Mois : octobre 2009

Et encore un…

Lire en VO. Voici le stimulant challenge que propose Bladelor. Je copie la règle de son site:

« Je vous propose 3 challenges, un MINI, un MAXI et un BILINGUE :

Pour le mini, il s’agira de lire 6 livres dans une langue étrangère.

Pour le maxi, il s’agira de lire 12 livres dans une langue étrangère.

Le bilingue s’adresse aux challengeurs qui lisent dans une langue étrangère mais qui la maîtrisent parfaitement

Vous pouvez lire dans plusieurs langues étrangères (par exemple pour ma part je lirai en anglais et en espagnol).

Vous pouvez lire tout ce que vous voulez (même les BD sont acceptées !), du moment que ce sont des livres écrits dans une langue étrangère.

Pour valider une lecture pour le challenge, il vous suffit d’apposer le petit logo dans votre billet de lecture.

Pour les non-bilingues, vous n’avez pas à choisir entre le mini et le maxi challenge à l’inscription, vous lisez, et en fin d’année vous verrez dans quelle catégorie vous êtes.

La date limite est fixée au 31 décembre 2010 mais comme je suis bonne et généreuse, les livres que vous lirez dans une langue étrangère à partir d’aujourd’hui compteront pour le challenge !

Et bien entendu, vous pouvez cumuler les challenges. Par exemple, celui-ci se marie bien avec celui de Karine qui porte sur les English Classics. »

 

A la fin de 2010, il y aura même des récompenses! Je commence tout de suite en me plongeant dans le deuxième volume des enquêtes du détective tessinois Elia Contini.


 


MOLIERE: La Jalousie du Barbouillé

Le Barbouillé est jaloux. Ne pouvant empêcher sa femme d’aimer un autre que lui, il cherche un stratagème pour l’attacher au logis. Il s’adresse d’abord à un Docteur qui, trop soucieux de démontrer sa science, ne lui est d’aucun conseil. La farce finit sous la forme convenue dite de l’arroseur arrosé: ayant laissé sa femme enfermée dehors pour prouver qu’elle est volage, le Barbouillé finit lui-même enfermé, et sa femme à l’intérieur de la maison.


Molière avant Molière: une comédie de province

La jalousie du Barbouillé est, avec Le Médecin volant, l’une des deux seules comédies de Molière qui nous soient parvenues de la longue période de la tournée en Province, de 1646 à 1658. C’est une farce, un canevas sur lequel pouvaient improviser les comédiens plus qu’une comédie à part entière. Peut-être aussi les prémisses du système de Molière: des situations de comédie sont esquissées à partir de quelques personnages types (le jaloux, la femme volage, le docteur, etc.), dont certaines sont la réécriture de passages empruntés à d’autres auteurs (par exemple ici la désopilante scène 2 qui met face à face le Barbouillé et le Docteur est inspirée d’une comédie italienne, Gi’ingiusti sdegni de Bernardini Pino, mais qui relève d’un autre registre, la commedia erudita, qui dans l’Italie du XVIème siècle était un genre plus savant, moins populaire que celui de la commedia dell’arte qui est l’inspirateur de la farce). Certaines autres scènes dessinent des motifs qui seront repris ailleurs par Molière dans son oeuvre: l’hypothétique « bourse » enfermée dans une « riche boite » que refuse virtuellement le Docteur à la fin de la scène 2 est peut-être une première apparition de la cassette d’Harpagon; et, de façon plus manifeste, les types du jaloux, de l’érudit ignorant, de la femme libre seront travaillés par Molière tout au long de son oeuvre.


C’est assez drôle, notamment la scène 2 dont j’ai déjà parlé. Et, la farce reposant essentiellement sur le jeu des comédiens, ce doit être désopilant sur scène.

 

Matilda’s Contest Challenge

J’avais juré de ne plus m’y faire prendre. Mais c’est décidément un trop joli challenge que propose la rédactrice anonyme du blog Raisons et sentiments. Le principe est très simple. Il y a au départ cette page du roman Matilda de Roald Dahl:

« Au cours des six mois suivants, sous l’oeil ému et attentif de Mme Folyot, Matilda lut les livres suivants:

Nicholas Nickelby, de Charles Dickens
Oliver Twist, de Charles Dickens
Jane Eyre, de Charlotte Brontë *
Orgueil et Préjugés, de Jane Austen *
Tess d’Uberville, de Thomas Hardy
Kim, de Rudyard Kipling
L’Homme invisible, de H.G. Wells **
Le Vieil Homme et la Mer, d’Ernest Hemingway
Le Bruit et la Fureur, de William Faulkner *
Les Raisins de la colère, de John Steinbeck
Les bons compagnons, de J.B. Pristley
Le rocher de Brighton, de Graham Greeene *
La ferme des animaux, de George Orwell.

C’était une liste impressionnante et Mme Folyot était maintenant au comble de l’émerveillement et de l’excitation, mais sans doute fit-elle bien de ne pas donner libre cours à ses émotions. Tout autre témoin des prouesses littéraires d’une si petite fille se serait sans doute empressé d’en faire toute une histoire et de clamer la nouvelle sur les toits, mais telle n’était pas Mme Folyot. »

Et voici donc les règles:
-Lire Matilda de Roald Dahl.
-Lire tous les livres de cette liste.
-Faire un article sur son blog vers l’article de Raisons et sentiments.
-Il n’y a pas de limite de temps (de 1 à 99 années)
-Faire si possible un article sur chaque livre lu.
-S’amuser !

Je n’ai jamais lu Roald Dahl, mais la liste proposée, dans laquelle je reconnais plusieurs titres que j’ai adoré plus de nombreux livres qu’à ma grande honte je n’ai toujours pas lu, mais qui attendent sagement leur tour, parfois depuis plusieurs années, est l’occasion de belles heures de lecture.

Autres participants:
– Cécile –
– Restling –

– Hathaway –
– Mango –
– Cynthia –
– Bouh –
– Plume de feu –
– Miss Poudre de Riz –


*  lu.
**lu, mais il y a vraiment longtemps; je le relirai donc à l’occasio
n.

Le plaisir de relire

Dans ma bibliothèque, il y a beaucoup de livres. Je rêvais, adolescent, d’habiter un sous-sol de la Bibliothèque nationale. Les dessins de manoirs hantés de livres me faisaient rêver. Mais avec l’âge adulte, la nécessité d’organiser un espace vivable, m’a conduit à les disperser en plusieurs endroits. J’en revends parfois certains. Un nombre important se trouve dans un placard ou au grenier, soustrait à la vue immédiate. Cette disposition a un avantage. Elle permet des roulements, par exemple des grands albums d’art auxquels je réserve trois étagères dans mon salon – le reste est dans les combles. Or ces déménagements de livres sont mon autre passion. Je crois avoir essayé tous les modes de classement: par genres, par pays, par éditions, par collections, et même, quand j’étais plus jeune, selon l’ordre d’arrivée des livres. Le journal de lecture que constitue ce blog n’a pas d’autre origine que le désir d’ajouter une autre couche encore à ce plaisir de l’organisation: j’aime dérouler sur la page d’en-tête de ce blog ces couvertures de livres se développant dans l’ordre antechronologique de la lecture, qui se révéla rapidement être celui du moment où je trouve le loisir de rédiger un billet, de nombreux livres attendant encore le moment d’être critiqué. Ce qui a ajouté un élément d’organisation de plus dans ma bibliothèque, ou plutôt de désorganisation puisqu’il s’agit en l’occurrence de piles, de tas de livres qui sur mon bureau, à côté de mon lit attendent le moment de la chronique.


En un sens donc, un blog, même si celui qui l’écrit n’est pas dominé par la passion autocélébratrice, est bien une sorte de journal. Mais avec le recul, il manque quelque chose d’essentiel à ce journal. D’abord je ne dis rien des livres que je lis en partie, notamment des articles, des extraits de livres critiques. On peut considérer ceci comme l’arrière cuisine de ma vie de lecteur, le moment réflexif qui prépare, prolonge, approfondit le plaisir que je prend à lire un livre, et à en parler. C’est quelque chose comme des fragments interprétatifs dans lesquels un lecteur reflète ses interrogations et dont le patchwork se construit, en conversation avec l’écriture créatrice des écrivains.


Mais il manque surtout à ce journal le compte-rendu de ce à quoi j’occupe une partie importante de mes soirées de lecteur: la relecture. Pour en rester aux simples quinze jours passés, ce que j’ai lu, c’est d’abord ce que j’ai relu: les deux premières Méditations métaphysiques de Descartes, le début d’Une Vie de Maupassant, cent pages dans Proust (A l’ombre des jeunes filles en fleurs), quelques autres glanées dans Les Caractères de La Bruyère, les passages sur Gênes de L’art italien de Chastel. J’ai feuilleté Absalon! Absalon! de Faulkner dont je n’arrive pas à me remettre l’histoire en mémoire. En pensant à Henry James, j’ai tenté de nouveau de me plonger dans les Contes et récits d’Hawtorne, qui de nouveau m’est tombé des mains, là où je l’avais laissé la première fois, à l’issue de la deuxième nouvelle. Enfin, j’en suis à la moitié de Madame Bovary. Qui émergera de cet iceberg? Le dernier titre seulement. Conduite jusqu’au bout, ma relecture du roman de Flaubert lui donnera accès à cette tribune. 


Qui a dit qu’avec Internet, les réseaux sociaux, les blogs s’effaçait la limite entre la vie publique et la vie privée? Dans une certaine mesure il y a quelque chose de vrai là-dedans. Mais la pratique confirme ce que je savais depuis la lecture du Journal d’Amiel: que le journal intime ne peut atteindre la vie que lorsqu’il se substitue à la vie, lorsqu’il devient l’acte dominant, voire exclusif d’une vie. En dehors de ce cadre, ce que nous pratiquons ici n’est qu’une forme moderne de conversation.


Jacob et Wilhelm GRIMM: Contes pour les enfants et la maison

Hänsel et Gretel, Cendrillon, Le Petit chaperon rouge, Blanche-Neige, Le Vaillant petit tailleur: les noms des plus célèbres contes des frères Grimm nous rappellent le souvenir de récits bien connus, l’album sur lequel le seul nom de Grimm, dans l’enfance, constituait un sésame vers un monde de châteaux-forts, de forêts, de princesses, de magiciennes, de lutins. Quand on voyage en Allemagne, dans la région des frères Grimm, on s’aperçoit soudain que le recueil ne nous était peut-être pas aussi bien connu: Raiponce, Rumpelstolzchen, par exemple, sont des contes célèbres là-bas qui restent ignorés en France. Cette session de rattrapage qui a occupé en partie mon été Allemand, et un peu au-delà, n’est pas cependant seulement un retour dans l’enfance, mais un vrai plaisir littéraire, et un plaisir d’adulte. Si les enfants sont les premiers auditeurs de ces contes, ce que j’ai pu vérifier pour son plaisir et pour le mien avec Cléanthe junior, c’est en adulte aussi qu’on jouit de ces textes, dont la langue, l’art de conduire le récit sont d’abord admirables.


La question la plus importante que j’en retire me semble être celle du passage de l’oral à l’écrit. Car avant d’être réunis dans cette édition des Contes de l’enfance et du foyer, les contes ont existé. Ils ont animés un imaginaire populaire, dont l’intéressant est par ailleurs qu’il n’est pas un bloc monolithique. Quand les frères Grimm les recueillent certains ne sont des contes allemands que depuis une époque relativement récente, emportés dans leurs bagages en quelque sorte par les huguenots qui sont venus s’installer en Hesse du nord, sous la protection des princes, et ont donc transportés les histoires qui animaient leurs veillées de France jusqu’en Allemagne. Mais quand les frères Grimm les recueillent, ils deviennent une matière littéraire. On pourrait rechercher en vain je crois les vraies traces d’oralité dans les textes des deux frères, ou alors il s’agit d’une oralité feinte, une sorte de réinvention artificielle de l’oralité, telle l’intervention d’un narrateur qu’on retrouve dans la plupart des textes romantiques contemporains, une dynamique du texte donc, plus qu’un mime des conditions dans lesquelles se dit ce genre de récits. Devenus textes littéraires, ces contes vont en inspirer d’autres, ou d’autres pratiques, en Russie par exemple ou en Scandinavie. Et en même temps imposer peut-être une forme de narration.


Dès la première phrase souvent tout est dit:

« Il était une fois un homme et une femme qui désiraient avoir un enfant depuis longtemps déjà, mais en vain. » (Raiponce),

« Il y eut un jour, dans un pays, une grande plainte au sujet d’un sanglier qui ravageait les champs des paysans, qui tuait le bétail et qui éventrait les gens avec ses défenses. » (L’os qui chante),

« Après qu’Adam et Eve eurent été chassés du paradis, ils durent se construire une maison sur une terre infertile et manger leur pain à la sueur de leur visage. » (Les enfants inégaux d’Eve).

Chacun de ces contes développe, à sa manière, un récit destiné à dépasser ce désir ou conflit initial. On comprend que les frères Grimm aient pu croire, même s’il entre une grande part de fantasme là dedans, que travailler la matière des contes c’était remonter au fondement de la littérature, que ces grammairiens aient cru trouver dans les contes l’équivalent d’un fond d’expressivité premier, populaire, une sorte de génie littéraire initial. Leur « réécriture » semble destinée à rendre le lecteur attentif à ce fait.

 

Dans la plupart de ces contes, point de créatures fabuleuses. Il y a une inscription fréquente de ces histoires dans la terre de Hesse, ce petit coin du centre de l’Allemagne d’où les frères Grimm ont tiré leur matière narrative, une ambition réaliste manifeste. Trois types de textes composent ces contes: les contes fabuleux, qui sont souvent ceux que nous avons retenus; des histoires d’édification chrétienne; et des fables mettant en scène des animaux.


J’avais remis depuis plusieurs années cette lecture, faute d’une édition vraiment satisfaisante en français. C’est chose faite grâce à celle de Natacha Rimasson-Fertin, qui publie l’intégralité des 201 contes, auxquels sont joints les textes que Jacob et Wilhelm Grimm ont supprimé dans la dernière version de leur recueil, et un appareil critique précieux, qui résume en particulier les commentaires des deux frères sur chacun de ces contes.

 

(Retour d’Allemagne, épisode 4)

 

Henry JAMES: Histoire singulière de quelques vieux habits

Arthur Lloyd est un riche anglais venu investir son capital en Amérique. Ravi d’y trouver la meilleure société, il ne tarde pas à convoiter l’une ou l’autre des deux soeurs de Bernard Willoughby, dont il a été le camarade d’étude en Angleterre. Viola et Perdita, les deux jeunes filles, sont toutes deux également impatientes du choix que fera le jeune homme. Finalement, Arthur épouse Perdita. Quand la jeune femme meurt peu après avoir donné naissance à leur premier enfant, elle fait promettre à son mari de conserver ses précieuses toilettes jusqu’à la majorité de leur fille et de les lui remettre…

 

Jusqu’à la dernière page, on ne s’attend pas à trouver dans ce récit la première des histoires de fantômes écrite par Henry James. Cette histoire est d’abord celle de la rivalité entre deux soeurs, la comédie réaliste de la jalousie, une sorte de prolongement américain du thème de la comédie du mariage. Sur le marché du mariage, un homme fortuné a le pouvoir de choisir entre deux femmes. Comment ce fera son choix? Avec une ironie à la Jane Austen, Henry James pose sur la société américaine du milieu du XVIIIème, qui est le moment d’une société à la fois frustre et distingué où se déroule l’action, le regard doux amer d’un écrivain habile à faire paraître le jeu réel des ambitions sous le vernis de la civilisation, ou de qui y prétend: « Il éprouvait le fort pressentiment – émotion bien trop heureuse pour être confondue avec la prémonition – qu’il était destiné à épouser l’une des deux. Il était pourtant incapable de préférer l’une à l’autre, alors que, pour accomplir ce destin, il ne pouvait assurer se dispenser de ressentir une préférence, étant trop galant homme pour tirer à pile ou face et se priver du céleste plaisir de tomber amoureux. » Ou bien encore: « On en vint très rapidement à prédire qu’il se remarierait et il se trouva au moins une douzaine de jeunes femmes dont on peut dire que ce ne fut pas leur faute si la prédiction ne se réalisa pas dans les six mois qui suivirent son retour.« 

 

Pourtant, quelque chose d’autre se construit dans ce récit. Les relations de Viola avec Arthur, par le biais de l’enfant de son beau-frère et de sa soeur défunte, montrent déjà l’auteur à la recherche d’un système qui dans les années de maturité donnera ces deux sommets de l’oeuvre que sont Le Tour d’écrou et Ce que savait Maisie. Certains développements invraisemblables demandent aussi à être interprétés du point de vue des désirs refoulés des personnages. Ainsi la mort de Perdita. Qu’est-ce en effet que cette mort qui frappe brusquement la jeune femme, une semaine après l’accouchement, à l’occasion d’une sorte de « rechute », comme si la maternité était une maladie? La cohérence du récit n’imposerait-elle pas au contraire que ce soit Arthur qui n’ait pas vu, depuis le départ, la faiblesse dans laquelle l’accouchement avait laissé sa femme, la mort alors ne frappant qu’en apparence comme un coup du destin, ou un geste de pur arbitraire de l’auteur désireux d’arranger ensuite le jeune homme avec la soeur de Perdita? C’est la encore le modèle d’un système narratif appelé à devenir dominant chez James: une action qui progresse, moins par les péripéties que par les passions refoulées des acteurs, l’artifice ou l’invraissemblable servant à indiquer au lecteur la présence d’un motif qu’il peut décoder, mais qui ne se dit pas. Le surgissement du surnaturel dans la dernière page est à placer, je crois, sous ce registre. Et si la fin est un peu brusque, les trente lignes qui y conduisent sont déjà d’une densité qui montrent l’auteur à la conquête de son style.

auto-challenge Henry James: n°8

David LODGE: L’Auteur! L’Auteur!

Décembre 1915. Au moment où, en Flandres, des milliers de jeunes soldats anglais assistent dans les tranchées à l’effondrement la civilisation européenne, le vieux maître se meurt. C’est la fin d’une époque. Le monde d’hier, un rêve de rapports policés et de cosmopolitisme. Il se nomme Henry James, l’auteur reconnu de récits et de romans célèbres. C’est lui qui se cache derrière cet énigmatique titre L’auteur! L’auteur! – souvenir d’une époque où dans les théâtres anglais le public appelait ainsi traditionnellement l’artiste pour le convier à saluer. Mais se demande-t-on à quand remonte au juste cette célébrité? Au cours d’un long flash-back qui fait tout le roman, David Lodge nous invite à retourner dans le passé du grand écrivain, au moment où celui qui voulait être le Balzac anglo-saxon, se met à rêver, le temps des premiers succès vite passé, d’une reconnaissance théâtrale…


Je ne sais s’il faut ouvrir ce livre parce qu’on aime David Lodge ou bien parce qu’on aime Henry James, tant l’écrivain britannique met de lui dans ce récit. C’est en fait une partie de ses questionnements d’écrivain – et de ses échecs – qu’il projette dans la personne du romancier américain lequel, pour l’occasion, est convié à lui servir de personnage de roman – puisque c’est un roman que signe David Lodge et non une biographie. Dans sa biographie romancée donc, David Lodge semble s’amuser éperdument à prendre l’amateur de James à contre-pied. D’abord parce qu’il choisit de se concentrer sur la période théâtrale d’Henry James. On sait parfois ce que James a acquis au cours de cette période de créativité douloureuse, qui fut surtout pour lui un échec: la manière de ce qu’on appelle sa troisième et dernière période. Mais qu’un roman sur James, c’est-à-dire sur un romancier, choisisse de trouver là la vérité de l’écrivain pourrait paraître un peu fort, pour des raisons qui sont évidentes sans doute, et d’autres qu’il serait un peu long de développer dans les limites de cette note (mais qui trouveront parfois ici leur place). En outre, David Lodge choisit de privilégier, parmi toutes les relations de James, les relations privées: son amitié pour George Du Maurier, le caricaturiste et romancier aujourd’hui oublié de Trilby, qui fut l’un des premiers best-sellers planétaires; sa relation ambiguë avec la romancière Constance Fenimore Woolson. Edith Wharton n’est qu’une protagoniste lointaine. La belle correspondance avec Stevenson, sur l’essence de la fiction, est à peine évoquée.


Cette double réduction de focale n’est pas sans humour, s’agissant de parler de cet artiste du point de vue, de ce maître de l’anamorphose qu’est Henry James. Je suis moins sûr que l’espièglerie avec laquelle Lodge se plait à nous montrer un James rotant, pétant ou déféquant soit absolument nécessaire au récit. D’autant que ce plaisir d’artiste, je dirais presque ce plaisir d’atelier, de rappeler le corps du romancier, la machinerie qui se cache derrière l’oeuvre de l’écrivain, et la soutient, se double d’un curieux puritanisme lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie amoureuse de James. La thèse de Lodge est claire: James n’a jamais eu de relations sexuelles. Ses relations amoureuses sont toujours restées velléitaires et ambiguës. Peu importe que la critique ait depuis quelques temps rappelé certains passages explicites de la correspondance, mettant en scène un James séduit plus qu’intellectuellement par le corps des garçons. Peu importe la sensualité qui court sous chacun des récits de l’écrivain, et menace à chaque page de mettre en danger un ordre social qui, s’il est une des formes de la civilisation, est aussi un parangon d’hypocrisie et de désirs masqués.


Sans doute peu attentif à la dimension subversive de James, et au sens de son ironie, Lodge avait besoin d’un James puritain, coincé, compassé. Le grand écrivain américain y perd finalement une part de son ambiguïté. On voit mal comment se dessine le profil d’une oeuvre, qui est d’abord une pensée. Et même si j’ai trouvé certains passages astucieux (l’évocation de James mourant au début du roman, le long récit de la première de Guy Domville, les promenades à vélo d’un James vieillissant dans la campagne anglaise), j’ai été relativement déçu par ce livre. Il est vrai que si je suis un admirateur inconditionnel de James, je goûte ordinairement peu la lecture de Lodge. D’où le retour à ma première question: qui faut-il donc aimer? qui nous pousse à ouvrir ce livre? David Lodge? Henry James? Et de qui est-il vraiment le portrait?


 

Achim von ARNIM: Isabelle d’Egypte

Fille du duc Michel, le chef légendaire des tsiganes, Bella voit mourir son père, pendu comme un vulgaire voleur, en compagnie de deux larrons qui ont profité de lui. L’action se passe au début du XVIème siècle, en Flandre. A peu de temps de cela, la jeune fille rencontre Charles – le futur Charles Quint- qui tombe immédiatement sous le charme de la jeune fille, qu’il prend pour une apparition. Dès lors, le destin d’Isabella est tracé: retrouver le prince et être aimé par lui, et donner aux tsiganes un successeur à son père qui saura jouer de sa double ascendance pour redonner une patrie à son peuple.

 

Le principal talent d’Achim von Arnim est de savoir mêler le conte et le récit en un texte enlevé, qui se moque des frontières traditionnelles de l’histoire et de la légende. On imagine souvent, à tort, les romantiques allemands comme les auteurs de sombres ballades, chantant les amours contrariées sous les créneaux d’un bourg moyenâgeux, à la lueur d’une lune barrée de brume. C’est oublier l’ironie qui est la principale qualité de ces auteurs. Dans le récit de von Arnim, rien n’est absent des épisodes obligés d’un récit légendaire: repaire de brigands, mandragore, revenant, golem, mais aucune de ses évocations n’est jamais prise au sérieux. Témoin Cornelius Nepos, la mandragore faite homme, qui vit dans la chimère d’être aimé d’Isabelle et nommé maréchal par le futur Charles Quint. Au moment où Braka, la vieille bohémienne, interrompt le conte qu’elle est en train de faire, c’est le fantôme de Peau d’ours qu’on voit paraître, le héros en personne de l’histoire que vient de raconter la vieille.

 

Cependant les éléments sont là qui tirent aussi le récit vers l’histoire: quelques notations précises sur l’impatience de Charles avant sa majorité politique, une scène de fête populaire, des remarques sur la mentalité des Flamands, mais tressés de telle sorte à la légende, et dans une telle ambiance de carnaval, avec un tel goût du grotesque, que même les éléments objectifs du récit sont emportés par ce qui très vite apparaît comme un pur divertissement littéraire.

 

Achim von Arnim est assez peu connu en France. C’est un tort, car il devrait l’être, au moins, comme l’un des deux auteurs, avec Brentano, du recueil Des Knaben Wunderhorn, d’où Gustav Mahler a tiré les lieder qui ont enchanté plus d’un mélomane. Cette Isabelle d’Egypte montre que ses qualités de narrateur sont à l’égal de celles d’un E.T.A Hoffman par exemple, auquel il fait beaucoup penser, notamment à la désinvolture et l’esprit de caricature avec lequel celui-ci conduit un récit comme Princesse Brambilla. C’est l’une des belles découvertes de cet été, avec le roman de Graham Greene, et les Contes de Grimm, dont je parlerai bientôt.