Mois : juin 2012

Jules VERNE: Le Pilote du Danube

Le-pilote-du-danube.jpgC’est d’un bien innocent pari qu’Ilia Bush, le tout nouveau vainqueur du concours de pêche organisé par la ligue danubienne, semble avoir pris pour témoin, en ce jour de 1876, les membres de la respectable société : descendre le Danube, depuis la source jusqu’à la mer morte, soit sur 3000km, avec pour seule ressource le produit de sa pêche. Un pari risqué cependant, en ces années où la révolte nationale bulgare gronde, pendant que sur une rive et l’autre du Danube, le conflit se prépare. Et voilà que depuis quelques temps une féroce bande de bandit semble avoir élu domicile le long des rives du grand fleuve. Embarqué incognito aux côtés d’Ilia Bush, Karl Dragosh , chef de la police danubienne profite de l’audacieuse équipée pour mener l’enquête…

 

On retrouve dans ce Jules Verne posthume nombre des ingrédients qui ont fait la renommée des romans plus connus du célèbre auteur pour la jeunesse : une innocente confrérie (ici une société de pêche) réunissant des membres de tous horizons autour d’une passion commune (qui peut les rendre un peu ridicule) pris à témoin d’un audacieux pari (ici descendre le Danube) sert de prétexte à un récit encyclopédique teinté d’une pointe d’aventure. Ce roman n’échappe pas au genre. C’est une sorte de développement le long d’une carte de géographie, à travers l’Europe, tout au long du Danube, dans lequel Jules Verne trouve assez habillement à combiner plusieurs motifs : sentimental, politique, policier – un peu comme dans Michel Strogoff, l’un des plus réussis selon moi des romans de Jules Verne. Le motif sentimental et le motif politique se combinent : ayant dû s’éloigner de Bulgarie, où il est recherché par les autorités turques, Serge Ladko, pilote et pêcheur émérite, qui est aussi un partisan bulgare, a laissé sa femme chez lui dont il est sans nouvelles. Très inquiet, il monte le subterfuge d’une expédition le long du Danube, sous une fausse identité, celle du lauréat Ilia Bush, afin de s’efforcer de gagner son pays sans y être reconnu. Mais c’est compter sans les inimitiés et les jalousies dont Ladko est l’objet : Yvan Striga, son ennemi personnel, qui fut en son temps éconduit par la femme de Serge Ladko, qu’il vient d’enlever, vole, torture et tue tout au long du Danube, en se faisant passer pour un certain Serge Ladko. Des méfaits qui ne tardent pas à attirer l’attention du policier Karl Dragosh sur le prétendu Ilia Bush.

 

Je ne m’attendais pas à trouver Jules Verne auteur de roman policier. Et pourtant celui-ci est assez réussi, à condition qu’on n’y cherche pas autre chose que le moyen de passer agréablement quelques heures de détente. Publié de façon posthume et assez remanié par Michel Verne (le fils de Jules), c’est un récit plutôt efficace, qui offre, en plus de l’action politico-sentimentale rythmant le récit, d’agréables moments de descente du fleuve en liberté. Un mélange original de l’action policière et des plaisirs de l’eau qui n’est pas très éloigné du beau roman d’atmosphère d’Erskine Childers, L’Énigme des sables.

Georges DUBY: Saint Bernard. L’art cistercien.

Saint-Bernard.jpgDans le deuxième tiers du XIIème siècle, une voix se lève, celle de saint Bernard, qui va accompagner le développement de l’un des plus extraordinaires mouvements de renouveau monastique que l’Europe médiévale ait connu : l’ordre cistercien s’est nourri de cette voix. L’extraordinaire œuvre qu’il a produite – des monastères disséminés dans toute l’Europe dont nous admirons aujourd’hui la sobriété magnifique – est sortie de cette voix. Et pourtant, ce succès a ses mystères, à résoudre : comment l’art cistercien est-il né du refus de l’art ? Quel rapport saint Bernard a-t-il entretenu avec le siècle qui l’a vu naître ? Succès extraordinaire, le développement de l’ordre cistercien aura finalement été une expérience limitée. L’histoire de saint Bernard est celle de l’automne du monachisme et de la féodalité.

 

Pour qui se promène aujourd’hui à Fontenay, à Pontigny, comme je le faisais le week-end dernier, ou bien dans l’une des ces perles provençales, Sénanque, Silvacane, Le Thoronet, les cisterciens apparaissent d’emblée comme les créateurs d’un ordre architectural unique. Au fond d’un vallon, en un lieu boisé retiré, le monastère se dresse, sobre, remarquable, régulier. Nulle trace d’innovation là-dedans, mais un retour au geste inaugural du monachisme : le plan traditionnel d’un monastère bénédictin, mais débarrassé des ornements qu’habituellement on y trouve, le mur rendu à sa fonction de paroi lisse, pure, superbement maçonnée, des vitraux vidés de couleur, un cloître d’autant plus rendu à sa fonction symbolique de lieu de communication entre le terrestre et le divin qu’il n’est plus qu’un carré de couloirs ouverts sur un jardin et le ciel nu autour duquel déambuler. La première des difficultés posée à l’historien par le mouvement cistercien est celui de cette esthétique remarquable, monumentale que les moines cisterciens ont produit dans le refus de toute esthétique. Comment un mouvement né de la méfiance à l’égard des divertissements de l’art, du refus de placer dans le cloître ou l’église des représentations qui détourneraient les moines de la rumination de la parole sacrée a-t-il pu produire ainsi les formes de ce qu’il faut bien appeler un grand art ?

 

La thèse de Duby est que l’art cistercien est l’incarnation d’une morale. Hantée par l’angoisse de l’orgueil, la parole de saint Bernard a fini par produire une esthétique. Une morale du labeur, du retour à l’ordre primitif du christianisme, mais sans les excès des hérésies. Les moines cisterciens auront d’abord été des défricheurs : défricher la forêt pour y conquérir l’espace du monastère – espace planté et construit ; gratter les murs du monastère bénédictin pour retrouver sous les décorations qui s’y sont développées la forme rigoureuse du bâti ; labourer l’âme du moine afin d’y faire germer la parole de Dieu. Tout ceci participe d’un même mouvement. Espace de repli, de méditation, tourné vers l’intérieur : point de porte monumentale à l’entrée des monastères cisterciens ; la seule porte ici est celle du cœur – dans la méditation permanente de la Parole – et du ciel – qui s’ouvre au dessus du cloître.

 

Il ne faudrait pas croire cependant que l’ordre cistercien ait été l’œuvre d’un seul homme. Au croisement de deux façons de faire de l’histoire – celle qui réduit tout aux actes et gestes des personnages dits historiques et celle qui appréhende tout par les déterminations sociales et économiques, la compréhension des structures – Georges Duby montre avec brio ce qu’aura été la position singulière de Bernard de Clervaux en son siècle. Cluny, à quoi s’est opposé vigoureusement saint Bernard, était né de la féodalité : des seigneurs régnant dans leur monastère comme des seigneurs dans leur terre, détournant au profit de la fête sacrée les richesses produites par une agriculture en net progrès. Mais le refus des débordements de l’ordre clunisien ne fait pas de saint Bernard un homme en rupture avec son siècle. La morale de saint Bernard est une éthique de chevalier. Le culte marial, l’imaginaire forestier dont s’est nourri l’ordre méritent d’être mis en rapport avec le développement de la littérature courtoise. Si Bernard commande aux moines de retourner aux principes de la règle de saint Benoît en travaillant de leurs mains, il n’abolit cependant pas l’ordre aristocratique. Moines et convers coexistent dans le monastère, mais chacun à sa place. Ils ne sont pas mêlés. Cette parenté de la morale cistercienne et de l’ordre féodal aura finalement été la limite de ce mouvement. Contemporain des expériences de l’abbé Suger, à Saint-Denis, saint Bernard sera finalement à son tour marginalisé par le développement nouveau de la ville et la restauration du pouvoir monarchique. Pourfendeurs des dérives clunysienne, les cisterciens apparaîtront à leur tour comme des capteurs de fortune, occupés par une spiritualité d’un autre temps, à rebours des nouvelles préoccupations : le goût du bonheur terrestre et l’espoir d’une religion plus fraternelle. Mais l’héritage de l’ordre cistercien mérite cependant d’être mesuré. La cathédrale est fille des monastères cisterciens. Dans des pages très convaincantes, consacrées au monastère de Pontigny ou à la cathédrale de Laon, Georges Duby détaille les intimes liaisons des ces deux formes de bâtiments religieux que le mouvement de l’histoire – monachisme contre église urbaine – semblait opposer : « L’école prit donc aisément le relais du cloître. […] Défricher, émonder, rectifier ? Il s’agissait bien aussi d’introduire de la clarté dans le fouillis des textes, de refouler le divagant, le fantastique, le fuyant des premières gloses, de dégager dans l’Ecriture un ordre primitif, offusqué. ». De cette morale, l’esthétique de la cathédrale se montrera aussi l’héritière : ne naît-elle pas elle aussi du désir de rigueur interdisant de masquer les structures du bâti sous l’ornement ? Mais qui, à la différence de l’architecture cistercienne, trouvera à se développer dans le sens de la hauteur, à gagner vers le ciel, à quoi les cisterciens, même s’ils avaient su se servir déjà de la croisée d’ogives s’étaient toujours refusé, par mépris de l’orgueil que cette quête de la hauteur exprimerait.

 

Beau livre d’histoire, le Saint Bernard de Georges Duby est aussi une magnifique œuvre de littérature. A une époque où le roman occupe la place principale dans l’esprit des lecteurs, on risquerait d’oublier que Georges Duby a été l’un de nos plus grands écrivains. Son livre est d’abord un récit, même si l’histoire n’y est jamais romancée. D’une grande maîtrise esthétique, elle procède de cette sève dont est née l’œuvre de Michelet, dont il semble au détour de certaines pages que Duby ne soit pas sans se souvenir.