Zola11A la mort de leurs parents, Denise et ses deux frères sont montés à Paris, afin d’y rejoindre leur oncle, Baudu, qui tient boutique rue de la Michodière. Mais la nouvelle prospérité du Bonheur des dames, un grand commerce de « nouveautés », créé par Octave Mouret, veuf de Madame Hédouin, une commerçante du quartier, précipite la ruine des anciens commerces. Bientôt Denise, que le grand magasin fascine, est embauchée par le patron de la colossale machine, qui ne se montre pas insensible au charme de la jeune femme…

Dès les premières pages du roman, le Bonheur des dames apparaît sous les yeux ébahis de Denise et de ses deux jeunes frères comme une puissante machine, une « chambre de chauffe géante », brillant d’un « éclat de fournaise », flambant sur Paris comme un « phare ». Octave Mouret, le sémillant héros de Pot-Bouille,qu’on avait rencontré pressé de réussir, a su transformer le confortable commerce de Madame Hédouin, en un vaste magasin, à la limite de l’imaginable, qui nourrit et se nourrit du désir des femmes. Mais Octave est surtout un magicien qui sait éviter la surchauffe, au prix d’un colossal développement de son entreprise, un « poète » de la « spéculation ». Nulle part peut-être l’imaginaire thermodynamique de Zola n’aura fonctionné aussi bien, pour dire la modernité naissance, l’extraordinaire accroissement des désirs et des possibilités que permettent les récents développements économiques. Octave Mouret est l’antithèse des ogres du cycle des Rougon-Macquart, les Saccard de tout poil qui se nourrissent à perte des extraordinaires profits générés par la société en mutation qu’ils contribuent à ruiner.

Créateur d’une nouvelle forme de rentabilité commerciale, Octave Mouret réussit parce qu’il sait donner à la société de son temps ce surcroît de rêve sans lequel il n’y a pas de grande entreprise économique possible. La marchandise qu’il déverse chaque jour sur Paris, renverse la loi sur laquelle s’était bâtie jusqu’alors la prospérité du petit commerce: « L’art n’était pas de vendre beaucoup, mais de vendre cher. ». Le roman de Zola est donc d’abord un formidable document sur la naissance des « grands magasins ». L’intéressement des vendeurs, des produits d’appel, vendus à perte, mais aussi l’utilisation de la main-d’oeuvre, embauchée et renvoyée au gré des saisons, comme une variable d’ajustement sont les quelques principes de cette nouvelle culture du commerce. Cette culture a son envers: l’humain, ses désirs appréhendés comme une marchandise, un système de concurrence qui s’établit y compris entre les employés – et sait faire lever à l’occasion les désirs les plus secrets, animer les femmes du monde d’une véritable passion de posséder qui va jusqu’à pousser certaines d’entre elles à se transformer, telle Mme de Boves, en voleuses à l’étalage.

Pourtant, Au bonheur des dames demeure un roman euphorique, voire euphorisant – quelque chose de rare dans l’oeuvre de Zola. J’en vois plusieurs raisons. La première tient sans doute à l’intrigue sentimentale qui poursuit, sur un mode heureux, l’histoire entamée dans le volume précédent: Mouret qui a fait fortune en sachant se jouer des femmes finit par être le jouet de l’une d’entre elles, Denise, qui parvient à se faire aimer de lui parce qu’elle refuse de céder à son désir de possession. Au bonheur des dames est, dans une certaine mesure le roman de l’émancipation féminine: des femmes auxquelles le commerce de Mouret donne enfin la possibilité d’exister comme sujets, d’exprimer leurs désirs, de vivre d’appétits. La femme qui porte la culotte n’est plus un motif ridicule. Elle est une consommatrice émancipée. Nul mieux que Zola n’a su percevoir à quel point le développement de la consommation était lié à une aspiration à la liberté. Or il fallait à ce roman un personnage tel que Denise qui sache affirmer quelque chose de l’avenir de la femme: non plus comme désir de l’homme, mais comme être émancipé, posant ses conditions, à l’égal de l’homme, dans une relation renouvelée qui n’exclut pas l’amour, mais en est au contraire la condition.

L’autre raison qui fait de la lecture de ce roman un moment particulièrement heureux dans le cours souvent sombre des Rougon-Macquart tient, aussi, à la complexité, l’air de rien, de la trame narrative. A la structure habituelle de ses romans (grandeur et décadence), Zola substitue ici celle d’un progrès continu: jetée, démunie, avec ses frères sur le pavé de Paris, comme Octave Mouret quelques années avant elle, Denise finit à la tête d’un des temples du commerce, régnant sur un empire commercial et sur le coeur de son propriétaire. Mais cette ligne continue en dissimule en fait d’autres: celle des péripéties du parcours de Denise, qui est d’abord rejetée du Bonheur des Dames, connaît les vexations, la pauvreté, se voit obligée de partager la condition et la faillite des petits commerçants du quartier, avant d’entrer de nouveau au service du Grand Magasin; celle de ces petits commerçants, à l’image de l’oncle Baudu, propriétaire du vieil Elbeuf, ou du père Bourras, jadis cossus, vivant bourgeoisement et que les circonstances, leur entêtement, leur incapacité à saisir les nouvelles règles du jeu commercial ou à prendre le train en marche précipitent dans la ruine; d’autres encore: Robineau, Hutin, les Lhomme, etc. Finalement, l’intrigue du roman est à l’image du Grand Magasin: démultipliant les parcours, faisant s’entrechoquer les trajectoires, dans un bouillonnement qui est à l’imitation de celui de la vie même.

J’ai lu ce roman, il y a très longtemps, vers 14-15 ans. Et j’en avais gardé un puissant souvenir. La relecture est plus épatante encore. Je crois que ce volume constitue, sans aucun doute, avec La Fortune des Rougon, avec L’Assommoir, avec Pot-Bouille, l’un des sommets, du cycle des Rougon-Macquart.

Les Rougon-Macquart: n°11