Mois : septembre 2008

Saint AUGUSTIN: Les Confessions

Quand on  lit Les Confessions, on n’en retient habituellement que les neuf premiers livres, l’histoire d’un homme de sa naissance jusqu’à sa trente-deuxième année, histoire d’un pécheur et de sa conversion au christianisme, l’un des chefs-d’œuvre de l’autobiographie, sans doute aussi la première du genre, qui a fait souche dans la littérature occidentale et peut-être au-delà. C’est en tout cas souvent le chemin qui aujourd’hui conduit à Augustin: après avoir lu les Confessions de Rousseau ou les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, il arrive que le lecteur se dise qu’il serait bon peut-être enfin de filer droit à l’origine et de parcourir Augustin.

Mais ce livre, c’est plus que cela. Un grand texte chrétien voué à l’écoute de la parole divine, qui commence avec le récit d’une vie dispersée, éclatée et s’achève dans la rumination des premiers versets de la Genèse. Un beau texte de philosophie, qui trouve en tout cas à inventer quelque chose de nouveau sur le thème rebattu par tous les philosophes de l’Antiquité de la recherche du bonheur et de la nécessaire orientation du désir, en plus de cela un développement intéressant sur la mémoire, l’identité individuelle et des pages célèbres sur le temps. Un texte de littérature tout court, qui alterne récit de soi, prière et réflexion à fleur de vie, d’existence, et pour se faire invente une voix, certes nourrie de la lecture des orateurs antiques, Cicéron et Tertullien, mais qui sait s’élever aussi au-delà de ces illustres ancêtres, pour fonder ce ton si particulier, né du recueillement et de la découverte de l’intériorité qui fonde pour plusieurs millénaires la sensibilité occidentale.

Ivo ANDRIC: La Chronique de Travnik

En 1942, dans Belgrade occupée par les nazis, Ivo Andric, diplomate retiré de la vie publique, écrit la chronique de Travnik, un récit historique sur sa ville natale, ancienne capitale de la province ottomane de Bosnie. Il y a quelque chose de tentant en effet, pour un diplomate yougoslave, qui a participé aux négociations de la période d’entre-guerre, de se plonger ainsi au moment où la barbarie européenne est dans ses rues et joue habillement des tensions entre communautés, au commencement du XIXème siècle, cette époque où la Bosnie commence à sortir de la longue léthargie provinciale qui l’aura dominée au cours de la période de la domination turque et s’apprête à devenir l’une des zones clés de l’histoire européenne.

Voici donc le récit, entre 1806 et 1814, de l’entrée des européens en Bosnie, à la faveur des conquêtes napoléoniennes. En 1906, une représentation diplomatique est créée à Travnik. Le consul Jean Daville, fonctionnaire impérial épris de poésie néo-classique, est chargé de représenter la France, dans ce pays hostile, frustre, où la population semble s’être liguée, malgré ses différences, dans le refus commun d’une autorité étrangère. On lui envoie bientôt un secrétaire, pour l’assister dans son travail. Puis c’est l’Autriche qui décide d’ouvrir son propre consulat.

Sous le regard d’un étranger qui ne la comprend pas – Daville- , coincé dans le huis-clos de la capitale de la Bosnie, La Chronique de Travnik nous raconte l’histoire d’un pays entre deux mondes – européen et turc – pays morcelé, tiraillé entre plusieurs cultures, des religions différentes – musulmane, catholique, orthodoxe et juive- région de grande précarité, explosive. Comment la Bosnie survivra-t-elle à son entrée dans l’Histoire – l’Histoire des Nations bien entendu, l’Histoire européenne- elle qui avait su jusqu’alors préserver sa singularité au cœur même de l’Empire ottoman grâce à son provincialisme, des rapports de coexistence précaires entre les communautés, et son inscription dans le mythe d’un refus de l’Histoire – la Province, autre nom de la Bosnie éternelle?

Il est intéressant qu’un roman aussi passionnant soit à ce point dépourvu de romanesque: pas d’intrigue amoureuse, ni de grandes actions. L’épopée napoléonienne, même quand elle s’étend jusqu’à la Dalmatie, est une aventure lointaine. Lointains aussi les soubresauts de la politique ottomane: un changement de dynastie à Istanbul n’est que la mutation d’un nouveau vizir à Travnik.

On ne trouvera pas non plus dans ce roman ce à quoi on aurait pu s’attendre, une description sociologique, ethnographique de la Bosnie, un reportage, presque une enquête.

Or ce n’est pas la seule ironie narrative de ce livre: que penser d’un roman historique sur cette région des confins de l’Europe où l’Histoire semble-t-il n’a pas de prise?

Pourtant le récit parvient toujours, je le répète, à se montrer passionnant. Il y a quelque chose dans ce livre de cette littérature des confins européens qu’on trouve si bien illustrée sous la plume des écrivains autrichiens et qui a son chef-d’œuvre dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth, roman des marges de l’Empire, du limes, ou des marches. A ceci près que la Bosnie est ici aux confins de deux empires, zone oubliée entre deux mondes, enjeu politique, sans doute aussi stratégique, qui ne se livre que dans la ouate des rapports provinciaux, sans panache, dominée par les malheurs de la province, de toute province en ce monde, que sont la mesquinerie et l’absence d’ambition.

On y lira enfin un joli portrait de la vie diplomatique, de ses rapports au pouvoir en place, de sa nécessité de composer avec la réalité locale, souvent hostile, mais proche, tandis que le pouvoir qu’on représente, dont on dépend, lui se montre si lointain, des idéaux de la vie consulaire, des ennuis, des tracas quotidiens, parfois du découragement, et de ce petit havre de paix qu’on cherche à composer malgré tout au milieu de cette terre étrangère: la Résidence, reproduction d’un chez soi adouci d’influences étrangères.

Jasper FFORDE: L’affaire Jane Eyre

Dans le monde de Thursday Next (Jeudi Prochain!), gentiment uchronique, les livres occupent une place à part. Objet de culte, de convoitise, la littérature structure les rêves et la vie des citoyens. Il faut dire qu’il serait difficile qu’il en aille autrement, tant ce monde lui-même nous fait penser à un livre: loups-garous, guerre qui s’éternise, voyages dans le temps, un rôle de super-méchant digne du plus caricatural des comics américains, tous les ingrédients sont ici réunis d’un surprenant collage mêlant références littéraires ambitieuses et traces de la culture de l’entertainment contemporain. C’est dire que lorsque l’on apprend qu’un dangereux méchant a trouvé le moyen de pénétrer dans les romans et qu’après avoir supprimé un personnage secondaire de Martin Chuzzlewit, il vient maintenant d’enlever Jane Eyre, la réaction est à la hauteur de l’événement. Il ne faudra rien de moins que le courage de Thursday Next pour que tout dans le roman de Charlotte Brontë revienne à sa place… ou presque!

Jasper Fforde nous promène dans un monde structuré comme une Convention ou un Club de lecteurs anglo-saxon. Imaginez, aux carrefours, des automates débitant contre une petite pièce des monologues de Shakespeare. On se réunit dans des bars au décor des romans de Lewis Carroll. On demande à changer de nom, pour porter celui de son écrivain préféré. Les clins d’oeil sont fréquents aux formes de la culture populaire: cette apparition de Thurday devant elle-même, dans une chambre d’hôpital, au volant d’une voiture de course rutilante surgie de nulle part pour la prévenir du futur ne pourra pas ne pas vous faire penser à cette scène bien connue du film Retour vers le futur.

Mais comme Jasper Fforde est subtil et qu’il se plait visiblement à amuser un public boulimique comme lui de toutes les sortes de livres, on s’amusera aussi de l’insertion en tête de chaque chapitre d’extraits de mémoires, lettres, interview rédigés par les personnages de l’histoire au premier rang desquels le super-méchant qui signe un suggestif Plaisirs et profits de la dégénérescence, ou Thursday Next, dont on se demande ce que sont ses inutiles Mémoires puisque le roman est déjà lui-même écrit à la première personne. On s’amuse de ce feuilleton qui vient égailler les rencontres de Thursday avec les différents protagonistes de l’enquête, passage obligé de tout roman qui suit de près ou de loin la forme du récit policier, sur la paternité des oeuvres de Shakespeare, dont on finira par connaître la solution, extravagante, loufoque, et dans le ton finalement du roman. Et puis la description, de l’intérieur, de Jane Eyre, dans un ton assez proche de celui de ce romantisme exacerbé ne pourra qu’enchanter ceux qui se souviennent avec plaisir du roman de Charlotte Brontë.

Un dernier point enfin que je laisse en suspens, pour ne pas tout vous dire: que pensez-vous de cette étrange ressemblance entre les personnages, les situations et la structure du roman de Jasper Fforde lui-même et ceux du roman de Charlotte Brontë? Comme ce volume est le premier d’une série semble-t-il prometteuse, je ne sais s’il faut y voir là plus qu’un divertissement supplémentaire, ou l’indication d’une suite possible de l’histoire.