Catégorie : Montagne

Belinda CANNONE: La forme du monde

Romancière, Belinda Cannone pratique aussi la marche, en montagne, une montagne d’été. Et quand elle ne marche pas, elle danse, le tango, cette danse dont on a dit suggestivement qu’elle était une idéalisation de la marche. Prélude à de poétiques réflexions sur notre façon d’être au réel et d’habiter le monde, cette longue pratique de la marche, entre les pas de laquelle on reconnait aussi l’expérience de mille émerveillements comme les chausse-trappes de l’existence avec ses ruptures et ses recommencements, a fini par nourrir cet essai sensible, aux subtils accents philosophiques.

J’avais entendu il y a quelque temps l’auteure dans une émission à la radio, et je n’avais pas été très convaincu par son propos. Preuve qu’il faut parfois s’en tenir avec les écrivains à ce qu’ils savent faire, c’est-à-dire des livres, cet essai dont le beau titre et la couverture suggestive ont fini par titiller mon désir de lectures voyageuses. Un voyage par les cols et les cimes, bien sûr, mais aussi parce que, on ne le dira jamais assez, la marche est un puissant allié à la méditation du monde, une déambulation dont les mérites contrastés d’une philosophie du sens et d’une philosophie du désir, le sentiment océanique de la vie, la littérature de mer et de montagne sont quelques unes des principales stations. Il y a aussi bien sûr ce très beau titre qui donne quelques pages formidables dont j’ai publié un extrait dans mon billet précédent. L’essai est complété par quelques lectures montagnardes, de Jean Giono (Regain), de Marlen Haushofer (Le Mur invisible), de Simone de Beauvoir (La Force de l’âge).

La forme du monde

Je poursuis la lecture de l’essai de Belinda Cannone, commencée hier soir, texte sensible et suggestif sur les impressions de la marche, notamment en montagne. Au détour d’un chapitre, ces deux belles pages, qui donnent leur titre à l’ouvrage. L’auteure se trouve alors dans le Valais, en Suisse, montant d’Arolla vers le Pas de Chevres…

Au fil de l’ascension, une belle montagne, sur l’autre versant de toute la vallée, se révéla progressivement dans toute sa masse et m’apparut comme un cône gigantesque: je puis dire qu’elle «prit forme» tandis je m’élevais, son dessin d’ensemble ne me devenant perceptible que quand j’eus atteint une certaine altitude. Ce n’est pas qu’elle était si belle, d’ailleurs. Mais voici l’intérêt de prendre de la hauteur : la forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. À la réflexion, elle devait être assez somptueuse, cette montagne, car je me rappelle m’être émue d’un petit banc, vraiment tout seul sur un épaulement, posé devant la majesté de la chaîne comme au bord de l’infini.

Bien sûr, il n’y a pas une forme mais des formes diverses qui, ailleurs qu’en montagne, sont presque toujours invisibles – souterraines. Mais voici ce que j’essaie d’exprimer par ces mots de «forme du monde» : habituellement, nous marchons sur le monde et, qu’il soit plat ou vallonné, nous le percevons (si nous prenons le temps d’y songer) comme une surface amorphe qui soutient nos pieds. Tandis qu’au cours de l’ascension, ses figures se révèlent, extraordinairement variées, et nous prenons conscience que le monde a une forme. Il est du reste très difficile de décrire ces multiples figures: immenses formes coniques, arcs de sommets formant de vastes cuvettes ou vasques, pointes, dents carrées ou en crochet, plissements, éboulis de pierres, épaulements, combes, petits plateaux, glaciers cascadant ou retenus sur des sommets plats, alpages en délicats vallonnements, escarpements, boursouflures, nappes – fastueuse variété qu’offre la montagne et que je ne peux d’ailleurs mémoriser, même quand je suis devant le tableau : que je ferme les yeux une seconde et le spectacle m’étonne à nouveau. Mais ce que j’apprends alors : ce monde, que je perçois ordinairement comme un faisceau de routes soutenant notre avancée, supportant aussi des forêts, des champs, des oiseaux et toutes sortes de merveilles, certes, mais semblant n’être qu’un support, ce monde surgit soudain et, dans sa surrection, montre la prodigieuse diversité des formes, des matériaux et des architectures dont il est susceptible, la prolixité de ses rythmes, la fantaisie de ses agencements… Et, si je m’autorisais un peu d’anthropomorphisme, je dirais: quelle majesté m’apparaît alors, quelle grandeur!

Belinda CANNONE, La forme du monde, Flammarion, 2019