un-amour-exclusif.jpgEn octobre 1991, les grands-parents de Johanna Adorján ont choisi de mettre fin à leur jour, dans leur pavillon d’un quartier résidentiel sur les hauteurs de Copenhague. Vingt-cinq ans plus tard, leur petite fille se souvient en s’efforçant de reconstruire le parcours de ces deux êtres extraordinaires, confrontés à leur destin : la trajectoire d’un homme et d’une femme qui s’aiment et que les déchirements de l’Europe centrale au XXème siècle n’auront pas réussi à séparer…

Le très joli livre de Johanna Adorján répond pudiquement à une question qui pourrait être sans aucun doute la question esthétique fondamentale se posant aux écrivains de sa génération (Johanna Adorján est née en 1971): si la littérature est une expérience esthétique dont le contenu s’appuie sur une certaine expérience des hommes dans le monde et dans l’Histoire, c’est-à-dire sur la vie, comment dire l’Histoire, la trajectoire du monde et des vivants, les grands bouleversements détournant de leur cours le destin des hommes quand on n’est soi même que l’enfant d’une époque sans guerres ni conflits. Nos premières années n’ont été habitées que de la perte de figurines playmobil ou de l’angoisse de bien voir le dernier épisode du dernier dessin animé, notre jeunesse travaillée par des soucis et des passions pouvant se vivre sans trop de contraintes. Bref, à mesure que l’Histoire s’éloigne, ou semble s’éloigner, de notre mode d’appréhension de la vie, c’est une façon d’écrire même qui devient caduque, la possibilité seulement de continuer à écrire qui demande à être refondée. La question de la possibilité de l’écriture ne se pose plus donc de façon aussi tragique qu’au lendemain de la fin du nazisme ou de la chute du monde soviétique – mais c’est là l’essentiel : quel drame y a-t-il à construire s’il n’y a plus rien de dramatique, si le conflit lui-même de l’écrivain et de son sujet, qui est la question essentielle qui se pose génération après génération d’artistes, ne trouve plus rien à envelopper a priori de tension dramatique ?

L’auteur est journaliste. Elle travaille actuellement pour le supplément culturel de la FAZ. Et c’est sur cette expérience de journaliste qu’elle bâtit son récit. Prenant appui sur la reconstitution de la dernière journée de ses grands-parents, un peu comme aurait pu le faire le docu-fiction, Johanna  Adorján intercale des pages qui sont des récits de ses efforts pour retrouver trace de ce passé commun qui lui échappe : une visite avec son père au camp de Mauthausen, près de Linz, en Autriche, où son grand-père, juif hongrois, a été interné à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une visite à une amie hongroise de sa grand-mère, le récit d’une journée passée avec sa tante à vider l’armoire de ses grand-parents…- comme les feuilles éparses d’un carnet de famille qui en contre-point du récit de la dernière journée de ce couple habité d’amour et de musique trouverait à en éclairer le thème dramatique final. Particulièrement efficaces, les pages sur le camp de concentration montrent de quelle manière il est encore possible de dire, en creux, une expérience qui nous échappe, tout en soulignant l’insatisfaction profonde que ne peut qu’entraîner une telle ambition, sur un mode légèrement ironique qui, à la manière chère aux auteurs d’Europe centrale, trouve à inclure l’auteur elle-même dans sa critique : longues files de scolaires qu’on conduit sur les lieux à des fins d’édification, guide en baskets, short et polo, parkings aménagés à la porte du camp répondant aux normes du tourisme de masse. Il règne sur les lieux une ambiance de colonie de vacances. Toute tentative pour raconter tombe à plat. Et l’auteur elle-même se surprend un moment à songer qu’elle a oublié de prendre une crème solaire et qu’elle boirait bien un Coca !

Entre reconstitution et reconstruction, Johanna  Adorján parvient finalement à jouer la partition de sa propre revanche – contre l’Histoire, les fractures de l’Europe, la nuit fasciste et communiste. Joliment habitée d’une conscience européenne qui prend sa source dans de multiples origines et le parcours de sa famille de Hongrie au Danemark, puis du Danemark en Allemagne, on la suit à Budapest, à Copenhague, puis à Munich ou à Paris, puis au-delà en Israël ou à New-York. C’est tout un arbre généalogique qui, au détour de certaines pages, émerge du gouffre dans lequel le nazisme avait voulu plonger cette famille d’hommes et de femmes issus de la bourgeoisie juive cultivée d’Europe centrale, un certain goût d’une Mitteleuropa retrouvée (la façon dont elle imagine la rencontre de son grand-père et de sa grand-mère à un concert à Budapest avant la guerre est un des beaux moments du livre), l’ambiance de plomb des années communistes, certains traits aussi du passé familial fossilisés (ce nom hongrois qu’elle ne sait même pas prononcer, chargé des plaies de l’Histoire, puisqu’il est la forme hongroise donnée à son propre nom par son grand-père le libraire Samuel Adler au moment où en Hongrie les noms allemands indiquaient une origine juive). Un très beau livre donc, aperçu sur la table de plusieurs librairies en Allemagne et dont j’attendais avec impatience la publication ici en poche.