Catégorie : Littérature slave

Ivan TOURGUÉNIEV: Moumou

« Tout au bout de Moscou, dans une maison grise, agrémentée d’une colonnade blanche » vit une vieille femme de haut rang. Ne sachant trop quoi faire de ses jours et de ses nuits, elle se comporte de manière tyrannique à l’égard du nombreux personnel qui la sert de manière servile. Le portier Gérasime, un grand gaillard sourd-muet ramené de la campagne, dont tout le monde se moque un peu quand il a le dos tourné, n’est pas le dernier à la tâche. Timidement, il est tombé amoureux de Tatiana, une blanchisseuse de la maison. Mais voici que la vieille aristocrate se mêle de marier Tatiana à un cordonnier ivrogne…

Écrite en avril-mai 1852, alors que l’auteur se trouvait en détention à Saint-Pétersbourg, la nouvelle Moumou est un de ces joyaux comme on en trouve en abondance dans l’oeuvre de Tourguéniev. Mêlant la critique sociale et un portrait tout à la fois humoristique, émouvant, pathétique, c’est un de ces petits bijoux qu’on pourrait lire en France sous la plume d’un Maupassant par exemple. Le lien entre les deux écrivains d’ailleurs est patent, et j’aurai peut-être l’occasion d’éclairer davantage cette question dans un prochain billet (vous l’aurez compris, je suis engagé encore pour quelques temps dans l’oeuvre de Tourguéniev, qui m’accapare presque totalement ces temps-ci…).

Pour des raisons un peu confuses, Moumou réussit à passer la barrière de la censure et fut publié en 1854. Inutile de préciser que le censeur qui laissa passer le texte fut sevérement tancé! On aime parfois à moquer l’aveuglement de la censure, et peut-être une forme d’inculture. En l’occurrence, le fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à la suite de cette « bévue » par la Direction centrale de la censure aurait fait un très bon critique littéraire. Peut-être le fut-il par ailleurs. Car si ses mauvaises raisons sont autant de bonnes raisons pour nous, qui donne toute sa valeur au texte de Tourguéniev, en tout cas le censeur savait lire: « Je trouve que la publication du récit qui porte le titre de Moumou est déplacée, car il présente un vilain exemple de la façon dont les maîtres utilisent leur pouvoir sur leurs serfs. […] En lisant ce récit, le lecteur doit obligatoirement être plein de compassion pour un paysan opprimé, sans être fautif, par l’arbitraire seigneurial. […] Dans l’ensemble, les tendances et en particulier le ton de l’œuvre indiquent à l’évidence que le but de l’auteur consistait à montrer à quel point les paysans sont opprimés par leurs seigneurs sans être fautifs, souffrant uniquement de l’arbitraire de ces derniers et des exécutants aveugles, eux-mêmes paysans, des caprices de leurs maîtres. »

Il y a en effet quelque chose dans la nouvelle de Tourguéniev qui dépasse le sort des personnages mis en scène: son texte est une dénonciation du système du servage; la vieille dame (inspirée par la mère même de l’auteur – Tourguéniev avait des comptes personnels à régler!), un des nombreux exemples de la tyrannie seigneuriale; le portier Gérasine, l’incarnation du peuple russe, à la fois brimé et naïf.

Et pourtant, le talent de Tourguéniev tient d’abord à son art de romancier, qui ne sacrifie jamais le récit à une abstraction ou une idée. Ses personnages sont des types, c’est-à-dire des figures incarnées, qu’il cerne avec la précision d’un portraitiste avisé. Empêché de se déclarer auprès de celle qu’il aime, Gérasime qui, sous ses dehors de bête brute cache un cœur délicat, reporte son affection sur un chien, qu’il sauve de la noyade. Tout son personnage tient dans ce double regard que permettent de porter sur lui l’entourage (qui le craint et en rit) et ses actions (qui révèlent l’envers simple et bon du personnage). Oscillant de l’humour (car Gérosime aussi fait rire) à un registre plus pathétique, la langue de Tourgueniev épouse ce double regard. Et fait mouche!

Ivan TOURGUÉNIEV: Le Journal d’un homme de trop

« Le médecin vient de partir. Enfin j’ai réussi à en tirer quelque chose! Malgré ses finasseries, il n’a pu s’empêcher de se trahir, à la fin! Oui, je mourrai bientôt, très bientôt. Les rivières vont dégeler et moi je m’en irai… ». Au seuil de la mort, un homme se souvient. Mais à quoi bon écrire sur soi, quand on sait qu’on va mourir ? Au fil des jours qui lui restent à vivre, le narrateur cherche un sujet, sa plume marque un temps d’arrêt, pendant qu’à l’extérieur le temps lui même hésite entre le début du printemps et le retour à l’hiver. Jusqu’à ce souvenir. Six mois passés il y a quelques années dans un chef-lieu de province. Une petite ville bâtie à flanc de coteau, sans grâce et miserable. Mais au milieu de cette situation malheureuse, une jeune fille, Lise, la fille d’un des principaux fonctionnaires du district. Le temps du premier amour…

Cette longue nouvelle lue d’une traite un soir de la semaine dernière s’ajoute à ma découverte toujours aussi passionnée de cet écrivain russe un peu négligé aujourd’hui, je le regrette. Tourguéniev est un écrivain qu’on ne lit plus beaucoup. C’est dommage. La célébration de son bicentenaire, en 2018, n’a guère suffi pour redonner un peu d’actualité à cet auteur. Il faut dire que les manifestations ont été peu nombreuses. Il y a heureusement Bougival, près de Paris, où tout amateur de Tourguéniev devrait se rendre, et la datcha (aujourd’hui musée) surplombant la Seine où l’écrivain a vécu ses dernières années. Un pèlerinage! Il y a aussi Baden-Baden, en Allemagne, qui organise ces temps-ci une exposition sur laquelle je glisserai sans doute quelques mots la semaine prochaine.

On résume parfois Tourguéniev à un auteur charmant, limpide (trop?), ciselant des textes jamais très longs et à la trame sentimentale douce-amère. Et c’est ce que j’aime aussi chez cet auteur. Mais enfin, rien chez lui de l’ampleur d’un Tolstoi, des complications d’un Dostoïevski! Ce Journal d’un homme de trop est le bon exemple pour montrer que les choses sont en fait un peu plus complexes. Le héros du Journal, un homme au seuil de la mort, confiant sa vie de bon à rien, pourrait être justement un personnage de Gontcharov ou de Dostoievski:

« De trop, de trop… C’est une excellente formule que j’ai trouvée là. Plus profondément je rentre en moi-même, plus attentivement j’examine toute ma vie passée, et plus je me convaincs de la rigoureuse vérité de cette expression. De trop : c’est bien cela. Cette formule ne s’applique pas aux autres hommes… Les hommes il y en a de mauvais, de bons, d’intelligents, de bêtes, d’agréables, de déplaisants; mais de trop… non. Enfin comprenez-moi bien : l’univers pourrait fort bien se passer d’eux… bien
entendu; mais l’inutilité n’est pas leur qualité principale, leur signe distinctif, et lorsque vous parlez d’eux, les mots
« de trop » ne sont pas les premiers qui vous viennent aux lèvres. Tandis que moi… de moi, il n’y a pas moyen
de dire autre chose : homme de trop, c’est tout. Surnuméraire, et tout est dit. »

Je ne veux pas trop en dévoiler, et vous laisse deviner comment l’histoire d’amour entre le narrateur et Elisabeth finit par tourner. Mais le titre en dit déjà bien assez. Deux rivaux: un jeune aristocrate bellâtre venu de Pétersbourg, un autre jeune homme, discret, mais habile. Un duel qui tourne mal, pour qui recherche du moins les grandes aventures héroïques. Et puis un narrateur à la fois sensible et inutile. Avec l’homme de trop, Tourguéniev créé un de ces types dont le roman russe a le secret, spectateur malgré lui des émotions d’autrui, notamment de l’amour qui saisit la jeune fille dont il est amoureux, condamné à vivre en spectateur de la passion des autres:

« Perdu dans la foule, inaperçu même des demoiselles de quarante-huit ans agrémentées de boutons rouges sur le front et de fleurs pâles sur la tempe, je regardais… »

Un chef d’oeuvre (un de plus…) d’amertume et de délicatesse!

Ivan TOURGUÉNIEV: Pères et fils

Devant un relais de poste, dans la campagne russe, en plein 19ème siècle, un homme attend. Nicolas Petrovitch Kirsanov attend son fils, Arcade. Parti étudier à Saint-Pétersbourg, celui-ci revient, pour quelques semaines d’été, dans la propriété familiale, accompagné d’un nouvel ami, Eugène Vassiliev Bazarov…

On réduit souvent la litterature russe du 19ème siècle aux questions sociales qu’elle pose ou aux conflits idéologiques qu’elle illustre. Je ne crois pas que ce soit lui rendre entièrement justice, même si l’obsession sociale, politique des 19ème et 20ème siècles russes a porté un temps les lecteurs à se concentrer sur cette question. Pères et fils reste un grand livre de ce point de vue cependant. Il rend sensible, à travers une belle galerie de personnages, la difficile libéralisation du pays, le poids des pesanteurs sociales, notamment d’une condition paysanne difficile à réformer, ou la naissance d’un esprit révolutionnaire et matérialiste.

Pères et fils confronte deux générations, dans lesquelles viennent s’incarner les oppositions : les Pères libéraux tentés par une voie à l’occidentale ou le respect des vieilles traditions; les Fils prônant des convictions nihilistes. Car l’Histoire est d’abord une affaire de générations. En donnant voix aux personnages qui l’incarnent, Tourgueniev a trouvé le moyen de rendre sensible le mouvement de l’Histoire comme une suite de perspectives dispersées, de projections de soi vers des futurs divergents. Les frères Kirsanov, des petits aristocrates terriens, Vassili Ivanovitch Bazarov, un ancien chirurgien militaire, qui incarnent la génération des pères, sont tous trois des individus singuliers, tout comme Arcade et Bazarov, les fils.

Paul Petrovitch Kirsanov, l’oncle d’Arcade, est un homme tiré à quatre épingles, jaloux de sa bonne éducation, qui se rêve en une sorte d’aristocrate anglais, libéral par élégance. Après un chagrin d’amour, qui fut la grande aventure de sa vie, il a trouvé refuge dans la demeure de son frère, Nicolas. Celui-ci est un propriétaire terrien, libéral également, mais un peu dépassé par la gestion de sa propriété. Veuf, il a depuis peu retrouvé l’amour dans les bras d’une jeune fille du peuple, Fénetchka, avec qui il a eu un enfant, mais à qui il hésite à proposer le mariage par respect des conventions sociales. Lorsque le roman commence, Arcade, son fils aîné, rentre au domaine, après plusieurs années d’études. Il est accompagné d’un camarade, Bazarov, avec qui il s’est lié récemment d’amitié.

Avec Bazarov, Tourgueniev a sans doute créé l’un des plus grands personnages de toute la litterature russe. Étudiant en médecine, brillant, posant sur le monde un regard matérialiste et positiviste, le jeune homme professe des idées nihilistes. Il n’y a que des sensations, professe-t-il, croyant se libérer ainsi du respect des vieilles conventions qui corsettent dans une vision sentimentale et religieuse une Russie profondément conservatrice. Tombé amoureux d’Anne Serguéïevna, qui, après l’avoir côtoyé avec plaisir, repousse ses désirs, Bazarov est cependant rattrapé par ses sensations, dans une réplique ironique de Paul Kirsanov, l’aristocrate libéral tant détesté. Son double destin tragique (rejeté par celle qu’il aime, il est tué accidentellement par le typhus qu’il étudie) est sans doute celui d’un parti dans les excès duquel Tourgueniev, le progressiste, ne se reconnaît pas. Mais il est d’abord, surtout le naufrage singulier d’un homme. Et c’est cela aussi qui fait de Tourgueniev un grand romancier.

L’affection des pères pour leurs fils entre qui s’interpose la logique des temps est un autre des aspects les plus réussis du roman. Le bel incipit ou les chapitres au cours desquels Bazarov rend visite à ses parents offrent des pages touchantes dans lesquelles chacun reconnaîtra, au-delà d’un moment singulier de l’Histoire russe, le recommencement perpétuel des relations entre les parents et les enfants, dans ce mélange caractéristique d’affection parfois un peu maladroite et d’incompréhension, de distance qui suffit à humaniser le débat social et politique que le roman met en scène. On sent chez Tourgueniev l’amour des personnages, cette humanité donnée, rendue à chacun au-delà de ce qu’ils illustrent. Et c’est un autre aspect de mon intérêt pour cet auteur.

Car un roman de Tourgueniev, ce sont d’abord des personnages. On perçoit souvent chez l’auteur le poids de quelque chose de plus grand qu’eux, qui les dépasse, mais ne les fait pas disparaître, et dont ils essayent de faire quelque chose. Le motif sentimental illustre parfaitement cette dimension du roman. Ramené par ses désirs, ses sensations à cette idéalisation qu’il dénonce, Bazarov tombe sous le coup de sa passion pour une Anne Serguéïevna jouée à son tour par la logique capricieuse de l’amour… des amours qui unissent sa jeune soeur, Katia, et Arcade, dans la coulisse pour ainsi dire des grands débats qui agitent les autres personnages.

Peut-être ces percées d’amour sont-elles la vraie leçon d’un auteur finalement plus sentimental qu’idéologue, comme ses descriptions sensibles d’une nature russe évocatrice que j’aime tout particulièrement sous sa plume.

Bref, un grand et beau livre, qui donne envie d’en lire plein d’autres encore.


Fiodor DOSTOÏEVSKI: Les nuits blanches

À Pétersbourg, l’été, dans les beaux quartiers, les gens partent pour leur datcha. Sauf le narrateur, peut-être, qui, perdu dans la brume de ses pensées, préfère se livrer à de grandes promenades quotidiennes et solitaires dans cette ville qui, dans la blancheur laiteuse de nuits sur lesquelles le soleil ne se couche pas, apparaît comme un rêve sorti des eaux. Une nuit justement, au retour d’une de ses errances habituelles, il tombe sur une jeune fille qui pleure au bord d’un canal. Nuit après nuit, une relation de confiance se noue entre les deux jeunes gens. Ils se confient l’un à l’autre, se racontent leur histoire. Leurs coeurs se rapprochent. Jusqu’où le rêve éveillé de ces nuits blanches pourra-t-il conduire nos deux jeunes gens?

J’ai relu tout récemment ces Nuits blanches, presque par hasard, au moment de l’offrir à une amie. Me demandant quel livre je pourrais choisir, qui soit à la fois un de ces livres particuliers, auxquels on tient, mais qui ne soit pas trop long non plus, je suis tombé, en furetant dans les rayons de ma librairie, parmi titres connus et inconnus, et après avoir désespéré de trouver plusieurs romans que j’avais dans l’idée, sur ce « petit » Dostoievski, qui doit être, si je me souviens bien, le livre par lequel j’ai découvert cet auteur, à moins que ce ne soit Crime et Châtiment, ou Le Joueur – finalement je ne sais plus vraiment. Glissant sur les premières lignes de ce roman dont je gardais un souvenir tendre, entre insomnie (je crois bien l’avoir dévoré pendant les premières heures d’une nuit) et une fascination naissante pour la littérature russe, découverte autour de mes 20 ans, la tentation a été trop grande de retrouver cette impression, qui tapisse depuis longtemps mon souvenir, des rencontres nocturnes de Nastenka et du narrateur de ce récit. A croire que la relecture de livres aimés au sortir de l’adolescence ou au tout début de mes années d’adulte soit en passe de devenir une rubrique à part de ce carnet de lecture! Mais une fois de plus, j’ai lu un autre livre… Moralité : on peut lire et relire un livre, ce n’est jamais le même qui passe sous les yeux. Celui-ci s’incorpore au temps, à l’expérience présente. On ne retrouve jamais en lisant ses impressions de jeunesse.

Car les héros de cette histoire sont jeunes. Sans être encore d’un âge vénérable, je me demande quand même si, en m’éloignant de la jeunesse qui est la leur, je ne vois pas différemment leur histoire. J’ai vécu la même chose l’an passé en relisant Le Rouge et le noir. C’est la richesse des grands textes. Ils nous donnent aussi d’une certaine manière à mesurer le temps, par cet art tout particulier qu’ils ont de le raconter.

Une jeune fille qui pleure le regard noyé dans un canal. Un jeune homme aventureux, épris de grands sentiments. Un locataire qui s’installe à l’étage d’un appartement où vivent une grand-mère et sa petite fille. Le jeu croisé des confidences, l’asymétrie des désirs et la difficulté des coeurs à se retrouver en même temps au même endroit. Tels sont les éléments d’une histoire qu’on pourrait dire « romantique », si, sous couvert d’histoire sentimentale, Dostoïevski ne se livrait pas ici à une subtile satire du romantisme en fait.

Il en va évidemment des modèles, notamment celui de Pouchkine, que l’auteur démarque en s’en distinguant. Au point de naissance du récit, ou mieux des deux récits, puisque le récit du narrateur et de Nastenka enveloppe une autre histoire, celle de Nastenka et du locataire, qui est le centre absent de la narration vers lequel tous les désirs convergent et qui rend possibles comme impossibles les amours présentes, au point de départ donc, une rencontre, comme il en va dans toutes les histoires d’amour. La convergence fortuite de deux trajectoires. La mise en présence de deux singularités. La rencontre amoureuse est le fondement même de l’amour, et peut-être sa principale expérience.

Cette rencontre a son idéologie: la théorie de l’amour comme élection entre deux coeurs. En mettant en scène des jeunes gens qui tombent amoureux du premier jeune homme, de la première jeune fille qu’ils rencontrent, Dostoïevski plonge évidemment un regard amusé du côté de ces représentations.

Pourtant, dans le même temps, le destin de ces personnages garde quelque chose de touchant. On parle souvent du pessimisme de Dostoïevski, de son regard décapant jeté sur la société, et cela concerne aussi son style, son refus conscient de « bien » écrire, c’est-à-dire de se situer dans l’imitation des modèles français, ou anglais, bref d’être une sorte de Tourgueniev bis. Mais ce regard décapant enveloppe une grande tendresse, je crois, à l’égard de ses personnages. C’est l’idée que je garde en tout cas de Crime et Châtiment, ou de L’Idiot, son chef d’oeuvre. Même sans lendemain, on ne peut pas dire en effet que l’aventure amoureuse du narrateur de ces Nuits blanches soit une expérience râtée. La douleur et l’angoisse de se sentir séparé de l’être aimé, la frustration comme envers de l’expérience amoureuse, dont l’amour est à la fois l’antidote… et le poison, ainsi que l’illumination d’une seconde, une seconde peut-être, mais une seconde de vrai bonheur lorsque le désir de l’autre répond favorablement à son propre désir – tout cela suffit à produire un de ces récits enchanteurs, tendrement pathétiques, quoique désordonnés dont Dostoïevski a le secret.

Srdjan VALJAREVIĆ: Côme

 Au  sortir de la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, un jeune écrivain serbe est invité par la fondation Rockfeller à résider pendant un mois sur le lac de Côme, au prétexte d’y travailler à l’écriture d’un roman. Dans la luxueuse propriété qui s’étage au-dessus de Bellagio, le jeune homme est confronté à une population internationale d’artistes et de savants en résidence, souvent bien plus âgés que lui. Le faste de l’endroit, la beauté des paysages, les convenances sociales, la complicité avec les domestiques, des rapports d’amitié naissant, au village, avec des habitants de Bellagio, de longues courses dans la colline ou la montagne, et surtout la passion immodérée pour le bon vin et les grands whiskys vont suffire à peupler le quotidien du jeune homme. Sous le prétexte d’écrire un roman, commence en réalité un merveilleux mois de vacances…

Comme plusieurs autres titres que je lis en ce moment, j’ai découvert le roman de Srdjan Valjerević au hasard de mes explorations en bibliothèque. C’est le titre qui a attiré mon regard. Je cultive en effet une véritable passion à l’égard des grands lacs du nord de l’Italie, où j’ai déjà passé plusieurs fois plusieurs semaines. J’ai tiré le livre de son étagère pour voir s’il s’agissait bien du lac de Côme. Et vu que le quatrième de couverture promettait un récit élégiaque, tout cela ajouté à l’origine de l’écrivain a suffi à me convaincre. Je viens de passer avec ce roman deux excellentes journées.

D’une écriture blanche, très descriptive, c’est le récit d’un jeune homme qui ne va pas très bien, en témoignent ses excès de boisson, un récit dans lequel il ne se passe pas grand chose – c’est ce qu’il faut aimer : le héros se lève tard, prend le temps de se remettre de la cuite de la veille, se promène dans la luxueuse propriété des bords du lac de Côme, déjeune et dîne à la villa, tâche d’échapper aux conversations conventionnelles des autres pensionnaires, noue quelques amitiés, descend au village, se régale d’une excursion en montagne ou sur le lac et boit, boit, boit. On pourrait appeler ce roman: éloge de la déambulation ou de la promenade. Pas de fil narratif donc sinon celui de ces 30 journées qu’égrènent les 30 chapitres de ce qui se présente comme une sorte de journal, témoignage d’un mois passé à toute autre chose qu’écrire et dont il reste cependant ce récit, preuve des cheminements souvent tortueux de l’écriture.

C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Le ton, bien souvent élégiaque, une esthétique des petits riens, une autodérision permanente, tout ce qui fait les bonheurs d’une certaine littérature d’Europe centrale. Au détour de ses phrases, j’ai pensé à Thomas Bernhard, à Robert Walser. Au centre du récit, l’histoire d’un homme, qui se répare, d’une réconciliation avec le monde comme seule l’Italie peut-être la rend possible. Même la passion immodérée pour l’alcool devient ici un exercice de convivialité autour de quelques bons vins. L’excès – de nourriture, de vin, de beauté, de paysages sublimes – n’y est plus destructeur, comme dans la Yougoslavie en cours d’implosion que quitte le temps d’un mois le narrateur, mais intégrateur. C’est en tout cas ce que j’ai lu, dans le creux de phrases qui méritent qu’on s’y attarde. Un art du non dit qui culmine dans l’amitié amoureuse nouée avec Alda, au village, autour de quelques dessins, dans la connivence du narrateur et de Sommerman, scientifique renommé aux Etats-Unis, dont on apprendra qu’il est un rescapé des camps de la mort, ou dans le souvenir des cloches de la cathédrale de l’église de son enfance, aujourd’hui en territoire étranger.

Julia VOZNESENSKAYA: Le Décaméron des femmes

le-decameron-des-femmesElles sont dix. Dix femmes en quarantaine dans une maternité de Leningrad. Dix femmes qui viennent d’accoucher et qui, pour passer le temps, décident de consacrer les dix soirées qu’elles ont devant elles à se raconter. Dix fois dix histoires, sur le modèle du Décaméron de Boccace. Au centre du roman, leurs histoires, récits de relations d’hommes et de femmes : histoires de premier amour, désirs, violences, frustrations, confessions, joies, peurs, espoirs et angoisses. Dix portraits de femmes. Dans les lointains, l’URSS, la tragédie de l’Histoire, les souvenirs encore vifs de la guerre, les rêves trompeurs d’émancipation.

C’est au hasard d’une promenade en bibliothèque, dans le désœuvrement d’un week-end qui commençait, que j’ai trouvé ce livre. J’aime ces moments de liberté. Et plutôt que de fréquenter les librairies, j’aime alors me perdre entre les rayonnages d’une bibliothèque, feuilleter les livres que je retrouve là de semaine en semaine, ceux qu’on n’emprunte plus, ou plus guère. J’aime glisser parmi ces textes dont beaucoup ne font plus l’actualité, souvent injustement, et n’ont pas non plus acquis le statut tant convoité de classiques – une forme d’injustice encore. Parfois, je vais plus loin. J’emprunte un de ces livres. La rencontre n’est pas toujours réussie. J’y ai trouvé de grands moments de lecture aussi cependant. Car j’aime me plonger dans ces livres qui me ramènent à une autre époque de ma vie de lecteur, qui me rappellent d’autres enthousiasmes, qui me font souvenir d’un temps où ce qu’on juge important ou désirable de lire se distribuait autrement.

Le Décaméron des femmes nous ramène au temps de l’Union soviétique et de la littérature des dissidents. Publié en Allemagne, en 1985, peu après que Julia Voznesenskaya ait quitté l’URSS, c’est le roman d’une féministe, qui a du faire grincer les dents de bien des caciques du Parti, et trouva son public en Occident. C’est le roman d’une époque donc, mais dont le temps qui passe, et avec lui l’Histoire, a peu à peu sédimenté la matière. C’est ce que j’aime aussi avec ces lectures entreprises par hasard, hors de toute actualité. Le propos du livre, bien sûr, tient en une idée :  au royaume des travailleurs, la travailleuse n’est pas reine ! C’est le propre des récits de combat.  Poursuivant, à la manière romanesque, l’engagement initié par Olympe de Gouges, Voznesenskaya fait le portrait d’une Révolution inachevée, qui a exclue de son projet émancipateur les femmes, soit la moitié de l’humanité.

Peut-être la matière en est-elle plus sombre cependant, car la question n’est plus ici celle de droits qu’il suffirait de conquérir afin de permettre aux femmes  de jouir des bienfaits de la Révolution à égalité avec les hommes. Sous le niveau de la domination économique, à laquelle l’organisation collectiviste des moyens de production prétend avoir réglé son compte, se découvre un autre niveau de domination, dont sont d’abord victimes les femmes, primaire, premier, sauvage, une violence du désir, de la satisfaction des pulsions, qui est aussi la violence de la guerre, des blessures de l’Histoire. La Révolution n’a pas pacifié les rapports humains. Elle en a simplement fait varier les manifestations. Les moments les plus poignants du recueil, les plus difficiles aussi tiennent à cette thématique. Les récits de viols, de morts se mêlent à des récits de guerre, de prisons, de camps, explorant, sous l’apparence officielle de la république des travailleurs, la perpétuation secrète du fascisme.

Il y a plus cependant dans ce livre qu’une idée, un engagement, une critique. A travers ces dix femmes, de tous les milieux, Voznesenskaya offre un portrait attachant de la condition féminine. A travers Olga, ouvrière au chantier de l’Amirauté, Larissa, professeur de biologie, Zina-la-Zonarde, Natacha, l’ingénieur, Valentina, la fonctionnaire du soviet de la ville, Albina, l’hôtesse de l’air, Galina, la dissidente, Nélia, professeur de musique, Emma, metteur en scène, Irina, la secrétaire, un portrait polyphonique de la condition féminine se construit, par petites touches, avec ses pudeurs, ses moments de doute, ses frustrations, ses traumatismes, ses espoirs, ses joies.

 

Ivan TOURGUÉNIEV: Un bretteur

Tourguéniev, t1Tout le monde connaît Loutchkov à Kirillovo. Dans le régiment, on sait combien il aime provoquer les autres officiers et jouer contre eux de l’épée. Ainsi, lorsqu’en mai 1829 arrive le jeune Kister, noble russe d’origine allemande, un garçon raffiné féru de poésie et de beaux sentiments, nul ne doute que le jeune homme ne fasse rapidement les frais de la brutalité de Loutchkov. Comment expliquer le duo hétéroclite que font finir par former les deux hommes? Et que le rustre Loutchkov se soit entiché aussi rapidement, et avec tant de ferveur, de son camarade Kister? Comment comprendre surtout que, pour se rendre aimable au brutal Loutchkov, le raffiné Kister aille jusqu’à organiser un rendez-vous pour son ami avec la belle Macha, à laquelle pourtant il ne se montre pas indifférent?

Je ne connaissais pas Un bretteur avant d’entamer cette intégrale Tourguéniev – pas même de titre, et je pense que j’en serais resté là, hélas, si je n’avais pas décidé de découvrir ainsi l’œuvre de cet auteur de façon systématique. Quelle grossière erreur! On trouve dans Un bretteur le meilleur Tourguéniev. Kister, un jeune homme raffiné et idéaliste, féru de poésie, un brin naïf, que le lecteur ne tarde pas à prendre en amitié, est le premier sans doute d’une longue série de personnages, dont la lignée s’étend au moins jusqu’au héros de Premier amour: personnage sympathique, mais dupe de sa vision trop candide des rapports humains, pris au piège de la brutalité des sentiments, ou de leur face sombre, prosaïque. Face à lui, la belle Macha, spirituelle comme lui et tout autant romanesque, offre aussi l’un de ces beaux portraits de jeunes filles dont la littérature russe a le secret: jeune fille aimante, pleine de sensibilité et de désirs, mais prise au piège de sa position sociale, de son statut de femme. Avec la complicité de Kister, avec lequel elle s’entretient au cours de journées merveilleuses, elle fixe un rendez-vous à Loutchkov, par jeu, par pudeur sans doute de ses vraies sentiments à l’égard de Kister, un peu émue aussi par l’effet que lui fait le ténébreux officier, mais ne tarde pas à être victime de sa rustrerie et précipite le drame final.

Dans le même temps, la description de la vie dans une petite bourgade de la steppe russe et la chronique de la vie de garnison offrent au récit de Tourguéniev d’admirables vignettes. C’est la Russie des steppes « avec ses isbas et ses meules, ses vertes chènevières et ses saules chétifs ». Cette campagne à moitié cultivée, à moitié abandonnée, avec ses maisons de propriétaires, à moitié bien tenues, qu’on trouvait déjà chez Gogol. Oui, un très beau récit.

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Ivan TOURGUÉNIEV: Les Trois portraits

Tourguéniev, t1 Un soir, après la chasse, le regard des invités de Pierre Fiodorovitch se tourne vers trois portraits: celui d’une jeune femme, et ceux de deux hommes, qui l’encadrent, dont l’un percé au niveau du cœur. Que font ici ces trois portraits? Quelle est l’histoire de ces trois personnages, dont le vêtement, la coiffure accusent des manières du XVIIIème siècle? Dans la bonne humeur des conversations qui font suite à une journée passée au grand air, Pierre Fiodorovitch invite ses compagnons à le suivre dans le récit de sa chronique familiale…

Deuxième des récits en prose de Tourguéniev, Les trois portraits a paru en 1846, à côté d’autres nouvelles de différents auteurs, dans le Recueil pétersbourgeois, une sorte de manifeste de l’école réaliste. Au côté de Dostoïevski, de Herzen, de Nékrassov, Tourguéniev s’affirme d’emblée comme un tenant de la nouvelle école littéraire qui, dans la lignée de Gogol, entendait doter la Russie d’une littérature aux accents plus modernes. C’est ce qui donne à la nouvelle de Tourguéniev ce tour appuyé de récit campagnard, ce ton particulier de chronique familiale, qui fait le charme des premiers récits de l’écrivain. Dans le cadre cossu d’une demeure campagnarde où de nobles propriétaires s’adonnent au divertissement de la chasse, l’histoire d’Olga Ivanovna, fille adoptive d’Ivan Loutchinov, et de Rogatchev (les trois portraits), à qui on l’a promise, permet de jeter un regard, en dilettante, sur les manières, un brin brutales, de la vieille Russie et l’immoralité de la noblesse.

Au centre du récit, en effet, le personnage de Basile, une sorte de coquin, corrompu. Rentré une première fois chez lui pour tâcher d’y voler son père, avec l’aide du fidèle intendant de la famille, c’est un corrupteur, un séducteur, qui n’a de cesse de faire tomber sous son charme la jeune et gracieuse Olga Ivaznovna, lors d’un deuxième séjour, à quoi le condamne ses manières dissolues et un duel qui a mal tourné, à Pétersbourg. Son immoralité, son égoïsme, le goût immodéré de ses plaisirs renverse l’image du « bon vieux temps ». Ils offrent un portrait cru, réaliste, des défauts de l’ancienne Russie.

Bien sûr, Tourguéniev en reste là, n’en appelle pas encore explicitement à des réformes. Cependant, avec ce ton nouveau en littérature, un air est en train de naître, une air qui va s’amplifier dans les récits à venir: Un Bretteur, Le Juif, et surtout les Mémoires d’un chasseur, dont le portrait charmant, mais sans concessions, de la campagne russe, parlera de la condition des serfs d’une manière qui ne manquera d’attirer l’ire des conservateurs contre l’écrivain, désormais célèbre.