Étiquette : roman historique

Edward MARSTON : La Route de Jérusalem (Bracewell, 3)

Une épidémie de peste vient de s’abattre sur Londres! C’est la fermeture annoncée des théâtres. Pour survivre, les troupes sont obligées de quitter la ville. Attendus à York, à l’auberge Jérusalem, les Westfield’s Men comptent bien profiter des étapes du voyage pour donner des représentations de leurs meilleurs succès. Mais quels sont donc ces hommes qui, les précèdant, se font passer pour eux et qui les dépouillent systematiquement de leurs pièces ? Parmi les Westfield’s Men, l’humeur est électrique. Un traître se serait-il glissé dans la troupe?

La recette de ce troisième volume des Enquêtes de Nicholas Bracewell est semblable à celle des volumes précédents: une intrigue qui, sans être extraordinaire, porte bien l’action; une pincée de contexte historique; le tout arrosé d’une bonne lampée de théâtre élisabethain. On ne change pas une recette qui marche! L’intrigue est certes un peu répétitive d’épisode en épisode: une fois de plus, les Hommes de Westfield doivent affronter une sombre machination visant à saboter leurs représentations: à peine remis de l’épisode des démons qui avait bien failli avoir la peau de la troupe, ce sont à présent les hommes de Banbury, leurs grands rivaux, qui n’hésitent pas à leur voler leurs pièces… et le succès escompté.

Mais le plus intéressant est, encore une fois, dans le contexte historique et le portrait de la vie d’une troupe de comédiens à la grande époque du théâtre élisabéthain. L’épidémie de peste londonienne (qui ouvre le roman), les soubressauts du conflit entre catholiques et protestants en train de tourner à une véritable chasse aux catholiques de la part du pouvoir en place qui les suspecte de vouloir faire assassiner la reine, la présence dans le paysage de véritables illuminés religieux (contée ici avec humour à travers un personnage haut en couleur) constituent autant d’intrigues secondaires. La rivalité entre troupes, les nécessités économiques qui poussent chacune, lors des épidémies de peste frappant Londres, à se remettre en chemin et à renouer avec une forme de théâtre itinérant pour survivre documentent une fois de plus la question du théâtre élisabéthain à quoi la série policière sert de prétexte.

Edward MARSTON: Les joyeux démons (Bracewell, 2)

Ce qui, sur le papier, devait être une rejouissante comédie ne tarde pas à tourner étrangement: en pleine représentation des Joyeux démons, les Hommes de Westfield , une des troupes les plus célèbres à Londres en cette fin du XVIème siècle, sont soudainement confrontés sur scène à une créature sortie tout droit de l’enfer. Bientôt, ce sont d’autres interventions mystérieuses qui viennent troubler le cours normal des représentations. Nicholas Bracewell et les siens ne seraient-ils pas aller trop loin en croyant pouvoir rire de tout, même des puissances démoniaques? Dans une Angleterre où se renforce chaque jour le pouvoir des puritains, il va leur falloir jouer serré pour remonter jusqu’à l’origine mystérieuse de la malédiction qui les frappe.

Ce deuxième volume des Enquêtes de Nicholas Bracewell est dans la ligne du premier. Une intrigue ici un peu plus serrée, plus complexe, moins formelle qui joue habilement des coups de théâtre sur scène comme dans la vie. Une reconstitution habile du théâtre à Londres à la grande époque du drame elisabéthain. Voilà les principaux ingrédients d’une recette qui marche bien. La critique puritaine du théâtre, la condition des malades mentaux dans les asiles d’aliénés de l’époque, le goût pour l’alchimie et l’astrologie, ainsi qu’une obscure affaire de spoliation donnent au récit le contexte d’enquête historique qui fait l’intérêt aussi de la série. Bref, on passe un bon moment. Et c’est cela qui compte ! Du coup, je me suis plongé, à peine celui-ci fini, dans le 3ème volume. A suivre donc encore…

Edward MARSTON: La tête de la reine (Bracewell, 1)

Nicholas Bracewell a servi naguère dans la marine, mais s’est depuis reconverti dans le théâtre. Au lendemain de la victoire de Francis Drake sur l’Invincible Armada, il officie comme régisseur de la troupe des « hommes de Westfield », une compagnie qui a l’habitude de se produire à Londres, dans une auberge du nom de A la tête de la reine. Un soir, il voit son ami, le comédien Will Fowler, tué dans un duel par une sombre brute, un grand roux qui disparaît sans laisser de traces. Bientôt une prostituée est assassinée elle aussi. Bracewell se jure de retrouver le meurtier. Tout en réglant les représentations de la pièce qui doit honorer la victoire anglaise sur la marine espagnole, le régisseur enquête…

Je poursuis avec ce premier volume des enquêtes de Nicholas Bracewell la plongée dans le théâtre élisabéthain entamée avec la lecture des comédies de Shakespeare. C’est une série un peu ancienne déjà, mais que j’avais découvert avec plaisir il y a une vingtaine d’années, au moment de la mode des polars historiques. Mais je ne me souviens plus quels volumes j’avais lus alors. Comme dans beaucoup de ces romans, l’intrigue est d’ailleurs bien moins intéressante que la reconstitution d’un milieu, d’une époque : ici, une troupe de comédiens londoniens, dans l’Angleterre élisabethaine. Les événements historiques se mêlent aux reconstitutions d’époque: les tensions entre protestants et catholiques encore vivaces plusieurs années après la décapitation de Marie Stuart, la victoire anglaise sur la prétendue Invincible Armada, l’atmosphère des tavernes londoniennes avec son lot de buveurs, de prostituées, mais aussi de comédiens, les contraintes de l’organisation des spectacles, à une époque où les compagnies doivent, pour se produire, trouver refuge dans la cour des tavernes ou être invitées à une représentation officielle dans le « hall » de quelque demeure aristocratique, toutes les ficelles d’un art qui se plait à mêler la poésie la plus raffinée et les procédés spectaculaires destinés à surprendre le public. Je ne sais si les « hommes de Mensfield » sont destinés dans l’un des volumes suivants à croiser la route des Lord Chamberlain’s Men (la troupe de Shakespeare), mais on retrouve déjà dans ce premier volume toute l’ambiance d’une troupe comparable à celle de l’auteur de Hamlet. Une façon plaisante, je le répète donc, de compléter la lecture des comédies de cet auteur dans laquelle je me suis lancé récemment.

À côté de cela, l’intrigue fait peut-être un peu pâle figure, mais c’est la loi du genre, avec son côté « Club des cinq » pour grand: un comédien tué dans une rixe qui tourne mal, une prostituée égorgée, un apprenti qui menace d’être assommé par une poutre qui tombe pendant la nuit, une série d’objets subtilisés aux membres de la troupe, Nicolas Bracewell lui-même assommé et dépouillé d’un précieux manuscrit et pour finir une histoire de décapitation qui sur scène manque de tourner mal – tels sont les principaux ingrédients d’une intrigue qui pour être simple n’a rien de déshonorant cependant et porte bien la reconstitution plaisante qui est l’objet principal du récit. C’est assez bien réussi en tout cas pour que je me lance dans le deuxième volume. Histoire à suivre…

Honoré de BALZAC: Les Chouans

Les ChouansEn 1799, la Bretagne n’est toujours pas une terre acquise à la Révolution. Près de Fougères, une guérilla de paysans bretons, superstitieux et misérables, acquis à la cause de la Monarchie et de la Religion menace les troupes de la République menées par le commandant Hulot. Envoyé par le roi, le jeune marquis de Montauran, dit le Gars, menace de fédérer ces forces paysannes qui font le coup de main et ce qu’il reste des armées défaites en Vendée. Au moment où se lève sur la République l’ombre du Premier Consul et du coup d’Etat du 18 Brumaire, l’arrivée en Bretagne de la belle et mystérieuse Marie de Verneuil et du policier Corentin, mandatés par Fouché pour tâcher de prendre le chef des rebelles, va donner à l’Histoire de la fin de la Chouannerie et de la République un tour sentimental inattendu…

Pour qui aime par dessus tout les récits pleins de péripéties et d’aventures, les feux de l’amour et les coups d’épée, les noires forteresses, les assemblées de sombres conspirateurs dans des demeures isolées ou au cœur des forêts, le roman de Balzac est un morceau de choix. L’action abonde en coïncidences, en passages secrets, en moments d’une cruelle noirceur, plongeant sans retenue dans le romanesque le plus échevelé. C’est une première raison pour laquelle on aurait tort de bouder le beau moment de lecture que Balzac nous offre ici. Histoire sentimentale et récit historique, Les Chouans nous racontent d’abord la défaite du sentiment contre les nécessités de la société et de la politique. Marie de Verneuil, par sa naissance aristocrate et roturière, amenée à côtoyer pour survivre les révolutionnaires dont elle partage la générosité politique, mais qui ne satisfont pas ses sentiments, son besoin d’aimer, et qui tombe amoureuse de celui qu’elle doit faire arrêter, est un grand personnage romantique, un des tous premiers personnages féminins, aux côtés de Consuelo (George Sand) et d’Olympe de Clèves (Alexandre Dumas) : catin et amoureuse, toute en premières impulsions, mais capable de dissimulations complexes.

Sans être jamais trop politique, en tout cas pas à la manière de Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, l’autre grande réussite du roman de la chouannerie, le roman de Balzac sait donner cependant une intéressante vision de la période révolutionnaire. La Révolution a forgé de solides caractères, tel le commandant Hulot, des camaraderies, a su faire naître des ambitions nouvelles, d’autres manières de penser, d’autres modes. En face d’eux, la troupe des opposants à la Révolution apparaît comme un ramassis de paysans ignorants arriérés et d’aristocrates attachés à leurs privilèges. Les lieux de l’ancienne féodalité sont en ruine. Ses valeurs sont défaites, comme le montre en raccourcis, d’une manière saisissante, l’attaque des Bleus par les Chouans contre la parole du Gars trahie par Madame du Gua, âme damnée du royalisme. Pourtant, de son côté, la Révolution a produit son venin : les Fougerais ne sont pas moins cruels que les Chouans ; leurs intérêts les portent. Une machine politique perverse et manipulatrice est en train de naître. Et le cynisme politique est une valeur également partagée, bien que différemment par Corentin et par l’abbé Gudin.

La Bretagne des Chouans est une contrée pittoresque, sauvage et primitive « au cœur de l’Europe », qui fait songer aux Highlands de Rob-Roy. Balzac a manifestement beaucoup retenu de Walter Scott. Il est l’auteur de romans à la manière du grand écrivain écossais, qu’il publia dans sa jeunesse sous divers pseudonymes, mais renia ensuite. Pourtant dans cette première Scène publiée de La Comédie humaine, le modèle de Walter Scott n’est jamais très loin encore : Marche-à-terre est une personnalité farouche ; la longue scène de reconnaissance de Marie et du Gars, les fidélités contraintes, le poids des circonstances qui lient Marie aux Républicains, la représentation même de l’amour capable de transcender l’esprit de parti, Balzac les a trouvés chez Walter Scott. Mais que de plaisir cependant à peindre les plus noires noirceurs. Les Chouans sont des paysans illettrés pleins de superstitions et de sauvagerie; ces sortes de bêtes féroces exercent pourtant dans le roman un étrange pouvoir de fascination, au regard de la médiocrité des aristocrates – des nobles intéressés, un prêtre manipulateur, une aventurière.

L’organisation même du récit en grands blocs narratifs est de ce point de vue admirable. Solution esthétique originale pour un écrivain qui s’intéresse au jeu des passions humaines et des intérêts plus qu’à la division des partis ou aux grands clivages idéologiques, le récit de Balzac épouse la courbe des paysages, glisse sans concession d’un camp à l’autre, multiplie les effets panoramiques (qui ne sont nulle part plus saisissants que dans la cruelle scène de l’attaque de la voiture dans la première partie du roman). Il en émerge des scènes saisissantes : l’attaque de la troupe du commandant Hulot, puis de la « turgotine » sur laquelle les Chouans se jettent avec la passion du pillage, la rencontre dans une auberge de Marie et du marquis accompagné de Madame du Gua qu’il fait passer pour sa mère, la réception au Château qui verra la traîtrise des Chouans, la torture de Monsieur d’Orgemont, l’execution de Galope-Chopine. Autre grand moment, le bal à Saint James est un îlot d’Ancien Régime en plein cœur de la France révolutionnaire, une pièce détachée d’une société qui s’illusionne, dans son commun refus de l’Histoire, néglige la puissance montante du premier consul Bonaparte :

« Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre elles. ».

C’est le portrait d’une société pour laquelle le monde est tellement affaire de conventions qu’elle croit pouvoir conforter ses préjugés en se donnant le spectacle de continuer à vivre selon la mode de l’ancien temps – croyance remarquablement remise en cause par la sublime apparition de la belle Marie qui voit l’assistance médusée aussitôt tomber sous son charme nouveau:

« La mise de ces femmes dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu’on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Verneuil à porter ».

Le premier (grand) coup de cœur de l’année 2013.

Une lecture commune avec Céline, Maggie, Nathalie et Marie

 

Lu dans le cadre du Challenge Balzac organisé par Marie.

 

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