effet Virginia Woolf, « le personnage humain a changé »; il doit en résulter une nouvelle manière d’écrire. Dressant un plaidoyer sans concessions contre les écrivains de la génération précédente, accusés de recycler les vieilles recettes victoriennes au profit d’un projet romanesque dont cependant le ton et les idées sont nouveaux (Wells, Bennett, etc.), Virginia Woolf appelle de ses voeux une nouvelle manière d’écrire: comment s’intéresser au personnage humain en lui même? La vieille Mrs Brown rencontrée dans un train, comment la décrire maintenant. S’en suit un magnifique essai sur les conventions de l’écriture et les outils du romancier pour saisir la vérité de la vie.

 

Bref, on trouve dans ce recueil quelques très belles pages qui – et c’est sans doute pour cela que la lecture se fait d’une traite – donnent furieusement envie de se plonger dans l’oeuvre complète de Virginia Woolf ou dans tous les romans qu’elle évoque. Si, comme moi, vous goûtez par dessus tout le plaisir exquis qu’il y a à se regarder en train de lire et trouvez dans les livres sur la lecture un de ces enchantements au second degré qui décuplent le plaisir de lire, il faut foncer vous procurer cet Art du roman. Plus qu’un miroir d’ailleurs, c’est un commentaire de nos lectures. Il y a dans certains de ces passages le génie d’un Proust, de parvenir à décortiquer devant nos yeux une émotion qui nous est vitale, mais que nous ne savions pas avoir, ou alors pas à ce niveau.

 

Avec un petit clin d’oeil au Challenge Virginia Woolf de Lou


Challenge Virginia Woolf

Les challenges et la rentrée

Vous n’avez pas parfois les plus grandes difficultés à vous remettre en route, à retrouver votre place dans le cours du temps qui passe? Pour moi, cette année, c’est une horreur. Les jours s’égrainent sans que je parvienne à me glisser entre eux et retrouver naturellement un rythme en harmonie avec celui du calendrier, dont je vois les pages se tourner inexorablement – mais dans ma tête, dans ma durée propre, je suis encore en vacances. Cela me prépare de bien curieux télescopages, sans doute, avec mes activités laborieuses, qui inexorablement hélas ont repris. Voilà en tout cas pourquoi j’ai un peu tardé cette année à remettre en route ce carnet de lectures. Si Denis ne nous avait pas proposé pour le 15 septembre une lecture commune d’un roman de Tom Sharpe, je crois que ce blog serait encore en sommeil.

 

Rien de mieux donc que les challenges et autres LC pour se remettre en train. Voici donc, au sortir d’un été abondant en belles découvertes (je vois avec terreur grandir au pied de mon bureau une nouvelle catégorie de livres: la pile des livres à chroniquer!), ma moisson de septembre – plein de lectures à engranger pour passer un automne et un hiver au chaud ;o)

 

 

Fanny et Kheira ont eu l’idée récemment d’un bien joli challenge: le challenge XIXème siècle. Vu la place que tient cette époque dans ma bibliothèque, je ne pouvais qu’en être. J’espère que ce sera l’occasion, une fois de plus, de nombreuses lectures. Vous trouverez plus d’information sur le billet de présentation.


 

challenge halloween

 

Cette année encore, octobre promet d’être noir avec le challenge Halloween 2013 d’Hilde et de Lou, qui nous proposent en plus, tous les mercredi du mois, de nous retrouver autour d’un mercredi fantastique.


 

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  Et puis, n’oubliez pas le mois américain qui commence le 1er octobre chez Noctenbule.

 

 


 

Tom SHARPE: Wilt 1

Sharpe, Wilt1Depuis 10 ans, Henry Wilt vit entre une épouse excentrique, qui se passionne sans retenue pour les dernières idées à la mode, et son poste d’enseignant de culture générale, dans un établissement technique. Une vie sans ambition. Pour ne pas perdre la raison, Wilt n’a d’autre issue que d’imaginer chaque soir, à l’heure où il sort promener son chien, les mille et une façons d’assassiner sa femme. Une idée en passant, pour tenir. Mais voilà qu’un jour, la plantureuse épouse du professeur Wilt, nouvelle adepte de la libération sexuelle, laisse là Henry Wilt, au sortir d’une soirée épouvantable, pour suivre un couple dont elle vient de faire la rencontre et s’initier à la Touch-Therapy…

En ouvrant ce premier Wilt, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Le sous-titre du roman (Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore) n’est désopilant que pour qui connaît Wilt déjà. Heureusement, la rencontre ne tarde guère. Apathique et maladroit, Wilt est une des figures les plus résolument drôles de la littérature anglaise; et Tom Sharpe un auteur dont je vais dévorer rapidement les autres oeuvres (j’ai déjà la pile des 5 volumes de Wilt sur ma table de chevet). Il n’est pas très facile de raconter l’histoire, sinon qu’elle tourne autour d’un malentendu: après avoir un peu trop abusé du gin, Wilt décide un soir de mimer le meurtre de sa femme avec une poupée gonflable et fait disparaître le cadavre de plastique dans les fondations du nouveau bâtiment de direction de son école, en construction. Interrogé par la police, qui croit que Wilt a réellement tué sa femme, celui-ci profite de ces quelques jours de célébrité en jouant sans limites avec les nerfs des enquêteurs. Du très grand art. D’autant que les aventures de Mme Wilt, menée par le bout du nez par un couple de libertins qui profitent de sa naïveté, valent elles aussi largement le détour. Bref, c’est vraiment très très drôle. On se demande comment quelque chose d’aussi loufoque parvient à tenir et pourtant cela fonctionne- peut-être ce mélange de grossièreté la plus crue et de bonne éducation que savent seuls manier les auteurs britanniques; ou un art acéré de la satire, car Tom Sharpe, sous ses dehors d’auteurs loufoque, est un admirable moraliste.

Lu dans le cadre de la LC Tom Sharpe organisée par Denis