Achim von ARNIM: Isabelle d’Egypte

Fille du duc Michel, le chef légendaire des tsiganes, Bella voit mourir son père, pendu comme un vulgaire voleur, en compagnie de deux larrons qui ont profité de lui. L’action se passe au début du XVIème siècle, en Flandre. A peu de temps de cela, la jeune fille rencontre Charles – le futur Charles Quint- qui tombe immédiatement sous le charme de la jeune fille, qu’il prend pour une apparition. Dès lors, le destin d’Isabella est tracé: retrouver le prince et être aimé par lui, et donner aux tsiganes un successeur à son père qui saura jouer de sa double ascendance pour redonner une patrie à son peuple.

 

Le principal talent d’Achim von Arnim est de savoir mêler le conte et le récit en un texte enlevé, qui se moque des frontières traditionnelles de l’histoire et de la légende. On imagine souvent, à tort, les romantiques allemands comme les auteurs de sombres ballades, chantant les amours contrariées sous les créneaux d’un bourg moyenâgeux, à la lueur d’une lune barrée de brume. C’est oublier l’ironie qui est la principale qualité de ces auteurs. Dans le récit de von Arnim, rien n’est absent des épisodes obligés d’un récit légendaire: repaire de brigands, mandragore, revenant, golem, mais aucune de ses évocations n’est jamais prise au sérieux. Témoin Cornelius Nepos, la mandragore faite homme, qui vit dans la chimère d’être aimé d’Isabelle et nommé maréchal par le futur Charles Quint. Au moment où Braka, la vieille bohémienne, interrompt le conte qu’elle est en train de faire, c’est le fantôme de Peau d’ours qu’on voit paraître, le héros en personne de l’histoire que vient de raconter la vieille.

 

Cependant les éléments sont là qui tirent aussi le récit vers l’histoire: quelques notations précises sur l’impatience de Charles avant sa majorité politique, une scène de fête populaire, des remarques sur la mentalité des Flamands, mais tressés de telle sorte à la légende, et dans une telle ambiance de carnaval, avec un tel goût du grotesque, que même les éléments objectifs du récit sont emportés par ce qui très vite apparaît comme un pur divertissement littéraire.

 

Achim von Arnim est assez peu connu en France. C’est un tort, car il devrait l’être, au moins, comme l’un des deux auteurs, avec Brentano, du recueil Des Knaben Wunderhorn, d’où Gustav Mahler a tiré les lieder qui ont enchanté plus d’un mélomane. Cette Isabelle d’Egypte montre que ses qualités de narrateur sont à l’égal de celles d’un E.T.A Hoffman par exemple, auquel il fait beaucoup penser, notamment à la désinvolture et l’esprit de caricature avec lequel celui-ci conduit un récit comme Princesse Brambilla. C’est l’une des belles découvertes de cet été, avec le roman de Graham Greene, et les Contes de Grimm, dont je parlerai bientôt.

 

 

Reinhardt HESS: Deutschland

Que penser de la gastronomie allemande? La question, en réalité, n’est pas simple à trancher. Il existe en effet en Allemagne différents styles de cuisine. Une nouvelle cuisine qu’on trouvera essentiellement servie dans les cafés (de préférence des villes universitaires), d’inspiration italienne, mais accommodée d’une façon proprement allemande, une sorte de rêve allemand de la Méditerranée: je garde un souvenir ému d’un plat de gnocchi sautés au speck délicatement saupoudrés d’un hachis d’ail des ours qu’on servait à Freiburg accompagné d’un verre de blanc du pays de Bade. C’est une cuisine qu’on trouvera peu à Kassel où le plaisir de s’alimenter copieusement de quelques bons produits est la seule possibilité qui s’offre au gastronome: la Ahle Wurst est une charcuterie délicieuse et les bières du coin valent ma foi le détour. Il m’a fallu cet été faire le voyage de Marburg, ville par ailleurs magnifique et regorgeant de librairies, pour renouer avec les plaisirs plus légers d »une gastronomie moins traditionnelle. Ailleurs, dans quelques restaurants réputés, une grande cuisine d’inspiration française revisite les classiques et les produits de la cuisine régionale allemande, en n’ayant qu’un défaut: celui de s’accorder moins facilement avec mon portefeuille.

 

Mon dernier voyage dans la Hesse a été cependant l’occasion de m’apercevoir que si j’aime bien charger mes bagages d’un ou deux livres de cuisine ramenés d’outre-Rhin, je n’avais jamais rien acheté concernant la cuisine traditionnelle allemande. C’est chose faite avec ce volume: Deutschland. Kochen und verwöhnen mit Originalrezepten, qui n’oublie aucun des classiques de la cuisine régionale allemande: Soupe aux crêpes de Souabe, Soljanka du Brandenburg, Soles rôties aux crevettes de Hamburg, Carpe au raifort du Palatinat, Ragoût de sandre de Franconie, Saucisses à la bière de Berlin, Foie au pommes et oignons de Thüringe, Cailles farcies du Meckenburg, Lapin au Riesling et aux abricots du Schleswig-Holstein, et ces desserts qui ont pour nom: Crème au vin, Rote Grütze (un délicieux mélange de fruits rouges nappés d’une sauce à la vanille), Beignets de feuilles de sauge, Prunes farcies au caramel, Gâteau aux pommes et crème, Gâteau au chocolat. Une intéressante rubrique réunit les plats de bistrot qu’on déguste en Allemagne accompagnés d’une chope de bière ou d’un solide verre de vin (dans ce pays des contes de fée qui semble être aussi à table la patrie des géants, il n’est pas rare de trouver le vin servi dans des verres de 25 cl et la bière au demi-litre!): Saucisses de foies marinées, Pain aux oeufs et aux crevettes, Bretzel et saucisses blanches au bouillon, Salade charcutière, Pommes de terre et fromage blanc aux herbes. Guten Appetit!

 

(Retour d’Allemagne, épisode 2)

 

Philips Wouwerman 1619-1668

Il y a plusieurs raisons qui peuvent conduire le voyageur à Kassel, l’ancienne capitale des princes de Hesse et aujourd’hui ville principale de la Hesse du nord: les plus connues sont la Documenta – mais la prochaine manifestation est prévue pour 2012; et certains des plus beaux musées d’Allemagne, en tout cas quand la ville aura achevée la petite toilette qu’elle s’offre en ce moment, puisque deux des plus importants, la Neue Galerie et surtout le Hessisches Landesmuseum, dont la merveilleuse collection de papiers peints anciens (Deutsches Tapentenmuseum), sont fermés pour quelques temps pour cause de restauration. Il restait cependant cet été quelques intéressants sujets de visite, notamment l’exposition que la Gemäldegalerie Alte Meister, par ailleurs déjà bien dôtée en oeuvres de ce peintre, offrait de l’oeuvre de Philips Wouwermann, qui reste visible jusqu’au 11 octobre prochain:

 

Philips Wouwerman (1619-1668)

Von Pferden und anderen Leidenschaften

 

On a souvent considéré Wouwerman comme un peintre mineur, l’artisan minutieux de scènes équestres qui s’offrent avec une délicatesse qui n’est pas sans annoncer certains raffinements du XVIIIème siècle. Choisissant de prendre au sérieux la légende, l’exposition de Kassel interroge ce retour obsessionnel du motif. L’organisation des pièces autour de questions thématiques, l’accrochage qui rend les oeuvres à la fois très proches et visibles font découvrir un peintre d’une richesse incroyable, dont le talent ne tient pas qu’à la façon exquise de rendre la robe, le mouvement des chevaux. Car chez Wouwerman, la peinture équestre devient le miroir d’une société dans laquelle justement le cheval occupe une place centrale: scènes de batailles, moments de pause au bord du chemin, évocation du calvaire du Christ, peinture des joies grossières du petit peuple, parties de chasse. Ce sont autant de moments qui offrent, au-delà de la peinture du bel animal, comme autant de perspectives sur le véritable mouvement de la vie: une vie qui s’enracine dans le corps et où la morale elle-même nait d’un certain usage du corps, dans la proximité de l’animal équestre, tout en muscles, en animalité justement, mais paré aussi de la crinière la plus belle, un pur objet de peinture, une sorte d’idéalisation de la Nature.

 

Le talent de Wouwerman est sans doute de construire ainsi une œuvre d’une grande portée morale sachant faire communiquer les différents niveaux de l’existence humaine: le haut et le bas, la mêlée et le ciel moutonnant, nuageux, crevé de lumières obliques, le vivant et le minéral, l’histoire et l’architecture. Bien souvent, pour qui sait regarder le tableau en adoptant un angle inhabituel, une autre histoire se raconte: ici un homme accroupi qui se soulage derrière un talus n’est-il pas le véritable sujet de ce tableau semblant représenter le portrait d’un noble étalon, et là ce chien en train de déféquer au premier plan d’une scène de galanterie courtoise? Ces sortes d’anamorphoses morales qui soulignent en de grossiers raccourcis un monde d’animalité brute gisant sous les manières des hommes sont le clin d’œil ironique du peintre réputé d’élégantes scènes équestres – le premier sans doute a avoir su mettre quelque distance entre lui-même et sa légende.

 

Complémentaire de l’exposition, le catalogue (disponible en allemand) choisit de ne pas reprendre la disposition thématique des salles, mais adopte l’ordre chronologique et propose pour chacune des œuvres un commentaire à la fois synthétique et pertinent.

 

Mon beau petit navire

Après mon petit effacement annuel d’août-septembre, retour ce week-end à la barre de ce blog. Au programme: Rodin, Alex Katz, Martigny, Evian, la Hesse du nord. Un mot sur quelques livres tessinois que je n’avais pas eu le temps de chroniquer au printemps. Un soupçon de Romantisme allemand. Et quelques photos peut-être de mes escapades. Les billets suivent…

Graham GREENE: Rocher de Brighton

Pour venger son chef de clan et s’imposer dans le monde des truands de Brighton, Pinkie Brown, terrifiant gangster de 17ans, surnommé « le Gamin », décide d’assassiner Fred Hale, journaliste au Daily Messenger. Pinkie est un personnage sadique, qui jouit de la brutalité et de son incapacité à engager des liens durables. La police de Brighton conclut au suicide. Mais dans ce qui devait être une mécanique bien huilée tout ne s’arrange pas exactement comme il l’avait prévu. Avant de mourir, Fred a fait la rencontre, dans la foule, d’une femme, Ida Arnold, qui n’a pas d’autre plaisir, pour égayer son séjour à Brighton, que de tâcher de rétablir la vérité sur la mort de son épisodique compagnon. Et voilà qu’une jeune serveuse, Rose, qui détient une information capitale pour l’enquête se met en tête de tomber amoureuse de Pinkie. Comment achever le travail commencé? Y a-t-il une autre solution, quand on est un jeune garçon inhibé et tout juste initié au plaisir de donner la mort que d’ajouter les morts aux morts?
La première scène du livre, conçue comme une séquence de cinéma, met en scène, dans la foule joyeuse de Brighton, la course de Fred Hale, mort en sursis, qui cherche à échapper à ses assassins en s’attachant comme il peut à cette vie qui passe. Rejeté de la compagnie des femmes venues prendre ici du bon temps, il est cependant pris en affection par l’une d’entre elles, la joyeuse et plantureuse Ida Arnold, qui ne connaît d’autre règle que le plaisir et le goût de la justice. Il ne m’en a pas fallu plus pour être séduit par le roman.
Sous couvert d’un thriller mettant en scène un règlement de comptes entre malfrats, c’est en réalité une fable morale de haute tenue que compose Graham Greene. Car sous cette affaire de vengeance et de rivalité entre truands, une autre histoire court, qui est la raison de la première, explique les agissements des personnages, une fable humaine, universelle, disant le goût du bien et la passion du mal. Pinkie n’est qu’un gamin, un truand de quartier, mais capable de donner la mort, exerçant sur les minables qui l’approchent une fascination diabolique. Son indifférence aux autres, à l’existence même d’autrui prend source dans une sorte de renversement de la morale religieuse qui sous la forme de la tempérance et du puritanisme reste l’une des motivation de sa vie. C’est peut-être ce qui rend la rencontre improbable avec Rose possible, comme lui catholique, et qui prouve dans sa fréquentation du jeune gangster sa capacité à être comme lui fascinée par le mal… ou à s’illusionner comme lui. Brighton, lieu des gaietés et plaisirs populaires, fournit un théâtre remarquable à cette histoire.
Dans le fil du récit, de courtes vignettes peintes avec la main assurée d’un miniaturiste évoquent avec art les joies faciles de la plage, le vol des oiseaux de mer, la fumée des vapeurs, les lointains maritimes. C’est dans le décor de la station balnéaire anglaise que restent pris les personnages, histoire de souligner leur manque d’horizon. En harmonie ou en contrepoint avec leurs pensées, ce sont comme autant de petites fenêtres ouvertes sur le monde, disant leur capacité à dire oui ou non à la vie:
Il n’existait rien dont elle ne réclamât la parenté; la glace publicitaire derrière le dos du barman lui renvoyait sa propre image; les filles sur la plage longeaient la promenade en éclatant de petits rires étouffés; le gong résonnait sur le vapeur de Boulogne; la vie était belle. Seule l’obscurité dans laquelle se mouvait le Gamin, sortant de chez Franck, retournant chez Franck, lui était hostile; elle ne pouvait prendre en pitié ce qu’elle ne comprenait pas.
Une belle découverte donc. Et un grand merci à Blog-o-Book et aux Editions Robert Laffont, qui m’ont envoyé ce roman.

Eté allemand

Vous voyez le chemin qui court en arrière-plan de cette page? Et au-dessus le petit pont reliant les différentes lettres du titre de ce blog? C’est là que je suis. La première photo a été prise, il y a deux ans, près d’Höxter et Fürstenberg, au bord de la Weser, en Allemagne. Le pont est l’un de ceux qu’on trouve au hasard de la promenade dans le majestueux Karlsaue, l’un des plus grands parcs baroques urbains d’Europe. Après un petit tour entre Suisse et Haute-Savoie, à l’occasion d’une semaine autour du lac Léman (d’où je ramène quelques jolis catalogues d’expositions), retour au plein coeur de  l’Allemagne, plus exactement dans la region de la Hesse, qui avec la Thüringe et la Franconie constitue le poumon vert du pays, et un extraordinaire réservoir de légendes. Au programme: visite aux frères Grimm, qui sont des voisins, villes, forêts, musées, peut-être un petit coucou à Goethe (à Francfort ou à Weimar), un rendez-vous avec Luther à Eisenach, et une pensée émue pour Brentano, Achim et Bettina von Arnim qui se sont rencontrés non loin d’ici à Göttingen et constituent ce que l’on a appelé le cénacle romantique de Heidelberg. Et puis tout plein de livres…

Bernard NOËL: Le Château de Cène

Il existe deux types de récits érotiques (de qualité, j’entends): ceux dont l’exercice est d’émoustiller les lecteurs en disant ce qui d’habitude ne se dit pas, et les poèmes transgressifs. Les premiers jouent des conventions du roman réaliste, qu’ils portent au-delà de ce que la décence habituellement autorise, s’affichent comme libertins ou grossiers, donnent à jouir de cette liberté. Les seconds sont des exercices le plus souvent hallucinés mettant le sexe en relation avec les dominantes de l’existence humaine: la jouissance et la mort. L’étonnant livre de Bernard Noël appartient à cette deuxième catégorie là.

 

C’est un livre bien sûr à ne pas mettre entre toutes les mains. Interdit et saisi en 1969, condamné pour outrage aux bonnes moeurs en 1973. Aujourd’hui où il semble que plus rien ne choque, à moins qu’on ne prenne tout simplement plus la peine de se laisser choquer, en adoptant l’air blasé de ceux qui voient une preuve de libéralité dans ce qui n’est qu’une incapacité à réagir, on trouve le livre dans toutes les librairies. Mais sous sa couverture discrète, attention, c’est une véritable tempête.

 

Bernard Noël choisit d’adopter la trame de bien des romans d’aventures. Dans un mystérieux pays, un homme, désireux de découvertes, vient s’installer dans un village éloigné où l’on se livre à de primitifs rituels. Initié aux cultes de la communauté, il en devient l’un des membres, connaît les joies de l’amour pur, d’une sexualité sans entraves. Mais au delà du petit bras de mer, le château de la mystérieuse prêtresse qui préside aux cultes villageois devient pour le narrateur un lieu de convoitise. C’est donc un nouveau voyage qui commence, avec épreuves, mystères, et tout l’attirail des romans d’aventures: une falaise qui s’ouvre pour livrer passage au visiteur, des tubes transparents servant de voie de transport, etc.

 

L’aventure pourtant n’est que la trame d’un périple plus étonnant encore se jouant à la fois dans les mots et dans les situations. Dans les situations: une multiplication de situations pornographiques, transgressives. Mais dans les mots aussi: car l’art de Bernard Noël consiste en même temps à s’efforcer d’inventer une langage, une façon de raconter et de nommer la réalité après tout la plus commune, la plus triviale, en dépassant l’échec qui mine tout récit pornographique (et rend pour la même raison déprimant les films du même genre à d’autre dose qu’homéopathique): la répétition, jusqu’à l’ennui, du cycle désir-pénétration-orgasme. Cette faillite potentielle du genre qui devrait être le plus capable de susciter le plaisir du lecteur cependant, les auteurs de romans érotiques y répondent habituellement par le moyen de variations scénaristiques: Bernard Noel les examine toutes – et m’interdit de les nommer par souci de respecter la décence de ce blog. Mais la façon dont il les dit montre que pour lui l’essentiel est ailleurs.

 

Peut-être son pari est-il perdu d’avance. J’ai tendance en tout cas à le penser, comme devant tout récit de ce type (Histoire de l’oeil de Bataille par exemple). Depuis Rimbaud au moins nous savons que pour les poètes le dérèglement est la figure et l’expérience de l’absolu, du sacré, d’une existence qui s’ouvre enfin à soi, à l’autre et au monde dans le dépassement des conventions, des barrières. Mais je ne suis pas certain que le fantasme dit, vécu comme une réalité, imposé à soi-même comme une violence initiatique permettant de couper avec le cours naturel du monde soit la véritable liberté poétique.

 

Il reste cependant que Bernard Noël est un poète, un grand poète et que ce texte peut être rangé parmi les meilleures réussites du genre érotique du XXème siècle. Je ne saurais dire si le livre m’a plu – à supposer que plaire soit ce que l’auteur recherche. Mais c’est me semble-t-il une expérience de lecture qu’il faut savoir faire – en LECTEUR AVERTI, prévenu bien entendu sur la nature du récit, qui reste bien dérangeant, choquant même par endroits…

 

Christopher PRIEST: Une femme sans histoires

Attention, récit piégé! Il y a plusieurs entrées possibles dans ce livre. Et d’abord, l’histoire elle-même. Première version: Alice Stockton, écrivain spécialisée dans les histoires vraies de femmes est venue s’installer, après son divorce, dans un petit village du sud de l’Angleterre. Cherchant le calme pour écrire, la jeune femme noue des relations d’amitié avec l’une de ses voisines, son aînée, Eleanor. Après la mort de celle-ci, Alice va essayer de recomposer le puzzle de sa vie. Mais qui peut dire ce qui se cache derrière le masque d’une existence sans histoires?… Deuxième version: pour des raisons qu’elle ignore, Alice a vu saisir son livre par le ministère de l’Intérieur, et sa voisine, Eleanor, a été retrouvée assassinée. Alice, qui se débat avec des problèmes de santé dus aux radiations qui ont contaminé le sud de l’Angleterre à la suite d’un accident nucléaire français, cherche en vain à retrouver son livre… Troisième version: quelle importance donner dans tout cela aux étranges comportements de Gordon Sinclair, qui se présente comme le fils d’Eleanor? Et ces récits de soucoupes volantes ou de violence sont-ils le réel ou le produit du regard halluciné de Gordon?

 

L’image qui me vient à l’esprit quand je repense à ce roman est celle du puzzle. Le puzzle de la vie d’Eleanor, qui tente de se reconstruire après une séparation sentimentale, cependant que son corps, sous les effets de la radiation, la lâche, est à l’image du puzzle que constitue le roman. L’idée astucieuse de Christopher Priest est que jamais le lecteur n’est en mesure de savoir quel est le statut du livre qu’il a sous les yeux. Ce qui pourrait sembler être un roman réaliste, dans le goût de ces romans de la campagne anglaise, est-il un récit d’espionnage? un roman de science-fiction? un roman fantastique? La réponse à cette question est importante car elle détermine la compréhension que nous avons des faits.

 

Cela faisait un moment que j’avais envie de lire un roman de cet auteur. Et franchement, l’idée du livre, telle que je l’expose, avait tout pour me séduire. Malheureusement, je n’ai pas trouvé la réalisation à la hauteur de l’enjeu. L’écriture un peu froide, objective, qui caractérise bien des productions britanniques contemporaines, même de premier plan (le prix Nobel Doris Lessing), ne m’a pas semblé bien convenir à ce qui se présente d’abord, même si c’est discrètement, comme un récit de science-fiction. Et l’idée elle-même du livre ne se découvre vraiment qu’après-coup, quand, en réfléchissant à ce qu’on vient de lire, on essaye de surmonter la première impression, peu enthousiaste, que donne la lecture du roman.