Alexandre DUMAS: Le Chevalier de Maison-Rouge

Par une soirée semblable à bien d’autres soirées du temps de la Révolution, Maurice Lindey, jeune garde national et républicain reconnu, offre sa protection à la jeune Geneviève Dixmer, dont tout l’éloigne, en particulier l’engagement politique. Mais la jeune femme est superbe et sans doute pas insensible non plus à l’élégance du jeune homme. Pour le remercier, la belle inconnue offre même un baiser, et une bague. A partir de là, une mécanique inexorable s’enclenche. On est en mars 93: la Terreur est imminente. La position de Maurice qui le place régulièrement de garde auprès de Marie-Antoinette, emprisonnée au Temple, en fait une fréquentation recherchée par les royalistes qui gravitent autour de Geneviève, conduits par le mari de la jeune femme et par le mystérieux chevalier de Maison-Rouge, qui ont juré de délivrer la reine. Maurice pourra-t-il longtemps décider de ne pas choisir entre l’amour et la politique? D’autres héros que lui, chez Dumas, se seront pendant longtemps tenu à ce parti chevaleresque. Mais y a-t-il place encore pour quelque chose de chevaleresque en ces temps troublés de Révolution?

Ce n’est sans doute pas le meilleur Dumas. Et peut-être même pas un Dumas du tout, tant il semble que la part de l’auteur ait été réduite par rapport à celle laissée ici à la collaboration de Maquet. Je crois l’avoir déjà dit, on reconnaît assez bien dans ses romans ce qui est de Dumas et ce qui est d’un autre. Dumas a le génie des dialogues et des transitions, de l’enchaînement des intrigues. Maquet dans ces matières est plus poussif. Parce qu’il manque ce qui fait souvent le prix des romans de Dumas, ce Chevalier est donc un bon feuilleton, mais qui ne se distingue pas assez du commun de ce qui se publiait à l’époque.

Pourtant j’avais envie depuis longtemps de le lire, à cause de son titre, que je trouve admirable et aussi de cette ambiance de capes et d’épées transportée au beau milieu de la Révolution française, c’est-à-dire à l’aube de la Terreur, qui, en fauchant tout azimuts, fera en sorte qu’on manque singulièrement de personnel pour ce genre de rôle. Il y a quelque chose d’ambigu dans le regard porté par Dumas sur la Révolution, qui est celui de toute une génération, la génération romantique, obligée de regretter ce temps de l’héroïsme – la société d’Ancien-Régime – à quoi a mis fin cette Révolution qui est cependant la matrice des ambitions et des idéaux de la société moderne.

Enfin il y a cet érotisme contenu, mais qui donne vie au texte, qui fait que si le personnage de Geneviève n’est sans doute pas à la hauteur de la romantique Olympe de Clèves, on prend goût cependant à cette passion capable de sensualité jusque dans la confrontation avec la mort.

Gottfried Wilhelm LEIBNIZ: Discours de métaphysique

Le Discours de métaphysique, remarque Christiane Frémont, l’une des éminentes spécialistes de Leibniz: «est structuré comme une création: on y assiste à la construction du monde.». Cet essai, le premier en forme du système leibnizien, touche un enjeu principal, qui tient dans la question de la nécessité: pourquoi fallait-il que Dieu agisse comme il l’a fait en créant ce monde? Pour répondre à cette question, Leibniz va convoquer trois figures: Alexandre, César et Judas. Car l’urgence de la question peut être comprise en un triple sens. Logique d’abord: Dieu prévoit tout, y compris ce que seront les conquêtes d’Alexandre; de l’idée de perfection divine, Leibniz dégage donc l’idée d’un être dont la notion enveloppe tous les prédicats. C’est ce que Leibniz appelle dans le Discours la notion individuelle du sujet, qui peut rendre raison de tout ce qui lui arrivera, c’est-à-dire dans laquelle les événements, à la manière de la notion individuelle d’Alexandre, sont contenus comme des prédicats. De la logique, on glisse aisément à la métaphysique: car si Dieu voit tout ce qui arrivera à César, cela ne signifie-t-il pas que tout ce qui lui arrive est nécessaire, et qu’il faille renoncer donc à l’idée même de liberté? Sans doute pas, si on prend garde à distinguer ce qui est certain (donc prédictible) et ce qui est nécessaire (qui ne pourrait pas ne pas exister). Avec cette distinction, Leibniz trouve donc le moyen de sauver l’idée de contingence, même si c’est au prix de circonvolutions qui ne convaincront pas tout le monde. Le mot de Kant parlant de la théorie leibnizienne est resté célèbre: «la liberté du tourne-broche»!. Enfin, il y a une question morale: il faudra expliquer aussi que Judas est bien responsable de son crime, et non pas Dieu, quand bien même celui-ci a choisi un monde dans lequel il y a un Judas.

Méditation sur la formule «Dieu agit de la manière la plus parfaite», que vous trouverez à la première page, le Discours est un effort pour produire une métaphysique qui sauve à la fois la foi et justifie la science. L’apport principal est de produire une théorie nouvelle du monde, fondée sur la notion de représentation: il faut que la perfection divine soit lisible dans sa création, que les créatures s’accordent entre elles en un tout qu’on nommera l’harmonie du monde, que Dieu même n’agisse pas hors d’ordre. D’où les métaphores de l’ouvrier, de l’architecte, qui abondent dans ce texte. Et aussi celles de la perspective, du point de vue.

Mais comme le but de Leibniz est de fournir un concept de la représentation qui soit accessible à la raison, l’apologétique ne verse pas, comme habituellement, dans l’énoncé des mystères de Dieu, dont la sagesse ne serait perceptible que dans un acte de foi, mais renforce la perception que nous nous faisons de la cohérence du monde et de l’action divine. Le Discours est tout sauf un traité de bigoterie. Ce n’est pas bonté que d’être le produit de la création arbitraire d’un être bon. Et ce n’est pas liberté, même divine, que d’agir en s’écartant de ce que prescrit la raison. Si la foi a sa place, à côté et au-dessus de la raison, c’est parce que Leibniz a su montrer qu’elle était d’abord une sorte de confiance rationnelle dans l’absolue sagesse divine. Rien n’oppose plus donc la science et la religion. Pour preuve encore ce Discours qui au détour du cheminement proposé sait produire par exemple une théorie physique nouvelle fondée sur la notion de la force (la dynamique) en remplacement, ou plutôt en correction, de la mécanique cartésienne et de ses lois du mouvement. On n’avait jamais aussi bien essayé de dire que la réflexion rationnelle (donc l’observation du monde, la physique, et les mathématiques) peut se montrer la plus courte voie pour conduire à la foi.

Inflation

J’ai cédé dernièrement de nouveau à ma passion, qui consiste à mener la lecture de plusieurs livres de front, en commencer 3 puis 5, puis 10, puis 20, sans jamais rien finir, mais qui permet, en obéissant à un ordre très rigoureux de la progression, de toujours aller de l’avant. Il y le livre que je lis le soir, avant de dormir (Matthias Sandorf de Jules Verne, parce que je n’avais pas envie de laisser retomber le filon aperçu avec l’ouvrage critique de Tadié dont j’ai parlé récemment), celui que j’étudie (Leibniz), celui que je n’oublie pas, mais qui est resté bien trois semaines sur ma table (Andric), celui que je viens de commencer et que j’aurais vite fini au rythme d’une heure chaque matin (Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan). Il y a aussi tous ces textes d’histoire, de sciences humaines, de critique et histoire littéraires dont j’ai dévoré la moitié, et que j’ai abandonné, parce qu’ils ont été remplacés bientôt par de nouveaux textes d’histoire, de sciences humaines, de critique et histoire littéraires tout aussi passionants. En même temps, je picore, ici ou là: quelques pages de Sand, une nouvelle de James, un peu de littérature anglaise aussi, mais  jamais rien de fini. Enfin, et j’en reparlerai peut-être un de ces jours, les souvenirs parisiens de De Amicis, que je lis en italien, grâce à ce magnifique objet que je viens de me procurer, une liseuse, ou un liseur comme vous voulez, un livre électronique, cyberbook, e-book, cybook, qui me permet de lire, avec le confort d’un vrai livre, grâce à son principe de papier et d’encre numériques tout ce que depuis des années j’ai téléchargé ici ou là, sans jamais pouvoir poursuivre ma lecture plus d’une heure sur l’écran de mon ordinateur. Le problème, c’est que pour rajouter une note dans cette bibliothèque, il me faut avoir fini un livre. Et depuis quelques temps, de livre, je n’en finis point!

Jean-Yves TADIE: Regarde de tous tes yeux, regarde!

Vous vous souvenez sans doute du temps où vous dévoriez, enfant, les pages de romans d’aventures. L’île au trésor, Ivanhoé, Les Trois mousquetaires étaient vos livres de chevet. Ce temps où les noms de Walter Scott, d’Alexandre Dumas suffisaient à éveiller cet espoir d’un plaisir démesuré en quoi, comme tout lecteur avide, vous croyez encore aujourd’hui. C’est le même désir qui vous tient chaque fois que vous entrez dans une librairie. Alors, la simple évocation des Voyages extraordinaires de Jules Verne suffisait à vous transporter dans ce monde de la fiction que vous adorez tant. Jules Verne était votre héros. Vous en avez lu cinq, dix, quinze. Jean-Yves Tadié, spécialiste célèbre de Marcel Proust et du roman d’aventure les a tous lu entre dix et treize ans. Les 62 voyages extraordinaires!

C’est fort de cette expérience, que l’historien reconnu de la littérature se penche dans cet essai très personnel, impressionniste sur les grands thèmes des romans de Jules Verne. Une étude critique donc. Vous saurez tout des thèmes de l’île, de la machine, de la robinsonnade. Vous étudierez l’imaginaire maritime de Jules Verne, apprendrez à reconnaître certaines autres problématiques moins connues. Mais cet essai est aussi une sorte d’autobiographie littéraire, dans laquelle Jean-Yves se souvient de ce temps où il lisait Jules Verne. La guerre, les vacances à Montreux en Suisse, le portrait d’une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle. Tadié nous rappelle que derrière le critique il y a d’abord un lecteur. Et comme Tadié en plus est un lecteur boulimique, qui semble avoir tout lu, et un lecteur par certains côtés resté enfant – c’est le prestige de la lecture – cela donne un essai vivifiant, comme je les aime: une fois que vous l’avez refermé, vous n’avez plus qu’un désir, d’ouvrir – et très vite !- de nouveau d’autres livres!


Honoré de Balzac: Pierrette

Sylvie et Jérôme-Denis Rogron sont deux merciers retraités qui après s’être enrichis à Paris rentrent à Provins, dans leur province afin d’y mener la belle vie. La mercerie est leur domaine. Et c’est en petits boutiquiers racornis qu’ils recueillent la fraîche et spontanée Pierrette Lorrain, une enfant de douze ans, leur cousine éloignée. Pierrette ne tarde pas à souffrir des mesquineries de Sylvie Rogron, incapable de comprendre la gratuité, la générosité d’âme qui fait le caractère de sa cousine. Bientôt la jalousie s’en mêle. La célibataire de quarante ans qu’est Sylvie croit que Pierrette rêve de lui voler son prétendant. Les rivalités politiques aggravent encore sa condition: car l’enfant devient bientôt le jouet, l’instrument et l’enjeu des luttes locales entre légitimistes et libéraux, à la veille de la Révolution de juillet…

Ce premier volet des trois romans réunis par Balzac sous le titre des Célibataires n’est pas le plus connu des romans de la Comédie humaine. C’est dommage. Car après un début en fanfare du meilleur romanesque, on entre dans une fable sombre, peut-être l’une des plus sombres de tout l’œuvre de l’écrivain tourangeau qui, si il abandonne ici la Touraine pour une autre région n’en est pas moins impitoyable dans la démonstration qu’il dispense des mesquineries de la vie de province et d’une société qui ne peut s’ériger que sur le sacrifice de tout ce qu’il y a de beau, de touchant, de délicat.

Jean GIONO: Le Déserteur

Au départ, c’est un nom, un surnom, et une collection d’images religieuses réalisées à la gouache dans la lignée des images d’Epinal. Charles-Frédéric Brun, dit le Déserteur (1804-1871) qui, pendant 20 ans, a peint à Nendaz, dans le Valais, les portraits des saints patrons des villageois qui l’hébergeaient. Invité par un éditeur suisse à publier un texte en regard de la reproduction des oeuvres de ce peintre mystérieux, qui a réellement existé, mais dont on ne sait rien, Giono se saisit de l’occasion et compose une magnifique biographie imaginaire. On sait que Charles-Frédéric Brun est un français. Mais d’où vient-il? D’Alsace, comme le laisse penser son accent? Mais qu’est-ce que des paysans valaisans de 1850 savent de l’accent alsacien? Ne pourrait-il pas venir d’une autre région de France? Et puis, qui était-il? Un soldat qui a tué son capitaine? Un notaire, comme le croient les villageois à cause de ses mains blanches? Un évêque? Et qu’est-ce que ce surnom de déserteur? de quoi au juste est-il déserteur?


Abandonnant momentanément la Provence ou le Trièves qui servent habituellement de cadre à ses romans, Giono compose un texte fait de points d’interrogations, de vides, de blancs. Le Déserteur, cet homme qui cependant a réellement existé, devient, sous la plume de Giono, un extraordinaire personnage de roman, dont la complexité, sous une fausse naïveté d’apparence, le parcours, la fuite rappellent d’autres personnages célèbres de l’écrivain: comme Langlois (Un roi sans divertissement) ou Angelo (Le Hussard sur le toit) le déserteur est d’abord en fuite de la société, déserteur de la vie ordinaire, peut-être de lui-même.


Il est difficile de savoir tout ce que Giono a investi dans ce personnage. Mais un chose est certaine: sous la plume de cet extraordinaire raconteur d’histoires, la biographie, ou qui se prétend telle, est toujours chez lui un récit piégé. Avant Le Déserteur, il y avait eu Pour saluer Melville, autre biographie imaginaire, puisque sous couvert de raconter Melville, Giono invente le récit d’une aventure amoureuse de l’écrivain américain avec un personnage imaginaire. Dans Noé, où il prétend nous raconter comment il a composé Un roi sans divertissement, les pages qui se disent autobiographiques sont elles aussi inventées. A chaque fois cependant une figure émerge: celle du créateur, écrivain ou peintre, et de son étonnante similitude avec les personnages dont j’ai parlé plus haut, Langlois ou Angelo, comme si c’était dans la fiction finalement qu’il fallait aller chercher la vérité de l’écrivain.


Il y a une dernière question qui personnellement m’intéresse dans ce roman, mais elle est peut-être un  peu spécialisée: c’est celle du rapport de Giono avec la Suisse, en particulier avec Ramuz, dont ce livre prouve, une fois de plus, la connaissance intime que Giono en avait. Je n’ai jamais lu chez les critiques d’analyses satisfaisantes à mon goût concernant cette question. Je ne doute pas cependant qu’ils existent. Cette note est donc aussi une sorte de bouée lancée à la mer…

Le joli mois de mai

19 mai! Bientôt deux mois! Je n’avais pas l’impression d’avoir délaissé ce blog si longtemps. Pendant ce temps, les lectures s’accumulent, quelques voyages aussi, et des lectures en rapport avec ces voyages. Bref, il va falloir au plus tôt rattraper le retard. C’est le but pour moi de ce blog: ne laisser aucun livre que je lis sans une note. Donc, si tout va bien, dans la semaine qui suit, une série de fiches, en cascade: la mémoire des livres lus pendant ces presque deux mois passés sans rien écrire ici.

Alexandre DUMAS: Pauline

En 1830, la jeune Pauline de Meulieu rencontre, au cours d’une chasse, l’étrange Horace de Beuzeval, récemment revenu des Indes. L’homme jouit d’une réputation très solide. On vante son sang froid. Mais ses comportements étonnent. Et il fréquente de curieux amis. Bientôt Horace et Pauline se marient. Lorsque, après quelques mois, Horace annonce qu’il doit s’absenter afin de se rendre en Normandie chasser avec ses amis, Pauline se montre inquiète: on ne parle dans les journaux que de bandits sévissant dans la région. Au bout de quelques temps, la jeune femme décide de partir rejoindre son époux… Une étrange aventure commence dans laquelle le narrateur de cette histoire, le jeune Alfred de Nerval ira jusqu’au bout de l’amour et de l’horreur.

Passages secrets, bandits, meurtre sordide, abbaye en ruine, cachot, tempête, escapades en Écosse, en Suisse, en Italie – tous les éléments sont réunis dans ce livre pour une histoire dans le plus pur style de la littérature gothique. Ceux qui n’ont pas lu les récits fantastiques de Dumas (Les Mille et un fantômes) ne l’attendent peut-être pas dans ce registre. C’est un tort. Car en la matière, le talent de l’auteur des Mousquetaires est certain. Et d’autant plus que Pauline est une oeuvre de jeunesse, rédigée, à la différence des romans historiques plus célèbres, sans l’aide d’aucun «collaborateur».

Si vous aimez l’art du récit et cette atmosphère un peu «tirée par les cheveux» du romantisme, il vous faut lire Pauline. Le récit est admirable. D’abord pour sa structure narrative. Reprenant avec habileté la structure ancienne du roman à tiroirs, Dumas trouve le moyen de raconter son histoire selon un ordre différent de la linéarité des événements évoqués. La multiplication des narrateurs (Dumas, Alfred, Pauline, et même un quatrième narrateur qui n’est pas nommé, mais intervient à temps pour narrer les hauts faits d’Horace en Inde), l’enchevêtrement des récits finissent par tisser comme une toile autour des personnages. Autre intérêt: ce roman est un véritable manifeste par lequel Dumas scelle son appartenance à la génération de 1830.

Tout cela contribue au caractère profondément artificiel de ce roman. Mais l’artifice, nous rappelle Pauline, n’est pas toujours un défaut. Il peut être la matière de notre plaisir, surtout lorsque l’artifice sert la liberté absolue d’un écrivain qui revendique le droit, pour le plus pur bonheur de son lecteur, de multiplier les coïncidences, les références à quelques archétypes littéraires ou ces passages «obligés» sans lesquels l’aventure n’est pas: le secret, la scène de reconnaissance, le suspens, la chevauchée, le trésor, les méchants.