Catégorie : Littérature slave

Srdjan VALJAREVIĆ: Côme

 Au  sortir de la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, un jeune écrivain serbe est invité par la fondation Rockfeller à résider pendant un mois sur le lac de Côme, au prétexte d’y travailler à l’écriture d’un roman. Dans la luxueuse propriété qui s’étage au-dessus de Bellagio, le jeune homme est confronté à une population internationale d’artistes et de savants en résidence, souvent bien plus âgés que lui. Le faste de l’endroit, la beauté des paysages, les convenances sociales, la complicité avec les domestiques, des rapports d’amitié naissant, au village, avec des habitants de Bellagio, de longues courses dans la colline ou la montagne, et surtout la passion immodérée pour le bon vin et les grands whiskys vont suffire à peupler le quotidien du jeune homme. Sous le prétexte d’écrire un roman, commence en réalité un merveilleux mois de vacances…

Comme plusieurs autres titres que je lis en ce moment, j’ai découvert le roman de Srdjan Valjerević au hasard de mes explorations en bibliothèque. C’est le titre qui a attiré mon regard. Je cultive en effet une véritable passion à l’égard des grands lacs du nord de l’Italie, où j’ai déjà passé plusieurs fois plusieurs semaines. J’ai tiré le livre de son étagère pour voir s’il s’agissait bien du lac de Côme. Et vu que le quatrième de couverture promettait un récit élégiaque, tout cela ajouté à l’origine de l’écrivain a suffi à me convaincre. Je viens de passer avec ce roman deux excellentes journées.

D’une écriture blanche, très descriptive, c’est le récit d’un jeune homme qui ne va pas très bien, en témoignent ses excès de boisson, un récit dans lequel il ne se passe pas grand chose – c’est ce qu’il faut aimer : le héros se lève tard, prend le temps de se remettre de la cuite de la veille, se promène dans la luxueuse propriété des bords du lac de Côme, déjeune et dîne à la villa, tâche d’échapper aux conversations conventionnelles des autres pensionnaires, noue quelques amitiés, descend au village, se régale d’une excursion en montagne ou sur le lac et boit, boit, boit. On pourrait appeler ce roman: éloge de la déambulation ou de la promenade. Pas de fil narratif donc sinon celui de ces 30 journées qu’égrènent les 30 chapitres de ce qui se présente comme une sorte de journal, témoignage d’un mois passé à toute autre chose qu’écrire et dont il reste cependant ce récit, preuve des cheminements souvent tortueux de l’écriture.

C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Le ton, bien souvent élégiaque, une esthétique des petits riens, une autodérision permanente, tout ce qui fait les bonheurs d’une certaine littérature d’Europe centrale. Au détour de ses phrases, j’ai pensé à Thomas Bernhard, à Robert Walser. Au centre du récit, l’histoire d’un homme, qui se répare, d’une réconciliation avec le monde comme seule l’Italie peut-être la rend possible. Même la passion immodérée pour l’alcool devient ici un exercice de convivialité autour de quelques bons vins. L’excès – de nourriture, de vin, de beauté, de paysages sublimes – n’y est plus destructeur, comme dans la Yougoslavie en cours d’implosion que quitte le temps d’un mois le narrateur, mais intégrateur. C’est en tout cas ce que j’ai lu, dans le creux de phrases qui méritent qu’on s’y attarde. Un art du non dit qui culmine dans l’amitié amoureuse nouée avec Alda, au village, autour de quelques dessins, dans la connivence du narrateur et de Sommerman, scientifique renommé aux Etats-Unis, dont on apprendra qu’il est un rescapé des camps de la mort, ou dans le souvenir des cloches de la cathédrale de l’église de son enfance, aujourd’hui en territoire étranger.

Julia VOZNESENSKAYA: Le Décaméron des femmes

le-decameron-des-femmesElles sont dix. Dix femmes en quarantaine dans une maternité de Leningrad. Dix femmes qui viennent d’accoucher et qui, pour passer le temps, décident de consacrer les dix soirées qu’elles ont devant elles à se raconter. Dix fois dix histoires, sur le modèle du Décaméron de Boccace. Au centre du roman, leurs histoires, récits de relations d’hommes et de femmes : histoires de premier amour, désirs, violences, frustrations, confessions, joies, peurs, espoirs et angoisses. Dix portraits de femmes. Dans les lointains, l’URSS, la tragédie de l’Histoire, les souvenirs encore vifs de la guerre, les rêves trompeurs d’émancipation.

C’est au hasard d’une promenade en bibliothèque, dans le désœuvrement d’un week-end qui commençait, que j’ai trouvé ce livre. J’aime ces moments de liberté. Et plutôt que de fréquenter les librairies, j’aime alors me perdre entre les rayonnages d’une bibliothèque, feuilleter les livres que je retrouve là de semaine en semaine, ceux qu’on n’emprunte plus, ou plus guère. J’aime glisser parmi ces textes dont beaucoup ne font plus l’actualité, souvent injustement, et n’ont pas non plus acquis le statut tant convoité de classiques – une forme d’injustice encore. Parfois, je vais plus loin. J’emprunte un de ces livres. La rencontre n’est pas toujours réussie. J’y ai trouvé de grands moments de lecture aussi cependant. Car j’aime me plonger dans ces livres qui me ramènent à une autre époque de ma vie de lecteur, qui me rappellent d’autres enthousiasmes, qui me font souvenir d’un temps où ce qu’on juge important ou désirable de lire se distribuait autrement.

Le Décaméron des femmes nous ramène au temps de l’Union soviétique et de la littérature des dissidents. Publié en Allemagne, en 1985, peu après que Julia Voznesenskaya ait quitté l’URSS, c’est le roman d’une féministe, qui a du faire grincer les dents de bien des caciques du Parti, et trouva son public en Occident. C’est le roman d’une époque donc, mais dont le temps qui passe, et avec lui l’Histoire, a peu à peu sédimenté la matière. C’est ce que j’aime aussi avec ces lectures entreprises par hasard, hors de toute actualité. Le propos du livre, bien sûr, tient en une idée :  au royaume des travailleurs, la travailleuse n’est pas reine ! C’est le propre des récits de combat.  Poursuivant, à la manière romanesque, l’engagement initié par Olympe de Gouges, Voznesenskaya fait le portrait d’une Révolution inachevée, qui a exclue de son projet émancipateur les femmes, soit la moitié de l’humanité.

Peut-être la matière en est-elle plus sombre cependant, car la question n’est plus ici celle de droits qu’il suffirait de conquérir afin de permettre aux femmes  de jouir des bienfaits de la Révolution à égalité avec les hommes. Sous le niveau de la domination économique, à laquelle l’organisation collectiviste des moyens de production prétend avoir réglé son compte, se découvre un autre niveau de domination, dont sont d’abord victimes les femmes, primaire, premier, sauvage, une violence du désir, de la satisfaction des pulsions, qui est aussi la violence de la guerre, des blessures de l’Histoire. La Révolution n’a pas pacifié les rapports humains. Elle en a simplement fait varier les manifestations. Les moments les plus poignants du recueil, les plus difficiles aussi tiennent à cette thématique. Les récits de viols, de morts se mêlent à des récits de guerre, de prisons, de camps, explorant, sous l’apparence officielle de la république des travailleurs, la perpétuation secrète du fascisme.

Il y a plus cependant dans ce livre qu’une idée, un engagement, une critique. A travers ces dix femmes, de tous les milieux, Voznesenskaya offre un portrait attachant de la condition féminine. A travers Olga, ouvrière au chantier de l’Amirauté, Larissa, professeur de biologie, Zina-la-Zonarde, Natacha, l’ingénieur, Valentina, la fonctionnaire du soviet de la ville, Albina, l’hôtesse de l’air, Galina, la dissidente, Nélia, professeur de musique, Emma, metteur en scène, Irina, la secrétaire, un portrait polyphonique de la condition féminine se construit, par petites touches, avec ses pudeurs, ses moments de doute, ses frustrations, ses traumatismes, ses espoirs, ses joies.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

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Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: André Kolossov

Tourguéniev, t1« Dans une salle convenablement meublée, quelques jeunes gens étaient assis devant la cheminée. C’était le tout début d’une soirée d’hiver : le samovar bouillait sur la table, la conversation battait son plein et passait d’un sujet à l’autre. »

Pour fixer la discussion, l’un des jeunes gens propose que chacun fasse le récit de sa rencontre avec un être exceptionnel. Il y a dix ans déjà, alors qu’il était étudiant à Moscou, il lui fut donné de connaître un de ces hommes : André Kolossov, étudiant un brin dilettante, mais qui jouissait d’une grande renommée dans le petit monde des étudiants moscovites. Un jour, Kolossov l’invite à l’accompagner dans les environs de la ville chez Sidorenko, un lieutenant en retraite, un joueur, dont Kolossov courtise la fille, Varia. Mais le narrateur ne tarde pas à tomber lui aussi sous le charme de la belle Varia…

Tourgueniev fait partie de ces auteurs (ces très, ces trop nombreux auteurs) découverts à l’occasion d’une lecture merveilleuse et dont je garde depuis le désir de les lire, de les découvrir plus avant. Dans mes années d’adolescence, la chronique douce-amère de Premier amour m’avait transporté, pour des raisons que je n’ai pas retrouvé plus tard, en tout cas pas avec la même fraîcheur, lorsque je l’ai relu, mais j’en ai découvert d’autres alors, tout aussi valables, qui continuent à me faire aimer ce livre et à relancer le désir d’en connaître plus de son auteur. Noël et ses présents a fourni l’occasion qui me manquait. Grâce aux trois beaux volumes que la Bibliotheque de la Pléiade consacre aux Romans et nouvelles complets de Tourgueniev, j’ai commencé à me plonger dans cette œuvre que je découvre, enfin, et avec beaucoup de plaisir, comme presque toujours lorsqu’il s’agit de prose russe, et plus particulièrement cette prose-là, pour l’attention donnée au réalisme des situations, des caractères, parce qu’on y croise quelques beaux personnages féminins, et pour les très belles notations de paysages.

Le premier texte en prose de Tourgueniev est ainsi une étude de mœurs, telle qu’on en écrivait au XIXème siècle, un croquis du milieu étudiant dans le mode réaliste. Le narrateur est un héros ordinaire, un jeune homme de dix-huit ans, volontiers chimérique, qui se paye d’idées romantiques sur l’amour et l’amitié. Le contraste avec André, jeune homme réaliste, voire cynique, qui jouit de la fascination qu’il a appris à exercer sur autrui est patent.

Point de morale cependant, martelée à grand coup de plume. Enjeu de l’amour que lui vouent chacun à leur tour les deux jeunes gens, Varia offre le portrait sensible d’une jeune fille à marier condamnée à la passivité. Entre un père vulgaire, un amant raffiné (André) qui ne songe qu’à prendre du bon temps auprès d’elle et un amoureux exalté (Nicolas, le narrateur), qui l’abandonnera lâchement, Varia est insensiblement expulsée de l’histoire dont elle aurait dû être l’héroïne. Quand l’histoire se referme nul ne peut dire ce qu’aura été finalement son destin:

– Et Varia, qu’est-elle devenue? demanda quelqu’un.

– Je ne sais pas, répondit le narrateur.

Chacun se leva, et nous nous séparâmes.

Ce que j’aime chez Tourgueniev, c’est cette saveur douce-amère du récit.

Léon TOLSTOI: Les Cosaques

Tolstoi, Les CosaquesAprès avoir quitté Moscou sur un coup de tête pour s’engager dans un régiment de Cosaques, Olenine, un noble moscovite, avide de donner un sens à sa vie, arrive au Caucase, une région sauvage, aux confins de la Russie. La vie militaire, le quotidien à la stanitsa, village cosaque, les beuveries et les « bals », les parties de chasse dans la forêt vont changer la vie du jeune Russe. Mais quelle vie au juste ? Car c’est un double idéal qui s’offre à Olenine dans le dépaysement de cette contrée lointaine : le dévouement total, ou l’amour de Marion, la belle Cosaque…

 

C’est un curieux roman de guerre, où il ne se passe rien ou presque. Cantonné au bord d’un cordon fortifié qui s’étend le long du fleuve Terek, Olenine ne voit rien de ce pays sauvage que de brèves sorties en pays ennemis dans des opérations militaires, en compagnie des Cosaques. Personnalités farouches, établis là depuis une époque lointaine, les Cosaques, bien que de culture russe, offrent au jeune Olenine l’image de cet ailleurs auquel il aspire, en vertu de leur ressemblance avec les Montagnards tchétchènes qui sont pourtant leur ennemi. Pendant tout le roman, le Caucase restera ce pays de montagne et de neige, qu’Olenine devine de l’autre côté du Terek, et la steppe qu’il habite, balayée par le vent et infestée de moustiques. Pour lutter contre les incursions de Montagnards et protéger leurs stanitsas, les Cosaques ont, avec l’appui des troupes impériales russes, développé toute une stratégie de contrôle de ces confins. La vie de ces Russes qui ont fini par s’assimiler à la culture locale est l’un des aspects les plus intéressants de ce roman.

 

Il en est un autre aussi qui tient à ce que ce roman est d’abord bien entendu un roman de Tolstoi. En compagnie de l’oncle Erochka, personnalité simple et primitive, un franc buveur épris de liberté, Olenine découvre les joies de la chasse. Ses virées dans la nature sont l’occasion d’une nouvelle profession de foi. Le dévouement à autrui et la fusion dans la nature sont les conditions de cette foi renouvelée, qui peut se passer de Dieu cependant :

« Le bonheur, le voici, se dit-il à lui-même, le bonheur consiste à vivre pour les autres. C’est clair. L’homme a reçu un appétit de bonheur ; donc cet appétit est légitime. En le satisfaisant égoïstement, c’est-à-dire en recherchant pour soi richesse, gloire, commodités de l’existence, amour, il peut se faire que les circonstances ne nous permettent pas de satisfaire nos désirs. Ainsi, ce sont ces désirs qui sont illégitimes, et non l’appétit de bonheur. Alors, quels sont les désirs qui peuvent toujours être satisfaits, en dépit des conditions extérieures ? Lesquels ? La charité, le renoncement ! »

Mais l’amour de Marion, une jeune Cosaque, fille de ses logeurs à la stanitsa, qu’Olenine admire comme l’incarnation de cette liberté un peu sauvage est-il compatible avec cet exploit de dévouement aperçu dans la solitude d’une nature peinte par petites touches par un Tolstoi poète et paysagiste ? Fiancée à un jeune Cosaque, Lucas, qu’Olenine a fait bénéficier de sa générosité, Marion semble céder à ses avances, avant de refuser finalement sa demande en mariage. Cet éloignement de la jeune fille, son retour à cette sauvagerie inaccessible qu’Olenine croyait pouvoir atteindre auprès d’elle met le point final à cet histoire. C’est un départ aussi : celui d’une œuvre inspirée -hantée-, comme celle de Tolstoi, par la fascination de l’amour inaccessible et les joies d’une nature impossible à rejoindre.

 

 

Une Lecture commune avec Karine

Lu dans le cadre du Challenge Un hiver en Russie

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et du challenge Un classique par mois

Un classique par mois

Alexandre POUCHKINE: La Dame de Pique

La-DAme-de-pique.jpgLa vieille comtesse Natalia Pétrovna Golitsyna détient-elle le secret de toujours gagner aux cartes ? Trois cartes, à jouer l’une après l’autre, trois cartes gagnantes, assurant la fortune de celui qui connaît le secret. Légende ? Farce ? Pouvoir mystérieux ? Hermann, officier distingué, va se laisser tenter et s’efforcer de convaincre Natalia Pétrovna de lui léguer son secret. Facétieuse jusque dans la mort, la vieille comtesse jouera son dernier coup dans une partie dont l’enjeu sera la raison du jeune homme…

La Dame de pique est sans doute l’une des plus belles illustrations de l’efficacité que permet d’atteindre l’art de la nouvelle. La fin, déjà contenue dans le titre, demande cependant au lecteur à être interprétée, même si une citation, en exergue, le met sur la voie : « La dame de pique signifie une malveillance cachée. » Figure de la vieille comtesse comme de la partie décisive qui à la fin du récit coûtera sa fortune et sa raison à l’imprudent Hermann, cette dame de pique met d’emblée le lecteur en face d’un récit qui tire du jeu à la fois son sujet et sa forme. Déployant ses effets, comme on abat l’une après l’autre ses cartes maîtresses, Pouchkine y rencontre différentes figures du fantastique (le comte de Saint-Germain, une revenante), mais sans s’y attarder, tout comme des motifs du récit réaliste (un officier au revenu modeste, une pauvre parente sentimentale, plus quelques figures de « flambeurs » en la personne d’hommes du plus grand monde qui aiment à prouver leur liberté au jeu). Le dialogue, la satire sociale, quelques remarques mêmes sur la littérature russe arrivent à trouver place dans ce condensé romanesque d’une cinquantaine de pages.


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Ivan TOURGUÉNIEV: Premier amour

Tourguéniev - premier amourConvié au cours d’un repas entre amis à faire le récit de son premier amour, Vladimir Petrovitch se souvient. C’était en 1833, l’été de ses 16 ans. Le jeune homme prépare sans zèle ses examens d’entrée à l’université. L’arrivée d’une princesse désargentée et de sa fille, qui occupent la maison d’à côté la villa qu’ont louée ses parents dans les environs de Moscou ne tarde pas à précipiter la vie du jeune homme dans le trouble, de désir et d’amertume mêlé, d’une première passion amoureuse…

Description douce-amère de la passion amoureuse, d’où émerge un magnifique portrait de femme tels que seuls savent en produire les écrivains russes, ce Premier amour est d’abord l’un des très beaux souvenirs de lecture que je garde de mes années d’adolescence. Relisant le texte, près de 25 ans plus tard, contrairement à la règle qui veut que je ne rouvre jamais un livre dont le souvenir reste associé à mes premiers plaisirs de lecteur, je n’ai bien sûr pas retrouvé cet espèce d’enchantement très caractéristique des lectures adolescentes. Il en émerge cependant le beau motif d’une fable morale centrée sur le conflit des intérêts et des générations, un style délicat et un climat qui finalement fonctionne encore, notamment autour de l’évocation de cette petite société estivale dont le pivot est occupé par le personnage de Zénaïde, dont le narrateur tombe éperdument amoureux.

Agée de vingt-et-un-ans, donc de quelques années l’ainée de Vladimir Petrovitch, Zénaïde est une gracieuse jeune femme dont tout le monde autour d’elle semble être définitivement amoureux. Le narrateur l’observe de derrière la palissade qui sépare son jardin du parc de la villa de ses parents. Flanquée d’une mère vulgaire et inculte, princesse désargentée en regard de laquelle elle est un vivant portrait de la grâce et de la beauté, la jeune fille a réuni autour d’elle une petite communauté d’admirateurs dévoués sur lesquels elle règne, cultivant leur jalousie et leur faisant faire mille sottises. Admis à lui servir de page, Vladimir Petrovitch ne tarde pas à se joindre à eux. Sans en comprendre la raison, il devient le témoin du changement de caractère de la jeune femme.

Avec le portrait de Zénaïde, c’est l’un des aspects les plus réussis du récit de Tourguéniev. Le temps que met le narrateur à comprendre que l’aura de séduction que diffuse la jeune femme porte au-delà de la petite communauté d’hommes qui par jeu se sont réunis autour d’elle au cours de cet été et que son propre père est homme avant d’être père porte symboliquement toute la distance qui sépare un jeune homme qui aspire à être adulte de la véritable maturité, naissance douloureuse à la réalité déprimante des rapports sociaux. Derrière le jeu joué de Zénaïde pliant à ses envies des hommes désireux d’obéir à tous ses caprices, il y a l’humiliation dissimulée qui naît de la condition sociale de la jeune femme, condamnée à aimer en dehors du cercle de ceux sur qui elle exerce son empire un homme plus âgé qui la domine et qui se révélera n’être autre que le père du narrateur.

Première étape douce-amère d’un mois de janvier russe partagé entre le désir de lire (ou de relire) quelques grands classiques et le goût du thé russe, c’est dans un compartiment de train que le voyage se poursuit, à écouter la confession du déraisonnable Pozdnychev, conduit par la plume (un temps ennemie du précédent) du très moraliste Tolstoi (billet à suivre…)