Étiquette : roman russe du 19e

Ivan TOURGUÉNIEV: Pères et fils

Devant un relais de poste, dans la campagne russe, en plein 19ème siècle, un homme attend. Nicolas Petrovitch Kirsanov attend son fils, Arcade. Parti étudier à Saint-Pétersbourg, celui-ci revient, pour quelques semaines d’été, dans la propriété familiale, accompagné d’un nouvel ami, Eugène Vassiliev Bazarov…

On réduit souvent la litterature russe du 19ème siècle aux questions sociales qu’elle pose ou aux conflits idéologiques qu’elle illustre. Je ne crois pas que ce soit lui rendre entièrement justice, même si l’obsession sociale, politique des 19ème et 20ème siècles russes a porté un temps les lecteurs à se concentrer sur cette question. Pères et fils reste un grand livre de ce point de vue cependant. Il rend sensible, à travers une belle galerie de personnages, la difficile libéralisation du pays, le poids des pesanteurs sociales, notamment d’une condition paysanne difficile à réformer, ou la naissance d’un esprit révolutionnaire et matérialiste.

Pères et fils confronte deux générations, dans lesquelles viennent s’incarner les oppositions : les Pères libéraux tentés par une voie à l’occidentale ou le respect des vieilles traditions; les Fils prônant des convictions nihilistes. Car l’Histoire est d’abord une affaire de générations. En donnant voix aux personnages qui l’incarnent, Tourgueniev a trouvé le moyen de rendre sensible le mouvement de l’Histoire comme une suite de perspectives dispersées, de projections de soi vers des futurs divergents. Les frères Kirsanov, des petits aristocrates terriens, Vassili Ivanovitch Bazarov, un ancien chirurgien militaire, qui incarnent la génération des pères, sont tous trois des individus singuliers, tout comme Arcade et Bazarov, les fils.

Paul Petrovitch Kirsanov, l’oncle d’Arcade, est un homme tiré à quatre épingles, jaloux de sa bonne éducation, qui se rêve en une sorte d’aristocrate anglais, libéral par élégance. Après un chagrin d’amour, qui fut la grande aventure de sa vie, il a trouvé refuge dans la demeure de son frère, Nicolas. Celui-ci est un propriétaire terrien, libéral également, mais un peu dépassé par la gestion de sa propriété. Veuf, il a depuis peu retrouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille du peuple, Fénetchka, avec qui il a eu un enfant, mais à qui il hésite à proposer le mariage par respect des conventions sociales. Lorsque le roman commence, Arcade, son fils aîné, rentre au domaine, après plusieurs années d’études. Il est accompagné d’un camarade, Bazarov, avec qui il s’est lié récemment d’amitié.

Avec Bazarov, Tourgueniev a sans doute créé l’un des plus grands personnages de toute la litterature russe. Étudiant en médecine, brillant, posant sur le monde un regard matérialiste et positiviste, le jeune homme professe des idées nihilistes. Il n’y a que des sensations, professe-t-il, croyant se libérer ainsi du respect des vieilles conventions qui corsettent dans une vision sentimentale et religieuse une Russie profondément conservatrice. Tombé amoureux d’Anne Serguéïevna, qui, après l’avoir côtoyé avec plaisir, repousse ses désirs, Bazarov est cependant rattrapé par ses sensations, dans une réplique ironique de Paul Kirsanov, l’aristocrate libéral tant détesté. Son double destin tragique (rejeté par celle qu’il aime, il est tué accidentellement par le typhus qu’il étudie) est sans doute celui d’un parti dans les excès duquel Tourgueniev, le progressiste, ne se reconnaît pas. Mais il est d’abord, surtout le naufrage singulier d’un homme. Et c’est cela aussi qui fait de Tourgueniev un grand romancier.

L’affection des pères pour leurs fils entre qui s’interpose la logique des temps est un autre des aspects les plus réussis du roman. Le bel incipit ou les chapitres au cours desquels Bazarov rend visite à ses parents offrent des pages touchantes dans lesquelles chacun reconnaîtra, au-delà d’un moment singulier de l’Histoire russe, le recommencement perpétuel des relations entre les parents et les enfants, dans ce mélange caractéristique d’affection parfois un peu maladroite et d’incompréhension, de distance qui suffit à humaniser le débat social et politique que le roman met en scène. On sent chez Tourgueniev l’amour des personnages, cette humanité donnée, rendue à chacun au-delà de ce qu’ils illustrent. Et c’est un autre aspect de mon intérêt pour cet auteur.

Car un roman de Tourgueniev, ce sont d’abord des personnages. On perçoit souvent chez l’auteur le poids de quelque chose de plus grand qu’eux, qui les dépasse, mais ne les fait pas disparaître, et dont ils essayent de faire quelque chose. Le motif sentimental illustre parfaitement cette dimension du roman. Ramené par ses désirs, ses sensations à cette idéalisation qu’il dénonce, Bazarov tombe sous le coup de sa passion pour une Anne Serguéïevna jouée à son tour par la logique capricieuse de l’amour… des amours qui unissent sa jeune soeur, Katia, et Arcade, dans la coulisse pour ainsi dire des grands débats qui agitent les autres personnages.

Peut-être ces percées d’amour sont-elles la vraie leçon d’un auteur finalement plus sentimental qu’idéologue, comme ses descriptions sensibles d’une nature russe évocatrice que j’aime tout particulièrement sous sa plume.

Bref, un grand et beau livre, qui donne envie d’en lire plein d’autres encore.


Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.