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Ivan TOURGUÉNIEV: Moumou

« Tout au bout de Moscou, dans une maison grise, agrémentée d’une colonnade blanche » vit une vieille femme de haut rang. Ne sachant trop quoi faire de ses jours et de ses nuits, elle se comporte de manière tyrannique à l’égard du nombreux personnel qui la sert de manière servile. Le portier Gérasime, un grand gaillard sourd-muet ramené de la campagne, dont tout le monde se moque un peu quand il a le dos tourné, n’est pas le dernier à la tâche. Timidement, il est tombé amoureux de Tatiana, une blanchisseuse de la maison. Mais voici que la vieille aristocrate se mêle de marier Tatiana à un cordonnier ivrogne…

Écrite en avril-mai 1852, alors que l’auteur se trouvait en détention à Saint-Pétersbourg, la nouvelle Moumou est un de ces joyaux comme on en trouve en abondance dans l’oeuvre de Tourguéniev. Mêlant la critique sociale et un portrait tout à la fois humoristique, émouvant, pathétique, c’est un de ces petits bijoux qu’on pourrait lire en France sous la plume d’un Maupassant par exemple. Le lien entre les deux écrivains d’ailleurs est patent, et j’aurai peut-être l’occasion d’éclairer davantage cette question dans un prochain billet (vous l’aurez compris, je suis engagé encore pour quelques temps dans l’oeuvre de Tourguéniev, qui m’accapare presque totalement ces temps-ci…).

Pour des raisons un peu confuses, Moumou réussit à passer la barrière de la censure et fut publié en 1854. Inutile de préciser que le censeur qui laissa passer le texte fut sevérement tancé! On aime parfois à moquer l’aveuglement de la censure, et peut-être une forme d’inculture. En l’occurrence, le fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à la suite de cette « bévue » par la Direction centrale de la censure aurait fait un très bon critique littéraire. Peut-être le fut-il par ailleurs. Car si ses mauvaises raisons sont autant de bonnes raisons pour nous, qui donne toute sa valeur au texte de Tourguéniev, en tout cas le censeur savait lire: « Je trouve que la publication du récit qui porte le titre de Moumou est déplacée, car il présente un vilain exemple de la façon dont les maîtres utilisent leur pouvoir sur leurs serfs. […] En lisant ce récit, le lecteur doit obligatoirement être plein de compassion pour un paysan opprimé, sans être fautif, par l’arbitraire seigneurial. […] Dans l’ensemble, les tendances et en particulier le ton de l’œuvre indiquent à l’évidence que le but de l’auteur consistait à montrer à quel point les paysans sont opprimés par leurs seigneurs sans être fautifs, souffrant uniquement de l’arbitraire de ces derniers et des exécutants aveugles, eux-mêmes paysans, des caprices de leurs maîtres. »

Il y a en effet quelque chose dans la nouvelle de Tourguéniev qui dépasse le sort des personnages mis en scène: son texte est une dénonciation du système du servage; la vieille dame (inspirée par la mère même de l’auteur – Tourguéniev avait des comptes personnels à régler!), un des nombreux exemples de la tyrannie seigneuriale; le portier Gérasine, l’incarnation du peuple russe, à la fois brimé et naïf.

Et pourtant, le talent de Tourguéniev tient d’abord à son art de romancier, qui ne sacrifie jamais le récit à une abstraction ou une idée. Ses personnages sont des types, c’est-à-dire des figures incarnées, qu’il cerne avec la précision d’un portraitiste avisé. Empêché de se déclarer auprès de celle qu’il aime, Gérasime qui, sous ses dehors de bête brute cache un cœur délicat, reporte son affection sur un chien, qu’il sauve de la noyade. Tout son personnage tient dans ce double regard que permettent de porter sur lui l’entourage (qui le craint et en rit) et ses actions (qui révèlent l’envers simple et bon du personnage). Oscillant de l’humour (car Gérosime aussi fait rire) à un registre plus pathétique, la langue de Tourgueniev épouse ce double regard. Et fait mouche!

Ivan TOURGUÉNIEV: Le Journal d’un homme de trop

« Le médecin vient de partir. Enfin j’ai réussi à en tirer quelque chose! Malgré ses finasseries, il n’a pu s’empêcher de se trahir, à la fin! Oui, je mourrai bientôt, très bientôt. Les rivières vont dégeler et moi je m’en irai… ». Au seuil de la mort, un homme se souvient. Mais à quoi bon écrire sur soi, quand on sait qu’on va mourir ? Au fil des jours qui lui restent à vivre, le narrateur cherche un sujet, sa plume marque un temps d’arrêt, pendant qu’à l’extérieur le temps lui même hésite entre le début du printemps et le retour à l’hiver. Jusqu’à ce souvenir. Six mois passés il y a quelques années dans un chef-lieu de province. Une petite ville bâtie à flanc de coteau, sans grâce et miserable. Mais au milieu de cette situation malheureuse, une jeune fille, Lise, la fille d’un des principaux fonctionnaires du district. Le temps du premier amour…

Cette longue nouvelle lue d’une traite un soir de la semaine dernière s’ajoute à ma découverte toujours aussi passionnée de cet écrivain russe un peu négligé aujourd’hui, je le regrette. Tourguéniev est un écrivain qu’on ne lit plus beaucoup. C’est dommage. La célébration de son bicentenaire, en 2018, n’a guère suffi pour redonner un peu d’actualité à cet auteur. Il faut dire que les manifestations ont été peu nombreuses. Il y a heureusement Bougival, près de Paris, où tout amateur de Tourguéniev devrait se rendre, et la datcha (aujourd’hui musée) surplombant la Seine où l’écrivain a vécu ses dernières années. Un pèlerinage! Il y a aussi Baden-Baden, en Allemagne, qui organise ces temps-ci une exposition sur laquelle je glisserai sans doute quelques mots la semaine prochaine.

On résume parfois Tourguéniev à un auteur charmant, limpide (trop?), ciselant des textes jamais très longs et à la trame sentimentale douce-amère. Et c’est ce que j’aime aussi chez cet auteur. Mais enfin, rien chez lui de l’ampleur d’un Tolstoi, des complications d’un Dostoïevski! Ce Journal d’un homme de trop est le bon exemple pour montrer que les choses sont en fait un peu plus complexes. Le héros du Journal, un homme au seuil de la mort, confiant sa vie de bon à rien, pourrait être justement un personnage de Gontcharov ou de Dostoievski:

« De trop, de trop… C’est une excellente formule que j’ai trouvée là. Plus profondément je rentre en moi-même, plus attentivement j’examine toute ma vie passée, et plus je me convaincs de la rigoureuse vérité de cette expression. De trop : c’est bien cela. Cette formule ne s’applique pas aux autres hommes… Les hommes il y en a de mauvais, de bons, d’intelligents, de bêtes, d’agréables, de déplaisants; mais de trop… non. Enfin comprenez-moi bien : l’univers pourrait fort bien se passer d’eux… bien
entendu; mais l’inutilité n’est pas leur qualité principale, leur signe distinctif, et lorsque vous parlez d’eux, les mots
« de trop » ne sont pas les premiers qui vous viennent aux lèvres. Tandis que moi… de moi, il n’y a pas moyen
de dire autre chose : homme de trop, c’est tout. Surnuméraire, et tout est dit. »

Je ne veux pas trop en dévoiler, et vous laisse deviner comment l’histoire d’amour entre le narrateur et Elisabeth finit par tourner. Mais le titre en dit déjà bien assez. Deux rivaux: un jeune aristocrate bellâtre venu de Pétersbourg, un autre jeune homme, discret, mais habile. Un duel qui tourne mal, pour qui recherche du moins les grandes aventures héroïques. Et puis un narrateur à la fois sensible et inutile. Avec l’homme de trop, Tourguéniev créé un de ces types dont le roman russe a le secret, spectateur malgré lui des émotions d’autrui, notamment de l’amour qui saisit la jeune fille dont il est amoureux, condamné à vivre en spectateur de la passion des autres:

« Perdu dans la foule, inaperçu même des demoiselles de quarante-huit ans agrémentées de boutons rouges sur le front et de fleurs pâles sur la tempe, je regardais… »

Un chef d’oeuvre (un de plus…) d’amertume et de délicatesse!

Honoré de BALZAC : L’Auberge rouge

A l’issue d’un dîner donné en son honneur par un banquier de Paris, Hermann, bon bourgeois de Nüremberg, et bon convive, est invité par la jeune et ravissante fille de l’hôte des lieux à raconter une de ces histoires terrifiantes qu’on aime entendre à la fin d’un repas agréable. Le récit du bon allemand plonge en octobre 1799: deux jeunes gens, partis de Bonn le matin, en plein coeur des guerres de Bonaparte, arrivent à la nuit tombée en vue de la petite ville pittoresque d’Andernach, non loin de Coblence, sur la rive du Rhin. Ils demandent à passer la nuit dans une auberge qui se tient au bord de l’eau à l’écart de la ville…

Depuis quelques temps, Maggie s’est lancée dans une série de lectures communes de Balzac. Et même si j’ai raté les précédents épisodes, j’avais bien envie de me raccrocher à cette aventure, sans attendre même la prochaine LC (dont je serai!), le 8.12., sur Le Colonel Chabert. J’en ai donc profité pour me plonger, le temps d’une soirée, dans L’auberge rouge, qui était au programme du rendez-vous précédent. J’avais envie depuis longtemps de lire ce texte, un des récits courts de La Comédie Humaine, qui ne se compose pas seulement comme on le croit souvent – souvenir sans doute d’expériences scolaires mal digérées – d’épais pavés (que j’adore) et de descriptions rébarbatives (que je ne trouve pas du tout rébarbatives, et que j’aime tout autant). Mais enfin, Balzac ne se réduit pas à cela, et c’est cette diversité qui constitue tout le charme de son monument romanesque.

Construite sur un dispositif traditionnel – je dirais presque convenu – de la littérature romantique (des histoires terrifiantes qu’on s’échange le soir après un repas delicieux, dans la compagnie de bons convives et de quelques jolies femmes), la nouvelle de Balzac est d’abord un récit amusé dans le goût justement des histoires à l’allemande en vogue à l’époque. S’agit-il seulement d’une satire de la littérature à la mode et des tics d’écriture qu’elle produit? Un peu sans doute, comme lorsque Balzac souligne avec espièglerie le nom du convive et orateur, Hermann, « comme presque tous les Allemands mis en scène par les auteurs. » Être de papier, plus que de chair, Hermann, que distingue cependant un « tudesque appétit », est un bourgeois de Nüremberg à la tête carrée comme on en trouve dans les portraits de Dürer, « un bon gros Allemand, homme de goût et d’érudition, homme de pipe surtout », aux « paisibles moeurs » et à la « cordialité » toute « germanique ».

Jouant et se jouant de tous les clichés, Balzac produit ainsi un récit plein d’ironie qui est aussi cependant un bel hommage aux romantiques allemands, Hoffmann en tête, experts en fantaisies et en récits qui se prennent eux-mêmes pour objet et soulignent leurs artifices.

Au centre de l’histoire, une sordide affaire de meurtre, pour s’attribuer la fortune d’un riche commerçant que la guerre a jeté sur le fleuve, deux étudiants en chirurgie, qui savent manier le bistouri, et profitent du voyage qui les conduit jusqu’à la garnison où ils doivent prendre du service pour faire un peu de tourisme au bord du Rhin, une auberge toute rouge pleine à craquer ce soir là et la promiscuité qui en résulte. La tentation du magot, une course au clair de lune le long du Rhin, l’âme particulièrement animée, une tête coupée et un corps qui se vide goutte à goutte, un réveil de bon matin dans une flaque de sang et la crainte d’une action effroyable accomplie dans une crise de somnambulisme sont quelques uns des motifs de ce romantisme noir, macabre, qu’on attend dans la bouche d’un allemand bonhomme convié à raconter au terme d’un bon dîner une histoire véridique à faire dresser les cheveux sur la tête!

Cependant, Balzac étant Balzac, la nouvelle ne saurait s’arrêter là. Sous les yeux du narrateur, un des convives qui écoute ce soir là l’histoire de l’auberge rouge, le récit s’interrompt, décrit l’embarras d’un des hommes autour de la table, le riche banquier Frédéric Taillefer, sa confusion à mesure que la narration progresse et que tout porte à penser que le véritable responsable du meurtre n’est autre que ledit personnage. Sous couvert d’une histoire macabre dans la forme des récits à la mode, voilà donc une bonne histoire balzacienne, histoire de vol et de trahison, sur l’origine douteuse des fortunes, prenant leur source dans l’aventure de la période napoléonienne.

La découverte du narrateur que la femme qu’il aime n’est autre que Victorine, la fille de Taillefer, plonge subitement le récit dans la reflexion morale et philosophique. Sachant ce qu’il sait, le narrateur peut-il encore rêver d’epouser la belle Victorine? Troublant cas de conscience! Une réflexion qui n’était pas absente du récit d’Hermann lui-même, puisque celui-ci tournait dejà autour de la question de la proximité de l’intention et de l’action malveillantes. Apres le retour au realisme des conditions et des fortunes, on voit à quel niveau philosophique se hisse brusquement le recit.

Il n’empêche que la leçon qu’en tire Balzac reste ambiguë (c’est pour cela que j’aime Balzac, d’ailleurs, plus romancier que philosophe). Illustration de l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, comment comprendre cependant cette histoire? Comme l’illustration réaliste, voire cynique de la puissante machine à recycler les infamies qu’est l’argent, ce sang du corps social? Ou bien comme la dénonciation morale d’un temps que l’absence de scrupule et de moralité marque d’une tâche criminelle impossible à laver? Nul doute que l’image de cette auberge rouge d’où jaillit le récit ne vaille un peu à sa manière comme le meilleur des commentaires – image digne du meilleur fantastique, avec sa forme de motif tragique, shakespearien, celui de Macbeth par exemple.

Théophile GAUTIER: La Cafetière

Dans une chambre, en Normandie, où son arrivée tardive au domaine d’un de ses amis l’a poussé prestement à rechercher un repos réparateur, Théodore est conduit à assister à une bien étonnante scène. Sous ses yeux ébahis, le décor de la pièce commence à prendre vie. Des personnages descendent de la tapisserie où ils étaient représentés, la cafetière et les fauteuils se déplacent pour venir se placer près de la cheminée. Minuit sonne. La danse commence. Théodore devra-t-il rester spectateur jusqu’au matin de cette féérique assemblée? C’est compter sans la belle Angela, délicate jeune fille, qui est restée à l’écart jusqu’à présent…

Bien qu’il n’y soit nullement question de Noël, mais d’un bal et d’un amour fantastique, j’entre enfin avec ce conte de Théophile Gautier dans le temps des lectures de fin d’année. Le récit qu’on se raconte au coin du feu la veille de Noël en effet est un motif récurrent de la littérature fantastique. Le Tour d’écrou d’Henry James, ne commence pas autrement. Pour cette raison sans doute – l’autre étant que parmi les premiers vrais livres de littérature que j’ai lu il y a eu beaucoup de récits fantastiques et qu’en cette période de l’année on aime à renouer avec certaines joies de l’enfance – j’aime retrouver, le temps de Noël, certaines de ces histoires, qui sont le plus souvent aussi des récits pleins de fantaisie, comme j’aime à me plonger aussi dans certains recueils de contes, tels que ceux d’Andersen. Il ne fallait pas mieux que La cafetière pour combler ce désir.

Texte de jeunesse (Gautier n’a alors pas 20 ans), c’est un de ces contes charmants, sans doute un peu artificiel, ou dans lequel apparaissent de toute part les ficelles, mais qui se lit d’un trait, avec le plaisir de passer un bon moment en compagnie d’un auteur raffiné. Tout Gautier est déjà en effet contenu dans ce récit: l’influence d’E.T.A Hoffman dont l’auteur assume le mélange du surnaturel et de la fantaisie, le goût pour l’époque de la Régence, le culte de l’art, la sensibilité amoureuse, une imagination volontiers chimérique. Point culminant, la danse au cours de laquelle le narrateur tourbillonne avec une charmante apparition au teint de porcelaine et la façon dont il s’en réveille en sachant que ce qui pourrait donner sens à sa vie est désormais définitivement derrière lui est de ces passages délicats qui dans l’adolescence m’auraient provoqué mille tourments délicieux. Je vois mieux avec le temps à quel point tout ceci est travaillé. Mais ce conte est plein de charme et d’une féerie qui m’a donné envie de continuer ces temps-ci dans l’oeuvre de Théophile Gautier. J’ai ouvert à la suite Les Jeunes-France, recueil plein d’une fantaisie délicieuse, sur lequel je reviendrai ici d’ici quelques jours.

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Une petite ville allemande sous la neige, avec sa tour carrée du XIVème siècle, à la frontière polonaise. Sur la plaine, un cavalier se presse. Dans la ville endormie, une petite communauté veille. Car c’est fête ce soir. Dans la demeure qui leur sert de synagogue, ils se sont tous réunis pour fêter dignement cette soirée d’Hanouka autour du chandelier sacré. Mais au loin, la menace gronde. Quelle nouvelle apporte avec lui le cavalier qui vient d’entrer en ville ?

Dans la neige est une nouvelle de jeunesse publiée par Zweig en 1900 dans la revue sioniste Die Welt, mais jamais reprise ensuite en volume. J’étais ainsi passé complètement à côté de ce texte, qui ouvre cependant le deuxième tome des Romans et nouvelles de Zweig publié dans la collection de La Pochothèque. Je dois ainsi un grand merci à Praline, grâce à qui j’ai découvert ce texte court, très efficace, et très poignant aussi.

A travers deux vignettes (le motif merveilleux d’une petite ville allemande du Moyen-Age, avec ses maisons serrées les unes contre les autres, au milieu d’un paysage de neige ; l’image pathétique d’une petite communauté juive, contrainte de fuir les pogroms, dont les membres vont finir gelés sous la neige), Stefan Zweig brasse d’un seul coup de plume tout le registre des récits consacrés traditionnellement à la neige, disons des frères Grimm et d’Andersen à Jack London.

C’est comme si Zweig avait voulu tenir ici toutes les possibilités d’une histoire où la neige joue le rôle principal. Et le moins que je puisse dire, c’est que le résultat se montre fort efficace. Il sert ici de révélateur à l’insécurité vécue par les juifs d’Europe centrale, victimes du fanatisme. Car sous l’image idyllique d’une Allemagne enneigée avec son architecture du Moyen-Âge couve la menace des flagellants, une troupe bien réelle de fanatiques lancée à l’assaut des juifs pour leur faire abjurer leur foi. Restituant ce moment d’histoire, progressivement, Zweig oriente donc le récit du conte vers la tragédie.

Chassés de chez eux par la menace qui les poursuit, Léa, Josué et les siens tentent de gagner la Pologne voisine. Mais on ne court pas sans danger dans la plaine enneigée, tous les récits d’aventure vous le diront. Sauf que de roman ici, il n’y a pas ; ni d’aventure, mais la barbarie, la sauvagerie vouée à la destruction d’un groupe d’hommes à qui on ne reproche que leur fidélité à leurs croyances et à leur histoire. Sous la pression du fanatisme antisémite, l’idylle romantique accouche du pathétique. Un texte essentiel.

Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

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Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: André Kolossov

Tourguéniev, t1« Dans une salle convenablement meublée, quelques jeunes gens étaient assis devant la cheminée. C’était le tout début d’une soirée d’hiver : le samovar bouillait sur la table, la conversation battait son plein et passait d’un sujet à l’autre. »

Pour fixer la discussion, l’un des jeunes gens propose que chacun fasse le récit de sa rencontre avec un être exceptionnel. Il y a dix ans déjà, alors qu’il était étudiant à Moscou, il lui fut donné de connaître un de ces hommes : André Kolossov, étudiant un brin dilettante, mais qui jouissait d’une grande renommée dans le petit monde des étudiants moscovites. Un jour, Kolossov l’invite à l’accompagner dans les environs de la ville chez Sidorenko, un lieutenant en retraite, un joueur, dont Kolossov courtise la fille, Varia. Mais le narrateur ne tarde pas à tomber lui aussi sous le charme de la belle Varia…

Tourgueniev fait partie de ces auteurs (ces très, ces trop nombreux auteurs) découverts à l’occasion d’une lecture merveilleuse et dont je garde depuis le désir de les lire, de les découvrir plus avant. Dans mes années d’adolescence, la chronique douce-amère de Premier amour m’avait transporté, pour des raisons que je n’ai pas retrouvé plus tard, en tout cas pas avec la même fraîcheur, lorsque je l’ai relu, mais j’en ai découvert d’autres alors, tout aussi valables, qui continuent à me faire aimer ce livre et à relancer le désir d’en connaître plus de son auteur. Noël et ses présents a fourni l’occasion qui me manquait. Grâce aux trois beaux volumes que la Bibliotheque de la Pléiade consacre aux Romans et nouvelles complets de Tourgueniev, j’ai commencé à me plonger dans cette œuvre que je découvre, enfin, et avec beaucoup de plaisir, comme presque toujours lorsqu’il s’agit de prose russe, et plus particulièrement cette prose-là, pour l’attention donnée au réalisme des situations, des caractères, parce qu’on y croise quelques beaux personnages féminins, et pour les très belles notations de paysages.

Le premier texte en prose de Tourgueniev est ainsi une étude de mœurs, telle qu’on en écrivait au XIXème siècle, un croquis du milieu étudiant dans le mode réaliste. Le narrateur est un héros ordinaire, un jeune homme de dix-huit ans, volontiers chimérique, qui se paye d’idées romantiques sur l’amour et l’amitié. Le contraste avec André, jeune homme réaliste, voire cynique, qui jouit de la fascination qu’il a appris à exercer sur autrui est patent.

Point de morale cependant, martelée à grand coup de plume. Enjeu de l’amour que lui vouent chacun à leur tour les deux jeunes gens, Varia offre le portrait sensible d’une jeune fille à marier condamnée à la passivité. Entre un père vulgaire, un amant raffiné (André) qui ne songe qu’à prendre du bon temps auprès d’elle et un amoureux exalté (Nicolas, le narrateur), qui l’abandonnera lâchement, Varia est insensiblement expulsée de l’histoire dont elle aurait dû être l’héroïne. Quand l’histoire se referme nul ne peut dire ce qu’aura été finalement son destin:

– Et Varia, qu’est-elle devenue? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, répondit le narrateur.

Chacun se leva, et nous nous séparâmes.

Ce que j’aime chez Tourgueniev, c’est cette saveur douce-amère du récit.