Étiquette : Le Mois anglais 2015

Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais

Le mois anglais 2015

Le mois anglais 2015Comme chaque année à la même date, voici donc que Le mois anglais approche. Comme chaque année évidemment, je me suis inscrit à l’événement, que je ne raterais pour rien au monde. Mais cette année, c’est plus encore, puisque l’arrivée tant attendue de lectures anglaises, qui fait tressauter depuis plusieurs jours les rayons de ma bibliothèque et anime la blogosphère de mille chuchotements, coïncide avec mon retour en pleine lumière, à la barre de ce nouveau site qui hébergera désormais mon carnet littéraire.

Pour ceux qui seraient passés à côté de l’événement (j’entends ceux qui auraient vécu les dernières années sur Mars ou sur Jupiter, car il faut vivre au moins à cette distance pour être passé jusque là à cote de l’événement considérable qui est au blogueur littéraire comme Mister Darcy à Orgueil et Préjugés, ou plus prosaïquement comme le thé à la théière), sachez que le Mois anglais est donc pour nous blogueurs l’un des moments indispensables à la bonne tenue de notre vie de lecteur. Un ressourcement salvateur.

C’est comme la visite à une vieille grand-mère: le même jardin fleuri des mêmes roses, le bon fauteuil qui semble n’avoir passé tout ce temps qu’à attendre votre retour, et l’apple pie de votre enfance qui finit de cuire dans le four. Bref, voilà que pendant les mois de ma bouderie bloguesque les aimables hôtesses qui président aux destinées de ce mois anglais ont continué à s’affairer afin que tout soit prêt le jour tant attendu du premier juin. J’y serai moi aussi, avec un nouvel épisode sans doute du Voyage au centre de ma PAL. Et merci donc à Lou, Cryssilda et Titine qui comme les trois Grâces (des Grâces de porcelaine anglaise, rehaussées d’un liseré blanc sur fond bleu ou gris) veillent sur le bon déroulement de ce mois de festivités. 😉