Catégorie : Littérature scandinave

Pär LAGERKVIST: Barabbas

Lagerkvist, BarabbasDe Jésus de Nazareth, mort crucifié par les Romains, on sait ce que l’Histoire sainte nous en raconte. On connaît aussi l’histoire du premier siècle du christianisme, la diffusion de la nouvelle religion jusqu’à Rome, en particulier parmi les esclaves, le succès de la doctrine du Christ fondée sur la proclamation de l’amour universel. Mais de Barabbas, le sédicieux, le criminel, libéré par acclamation de la foule à Jérusalem à la place du Christ (c’est du moins ce que le Nouveau Testament nous en dit), que sait-on? Sur cette question, Pär Lagerkvist a construit un roman. C’est l’histoire de Barabbas, de la mort de Jésus, à laquelle il assiste, caché en retrait du lieu d’exécution, à sa propre mort, l’histoire d’un homme, un criminel, un coupable au regard de la loi des hommes, qui dut rester en vie afin de laisser la place à un Dieu nouveau, un Dieu singulier qui prétendait que le sort de Dieu justement était de mourir parmi les hommes et de souffrir comme eux.

Pär Lagerkvist est l’auteur de romans singuliers, parmi lesquels j’avais beaucoup aimé Le Nain et Le Bourreau, lus il y a longtemps, ou La Terre sainte, plus récemment. Ils mettent en scène des destins d’hommes en quête d’un Dieu qu’il ne peuvent trouver, car pour eux les cieux restent vides, des sortes de fous de Dieu, de religieux sans religion possible. Avec cette vie de Barabbas, Lagerkvist invente le destin de ce criminel des Évangiles, essentiel au plan (divin?) conduisant Jésus vers sa mort, qui se trouve changé radicalement par sa rencontre avec Jésus, mais ne parvient pas à croire à la divinité de celui que ses disciples présentent comme l’incarnation de Dieu. C’est ce parcours que nous suivons, au fil d’une narration sans artifices, ni effets de style, bien en prise avec le destin de cet homme insensible à l’effort de réenchantement du monde proposé par le nouveau christianisme.

Pourtant il se trouve que Jésus est cet homme, malingre, fragile, innocent, mais d’une présence exceptionnelle, environné d’une clarté si difficile à décrire, qui choisit d’aller au devant de sa mort et de prendre volontairement la place sur la croix d’un homme comme Barabbas, paillard, violent, malhonnête. Tout au long du roman, Barabbas est hanté par ce qui lui apparaît comme une incohérence. A Jérusalem d’abord, puis esclave dans les mines de cuivre à Chypre, enchaîné à un autre esclave, enfin à Rome, où il participe à l’incendie de la ville impériale, Barabbas, qui porte aussi en lui le secret d’un faute, d’un acte de violence commis contre une jeune femme, que l’auteur se contente de suggérer dans le fil de sa narration, poursuit sa vie marquée par le rendez-vous manqué avec Jésus et les siens. Un très beau livre, un de plus de ce grand auteur hanté par le thème du Bien et du Mal, le sens de la Faute, et d’un besoin d’amour, de consolation impossible à combler, qui inspira un film, assez fidèle, je crois me rappeler, en 1961, dirigé par Richard Fleischer, avec Anthony Quinn dans le rôle de Barabbas.

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  Marathon lecture suédois Un billet publié dans le cadre d’Un hiver suédois animé par Marjorie

Livre lu lors du Marathon de lecture suédois

August STRINDBERG: Pâques

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Une véranda, donnant sur un jardin, une route, et au delà une autre maison où vient de s’installer un certain Lindqvist, principal créancier de la famille. Le père, en effet, est en prison car il a détourné l’argent qui était destiné à de jeunes orphelins. Éléonora, la fille de la famille, a été internée. Au cours de trois journées, qui pourraient être trois journées de deuil, d’enfoncement dans le malheur, la famille tourne et se retourne entre sentiment d’abandon par le père, culpabilité, jalousie, trahison, impression d’une faute dont la responsabilité retombe sur toute la famille. Mais se pourrait-il cependant que ces trois jours de deuil soient plutôt les trois jours d’une renaissance? Au fond, tout dépend de quel point de vue on les considère. Or il se trouve que ces trois jours ne sont pas n’importe lesquels. Mais ceux qui annoncent, qui inaugurent Pâques…

 

J’ai poursuivi mon exploration de l’oeuvre du grand dramaturge suédois avec cette pièce, postérieure à Mademoiselle Julie, relue avec tant de plaisir à l’occasion du Marathon de lecture suédois, car je ne connaissais rien d’autre au fond de cette oeuvre. Et la transition est pour le moins étonnante, de ce chef d’oeuvre du naturalisme qu’est le précédent drame, à celui-ci, symboliste. De Mademoiselle Julie à Pâques, au fond, c’est toute la carrière dramaturgique de Strindberg qui est parcourue d’un bond. Le rapport des personnages en particulier a changé et certaines types de figures, telles que celles d’Éléonora ou de Lindqvist, y font leur apparition. Le rôle dominant de la scène cependant est toujours là, et même ce jeu très particulier avec l’espace scénique qui transforme, une fois de plus, les rapports entre les individus, les rapports sociaux, psychologiques ou moraux, en relations spatiales. Ici, c’est une véranda, dont on ne sortira pas tout au long des trois actes. Un espace que nous voyons évoluer avec les jours – et le climat: un jeudi saint, baigné de soleil, qui semble annoncer la sortie de l’hiver, le renouveau tant attendu; puis le vendredi saint, le soir, alors que la neige, une neige fondue, s’est remise à tomber; une samedi saint, brumeux, temps entre deux saisons. Une véranda donc, mais une véranda que nous voyons comme depuis l’intérieur de la maison, grand espace vitré, qui donne sur le jardin, la route, la maison de Lindqvist. Une espace clos donc, fermé, mais vitré, c’est-à-dire dans une certaine mesure ouvert, donc faussement sécurisant, et, grâce au jeu des rideaux que l’on ouvre ou ferme à loisir, un théâtre d’ombre, notamment lorsqu’au deuxième acte on voit s’y dessiner la silhouette de Lindqvist, qui menace de venir jusque dans la maison réclamer l’argent qui lui a été escroqué par le père de famille.

Or l’image même du théâtre d’ombre nous pousse à réfléchir: de quoi l’ombre est-elle l’ombre? Lindqvist, qui projette sa silhouette menaçante sur les tentures qui ferment la véranda, est-il la créature que l’on croit? N’est-il pas plutôt l’une de ces figures d’ogre avec lesquelles on effraie les enfants? Et si le créancier pressé de recouvrer ses fonds, quitte à faire sombrer toute une famille dans la déchéance, se révélait un être plein de générosité, lié au père de famille par un autre lien que celui que son fils, Elis Heyst, et sa femme, Mrs Heyst, imaginent? Dans un drame qui joue ainsi habilement du double motif du conte populaire et de l’histoire sainte, Strindberg a trouvé ce point d’équilibre fragile qui fait la réussite du symbolisme, si difficile à atteindre, ce qui explique sans doute que ce genre ait produit tant d’oeuvres qui peuvent nous sembler mièvres aujourd’hui, ou au symbolisme trop appuyé (mais j’aurai l’occasion d’en reparler, si je trouve le temps du moins de chroniquer l’intéressant catalogue d’une non moins intéressante exposition sur le symbolisme visitée à Lugano, lors d’un séjour en Suisse italienne, en novembre dernier).

Le coup de théâtre final réalisé par Lindqvist, d’une manière toute dramaturgique, qui consiste à révéler qu’il n’est pas l’ogre que projetait le théâtre familial, en renversant les rapports sociaux et familiaux, révèle aussi sous un autre jour les différents personnages: Elis, professeur de lycée, hanté par le « crime » de son père; Kristina, sa fiancée; Mme Heyst, sa mère; et jusqu’au jeune Benjamin, que la famille doit héberger comme contre-partie à la malversation du père dont il est une des victimes. Au dessus de tous ces personnages, la figure d’Éléonora, qui réapparaît dans la famille, sortie de la maison d’internement où on l’a enfermée, une jonquille à la main, jeune fille à la fois folle et possédée par un don extraordinaire, une longueur de vue qui la fait sortir de la norme, donne à la pièce une réelle profondeur poétique et morale (c’est tout un pour les symbolistes), indiquant qu’il y a une place pour la beauté dans ce monde, qu’il est possible de rêver en une rédemption des hommes.

 

En 2014 je lis du théâtre

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Challenges En 2014, je lis du théâtre et Un hiver en Suède

 

August STRINDBERG: Mademoiselle Julie

Strindberg--Mademoiselle-Julie.jpgLe soir de la saint Jean. Trois personnages: Mademoiselle Julie, 25 ans; Jean, un valet, 30 ans; Kristin, la cuisinière, 35 ans. La scène se déroule dans la cuisine. Le comte – le maître -, est parti fêter la nuit ailleurs. On n’attend pas son retour avant le petit matin. Mais sa fille, Julie, a préféré rester au château, où elle s’encanaille avec les domestiques. On entend au loin les bruits de la fête…

On connaît de Mademoiselle Julie le sous-titre célèbre de l’auteur – un tragédie naturaliste. Le face à face, toujours rompu, médiatisé, par la présence réprobatrice de Kristin, la cuisinière, entre le valet et sa maîtresse, rapport de domination et de violence au cours duquel plusieurs fois les rôles s’inversent, et qui peut donner lieu sur scène à une véritable frénésie, un théâtre physique de l’opposition des corps qui cependant se cherchent et se possèdent. Mais je crois que l’originalité de Mademoiselle Julie tient avant tout dans le dispositif de la scène. Quand le rideau se lève, ce que nous voyons, c’est une cuisine – nous n’en sortirons jamais. Une cuisine, c’est à dire une coulisse: coulisse du château, de la fête, de l’avenir rêvé à deux de Jean et de Kristin, plus tous ces songes d’un avenir impossible qu’introduira l’irruption dans leur histoire de Mademoiselle Julie. C’est donc un lieu à la fois en bas (du château), à côté (de la fête), en avant (d’un futur qui peine à s’inventer): en position d’infériorité par rapport aux étages nobles, auxquels il se trouve relié par un système de sonnettes et un cornet acoustique, d’où la voix toute puissance, presque divine, du comte finira par tomber, c’est aussi un espace menacé d’envahissement par la liesse populaire, en ce soir de saint Jean, et le lieu d’une connivence entre domestiques sans cesse empêchée par la présence perturbatrice de Mademoiselle Julie. Un lieu théâtral par excellence où les désirs sont spatialisés: construit dans la crainte de l’autorité, abri discret du besoin de revanche des domestiques, lieu de tous les appétits auxquels la boisson et la cuisine servent de révélateur métonymique. Mais c’est surtout une coulisse, d’où les personnages sortent et où ils entrent, dans ce rapport inversé du théâtre remontant au moins à Horace de Corneille, qui veut que les personnages sortent du théâtre quand ils entrent dans l’action, et qu’ils y entrent quand ils en sortent. Mais Strindberg n’est pas Corneille: la cuisine de Mademoiselle Julie n’est pas le lieu de décantation pour ainsi dire d’une action historique et politique qui, en se décantant justement, devient intelligible, loin du fracas et de la fureur, sources eux de confusion. Car c’est cette confusion même qui est au centre du drame de Strindberg.

Confusion des sentiments, des positions, des rapports, en un siècle (la fin du XIXème) où les vieilles structures de la société sont en train d’être renversées « cul par dessus tête ». En ce sens, la pièce de Strindberg est une « tragédie naturaliste » – d’autant que c’est un fait divers qui en a fourni l’occasion à l’auteur. Pour sa pièce, Strindberg a fait le choix d’une action continue, d’une action sans découpage de scènes ni d’actes. Mais l’on distingue clairement deux moments: avant et après que Jean et Julie ne sortent, mus par le désir presque bestial l’un de l’autre et ne reviennent, leur rapport changé par ce qu’il y a eu physiquement entre eux, cependant que la liesse populaire envahit la cuisine, sortie anticipée par une première au cours de laquelle Jean et Julie ont dansé ensemble au bal. Au centre de la pièce donc, une fêlure, une déchirure, désignant dans la forme même tout ce qu’il y a pu y avoir de bestialité dans la poussée amoureuse, sexuelle de Jean et de Julie l’un vers l’autre, une plongée dans l’abîme de cette relation.

On pourrait en rester là. Et c’est ce qu’on fait bien souvent, commentant la double violence de l’un et l’autre personnages, qui cherchent mutuellement à se soumettre l’autre, jusqu’à la mort, le suicide de Julie, « ordonné » – c’est en tout cas ce qu’elle lui demande – par Jean. Mais je ne suis pas d’accord avec cette lecture traditionnelle de la pièce. Est-il si sûr que ce qui pousse Jean et Julie l’un vers l’autre se réduise au besoin de domination? et que la raison ne s’en trouve pas plutôt en eux même? dans un besoin d’affranchissement impossible, qui leur fait peur? Il y a cette tirade de Julie, qui permet au passage de goûter la justesse extraordinaire de cette écriture:

« Je fais parfois un rêve dont je me souviens tout à coup: je suis perchée en haut d’une colonne et je ne sais pas comment descendre, mais je n’ai pas le courage de m’élancer; je n’arrive pas à m’agripper, je voudrais tomber, mais je ne tombe pas. Pourtant je n’ai pas de répit avant d’être en bas, je ne connais pas le repos avant d’être en bas, sur le sol. Et quand j’y suis, je voudrais disparaître sous terre. »

Goût masochiste de Julie, goût de la déchéance, à mettre en parallèle avec son mépris des hommes, son besoin de domination sociale et sexuelle? C’est une lecture. Mais je crois qu’il y aurait plus à tirer en privilégiant un autre regard, un regard qui sache se rappeler que Mademoiselle Julie appartient à la veine des grandes oeuvres puritaines, dans le style du puritanisme littéraire d’Henry James, celui qui met en scène des personnages effrayés par leur propre désir d’affranchissement d’une condition qu’ils méprisent et qu’en même temps ils incarnent et qui les pousse au final, parvenus au bord de l’abîme, à surjouer le rôle dont ils cherchaient à s’éloigner. Il y a dans la sexualité, dans l’amour d’une maîtresse, fille de comte, et de son valet, un affranchissement possible, une libération des corps, qui est aussi une libération des êtres, des conditions. C’est la puissance du désir. Mais c’est un jeu dans lequel Julie et Jean s’investissent pour ainsi dire à leur corps défendant. Le moment de la jouissance amoureuse est rejeté en dehors de la scène, et pas seulement je crois pour des raisons de convenance. Il reste la promesse d’un autre ordre, qui aurait pu être, mais qui passe d’abord par l’expérience, par l’acceptation d’un désordre: qu’un valet « couche » avec sa maîtresse, et qu’ils le fassent non parce qu’il l’a forcé, mais parce que c’est elle qui l’y a poussé. Tout le reste, le rapport de plus en plus violent qui suit leur retour sur scène et le « fantasme » romanesque d’une fuite vers les lacs italiens où ils fonderaient une auberge n’est que la matérialisation selon moi de l’amour qui les pousse l’un vers l’autre, mais qu’ils vont mettre toute leur fureur à rejeter. « Tragédie naturaliste », dit Strindberg, et non drame. Où en trouver la raison, sinon dans cette expérience à la fois consentie et refusée, agie et subie d’un au-delà des limites psychologiques et sociales?

En 2014 je lis du théâtre

Challenge En 2014, je lis du théâtre

Challenge XIXème siècle
Challenge XIXème siècle

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 Marathon lecture suédoisUn billet publié dans le cadre d’Un hiver suédois animé par Marjorie

Livre lu lors du Marathon de lecture suédois

 

Hjalmar SÖDERBERG: Le Jeu sérieux

Söderberg, Le jeu sérieuxUn été, alors qu’ils se trouvent l’un et l’autre en villégiature dans l’archipel idyllique qui s’étend entre la capitale suédoise et la mer, deux jeunes gens échangent des baisers et des mots d’amour. Lydia est la fille d’un peintre de paysages, qui a connu le succès en son temps; Arvid, un jeune licencié, qui rêve d’arriver à quelque chose dans sa vie. Mais des baisers échangés un été, dans le jardin d’une demeure, au bord de la Baltique, entre les pins, les rochers et les rencontres musicales qu’organise le vieux peintre Stille, peuvent-ils suffire à sceller le destin de toute une vie, comme il arrive couramment dans les romans sentimentaux ? Des années plus tard, mariés chacun de leur côté, mais n’ayant pas trouvé l’amour dans le mariage, Arvid et Lydia se rencontrent, à l’opéra. Comment quelque chose d’aussi volatile que l’amour entre deux personnes peut-il renaître quand le temps a passé? Est-il vraiment possible de rattraper les occasions manquées?

De ce Jeu sérieux, je dirai d’abord que c’est un très beau roman, un magnifique roman d’amour, même si j’hésite un peu à employer ce terme, afin de ne pas induire en erreur ceux qui ne connaissent rien de l’amour selon Hjalmar Söderberg – un auteur bien injustement méconnu par chez nous, un des deux grands pourtant de la littérature suédoise, à côté d’August Strindberg. Car il n’est pas facile justement de parler de ce roman d’amour, à l’écriture discrète, procédant par toutes petites touches et des effets d’ironie si subtils qu’ils épousent à la perfection toutes les modulations du sentiment amoureux. Le jeu sérieux. Dès le titre, pourtant, nous sommes prévenu: l’amour est un jeu, mais est un jeu sérieux. Un jeu capable de provoquer blessures et souffrances. Un jeu, où ce qui se joue met en danger parfois l’intégrité des êtres, ce qu’ils investissent d’eux-mêmes, de leurs passions, de leur représentation de l’autre, et leur capacité à se retirer du jeu à temps. Tout autant cruel parfois et subtil que Milan Kundera, mais d’une autre manière, Hjalmar Söderberg, dont j’avais déjà cet été apprécié Docteur Glas, m’a permis de retrouver cette peinture subtile de l’amour, de ses espoirs, de ses tourments, mais aussi de la part de folie, de déréalisation qui l’accompagne.

Arvid Stjärnblom, le personnage masculin, est un jeune ambitieux discret, qui ne s’accommode pas de l’idée de mener toute sa vie une carrière de professeur. Dans Stockholm dont le décor, en 1900, est rendu discrètement par l’auteur, mais qui occupe le récit de sa présence manifeste – sans doute l’une des grandes capitales de la littérature et une ville ouverte sur l’Europe – voilà qu’il prend la profession de journaliste, grimpant de poste en poste: il traduit les articles publiés dans la presse étrangère, devient critique musical, puis assure la fonction respectée de spécialiste de la politique étrangère. C’est un homme arrivé, même s’il n’est pas fortuné, un peu mené cependant par le jeu des sentiments qu’il ne maîtrise pas. « Trahi » par son amour de jeunesse, Lydia, dont il apprend le mariage avec un vieux savant fortuné par une annonce dans le journal, il a trouvé plus tard à se marier avec la fille d’un homme influent, qui lutte tous les jours contre la banqueroute, au terme d »une aventure sentimentale dont il a été le jouet. Mais Arvid n’a jamais oublié Lydia. De cette souffrance, dont très subtilement l’auteur choisit de ne jamais parler que de biais, il lui reste un fils, un fils naturel, conçu par dépit, sur un coup de folie et de désir, avec une de ses jolies voisines, le soir du mariage de Lydia.

Sans doute, la rencontre de Lydia et d’Arvid, des années après leur rupture, est le moment le plus attendu par le lecteur – une rupture en fait qui n’a pas jamais vraiment eu lieu, un simple glissement dans le vide, à la scandinave: ils ont cessé tout simplement un jour de se voir; le manque de fortune d’Arvid ne lui a pas permis de lui proposer le mariage. Une nouvelle aventure s’engage, dont je ne dirai pas trop, pour ne pas non plus écorner le plaisir de la lecture, aventure sécrète cependant, commencée à l’hôtel, puis dans le modeste appartement que Lydia occupe à Stockholm.

Mais comment comprendre cette aventure? Le désir de liberté, bientôt les infidélités de la jeune femme, comment les lire? Un désir de revanche? L’expression d’un caractère qui a toujours été léger? De l’immaturité? La peur de s’engager dans une liaison qui la consume? Le besoin de tester les limites de son compagnon? Les signes sont là d’une relation qui s’illusionne: dès le début du roman, le fait que la jeune fille est courtisée par trois hommes, qui repartent chacun avec l’idée qu’ils comptent dans son coeur; ou le cimetière depuis lequel Arvid guette s’il y a de la lumière chez sa maîtresse. Habile romancier des demi-jours du coeur humain, Söderberg tresse le réel et l’imaginaire, l’un des motifs qui domine son oeuvre. A la fin, pourtant, une phrase pourrait donner le sens de cette histoire. Mais cette phrase, c’est Arvid qui la prononce, et nous ne saurons donc jamais de quelle manière elle commente le récit: est-ce la clé des comportements de Lydia ou simplement une nouvelle illusion d’Arvid à croire qu’il a toujours compté d’une certaine manière pour celle dont il est en train justement de s’éloigner?

« Elle avait tout de même une étrange manie: toujours choisir ses amants parmi mes amis et mes connaissances… »

Après tout, n’est-ce pas une leçon donnée à notre propre crédulité de lecteur: celle de penser que des baisers échangés vers vingt ans peuvent donner à eux seuls le motif de toute une vie? A moins que tout cela ne soit possible… Et c’est, selon que l’on prend l’une ou l’autre attitude, de deux manières très différentes que se donne à comprendre le destin amoureux d’Astrid et de Lydia. A moins que ce ne soit à la fois l’une et l’autre. Je le disais: un subtil, un très subtil roman d’amour.

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 Marathon lecture suédoisUn billet publié dans le cadre d’Un hiver suédois animé par Marjorie

Livre lu lors du Marathon de lecture suédois

Henning MANKELL: La lionne blanche (Wallander, 3)

Mankell, Wallander 3En Scanie, le corps de Louise Åkerblom, jeune agent immobilier et mère de famille, est retrouvé dans une puits, après plusieurs jours de recherche. Les traces sur son corps orientent les enquêteurs vers une possible exécution sommaire. Aucun autre signe d’agression. Qui donc a pu tuer Louise Akerblom? La jeune femme se serait-elle simplement retrouvée au mauvais moment, au mauvais endroit? Pourtant qui peut avoir suffisamment de sang froid et de brutalité, pour abattre une femme seule, sans motif réel, dans la paisible campagne du sud de la Suède, groggy de cette nouvelle découverte macabre?

Je poursuis avec délectation ma découverte (tardive) des romans de Mankell. Et plus j’avance, plus je suis convaincu par cette série. Ce troisième volet des enquêtes du commissaire Wallander est un volume épatant, sans doute un moment important dans la série, pour la trame narrative d’abord, mais aussi pour l’épaisseur psychologique qu’y acquiert le personnage de Wallander, définitivement chassé ici du paradis provincial scandinave. Il faut dire que, dans la tradition des héros de romans policiers maltraités par l’existence, tout lui tombe dessus: d »abord (cela n’a rien à voir avec l’enquête), son appartement est cambriolé, vidé méticuleusement de toute sa collection de cds (on trouve des voleurs bien mélomanes en Suède!); il souffre de plus en plus de la solitude, rumine en secret le rêve de retrouver la belle lettone dont il est tombé amoureux dans le volume précédent, mais commet l’impair de l’appeler ivre en pleine nuit pour lui déclarer sa flamme; il renoue avec sa fille, avec laquelle ses relations restaient difficiles depuis le divorce d’avec sa femme, mais voilà que sa fille est enlevée; et un insupportable tueur, ex-agent du KGB, en reconversion auprès des services d’Afrique du sud hostiles à la fin de l’Apartheid, veut à tout prix mettre un terme à sa vie. On serait déboussolé pour moins que cela, surtout lorsque, comme Wallander, on aspire à l’existence confortable d’un suédois moyen, vivant dans un endroit tranquille.

La trame de ce roman de Mankell reste évidemment ici la même que dans ses précédents romans: la rencontre entre les bouleversements rapides du monde, la montée d’une forme nouvelle de violence, des organisations criminelles dont l’action s’internationalise, la « mise sur le marché » des anciens agents des renseignement et de la police politique des ex-pays de l’Est sonne-t-elle la fin du modèle suédois? Y a-t-il encore une place dans ce monde pour la naïveté et l’aspiration à un mode de vie sans complication? Et surtout: dans un monde qui se globalise, quelle place reste-t-il à la province, c’est-à-dire à ce rêve d’un mode de vie simple, à l’écart de l’agitation du monde?

Une jeune suédoise qui s’égare et est exécutée froidement devant la maison où elle demande son chemin; un tueur à gage africain venu se préparer en Suède; un ancien cadre du KGB; une conjuration d’afrikaners, dans le Transvaal, jaloux des droits qu’ils ont acquis contre la majorité noire de leur pays; une enquête à plusieurs niveaux, en Scanie, à Stockholm, en Afrique du Sud; des policiers et des espions. C’est un véritable puzzle que construit Henning Mankell dans cette lionne blanche. Un puzzle, dont l’enjeu est moins de produire des énigmes, dans la veine traditionnelle du roman policier à énigme, que de susciter les réactions de Wallander. Fatigué, débordé, le policier peine longtemps à comprendre les tenants et les aboutissants d’une affaire dont il ressent confusément que l’essentiel lui échappe. Très vite, en effet, le lecteur, informé du volet africain de l’affaire (la préparation d’un attentat contre Nelson Mandela, pour faire échouer la politique de réforme du président De Klerk), en sait plus que l’enquêteur. Cette façon de nouer l’intrigue est nécessaire bien sûr au propos de Mankell qui se présente dans ce roman, plus que dans le précédent encore, comme une sorte de reporter des changements du monde dans la dernière décennie du vingtième siècle. Elle est nécessaire aussi à l’évolution du personnage de son commissaire qui littéralement « pète les plombs ».

Bref, j’ai hâte de lire la suite, et si ce mois-ci sur les blogs n’était pas américain et halloweenesque, je crois que j’y serais déjà. Mais place d’abord à quelques fantômes …

Henning MANKELL: Les chiens de Riga (Wallander, 2)

Mankell--Les-chiens-de-Riga.jpgSur une plage de Scanie, une région rurale au sud de la Suède, les corps de deux hommes sont retrouvés. Deux corps liés dans une barque venue s’échouer sur les côtes suédoises. Confiée au commissaire Wallander de la police d’Ystad et à son équipe, l’enquête s’oriente vite vers un règlement de compte, lié à un trafic de drogue en provenance des États baltes. Une affaire qui menace de prendre un tour international. Une consultante ministérielle débarque de Stockholm, pour contrôler l’enquête, aidée par plusieurs policiers. Et un commandant letton, envoyé à Ystad, au titre de la jeune coopération entre les deux polices, au moment où l’Union soviétique commence à se défaire, se charge de boucler l’affaire. Mais lorsque Wallander apprend que, peu après sa descente de l’avion qui le ramenait à Riga, le commandant a été assassiné, et que lui-même est appelé par les autorité lettones pour donner un coup de main à l’enquête, voilà en réalité que tout commence. Une plongée bien dangereuse attend Wallander dans la réalité opaque d’un État qu’il ne comprend pas et où les coups peuvent venir de toute part…

Après Meurtriers sans visage dont j’ai déjà beaucoup aimé le ton, l’ambiance, le propos, ce deuxième volume des aventures du commissaire Wallander a été un vrai coup de coeur. Les pages de ses deux séjours à Riga, entre surveillances, coups tordus, membres mystérieux d’une société secrète qui dit oeuvrer pour le bien futur de la Lettonie, fausse enlèvement nocturne de Wallander, micros cachés dans le téléphone et policiers véreux ont même été un pur moment de délice.

C’est que, comme dans le volume précédent, l’enquête policière est arrimée ici à la découverte d’une réalité sociale et politique, à l’évocation d’un monde en mutation, où se retrouvent balayées toutes les vieilles certitudes, à la fois convaincantes et profondément romanesques. Confronté à une réalité politique qu’il ne comprend pas, Wallander plus désorienté que jamais apparaît une fois de plus comme ce genre particulier de policier de roman, qui n’hésite pas à frayer avec les limites de la légalité et se laisse conduire par son intuition. Dans la nouvelle Lettonie en train de s’émanciper de la tutelle soviétique qui la domine depuis l’après-guerre, Wallander découvre une autre réalité que la sienne. »En tant que policier, il avait l’habitude de manipuler une réalité dont il faisait lui-même partie. Ici, il restait à l’extérieur.« 

C’est que, habillement, Mankell, qui accompagne, dans sa série policière, les changements politiques internationaux de la décennie 1990, a choisi de placer l’action de son roman à un moment où, dans les États baltes, rien n’est encore décidé: où s’oriente la jeune Lettonie? Est-ce encore une société totalitaire ou un espace politique sur la route de la démocratisation? Pourtant, tous les membres de cette société ont-ils intérêt à ce tournant démocratique? Et quel est le rôle de la police, qui naguère servait le pouvoir en place et était gangrenée par la corruption? Avançant en aveugle au milieu d’une réalité qu’il ignore, Wallander, le suédois, citoyen d’un État dont la transparence, du moins proclamée, est la première vertu politique, est plongé subitement dans l’ambiance opaque d’une société où personne n’a intérêt à expliciter ses positions personnelles et où la discrétion, la dissimulation sont devenus des instruments de survie pratiqués par tous. Cela donne un beau roman, dans le type de ceux de la guerre froide, peut-être le dernier, un peu comme si Henning Mankell avait cherché ici à profiter du genre, une dernière fois, au moment où les mutations politiques du bloc de l’Est sont en train de rendre ce type d’histoires complètement caduque.

Mais ce roman a aussi un autre intérêt, dans la mesure où il fait progresser le personnage de Wallander, et donne plus de corps à son regard désolé sur la société. Pour cela sans doute fallait-il éloigner Wallander de la Suède. Certes, la Lettonie, par rapport à la Suède, ce n’est pas de l’autre côté du monde, mais seulement un petit État, grand comme une région suédoise, de l’autre côté de cette Méditerranée du Nord qu’est redevenue la mer Baltique, après la chute du Mur de Berlin. Mais au début des années 1990, c’est, pour un tout petit temps encore, comme un autre Univers. Le voyage de Wallander en Lettonie est important. Il signe un peu, si j’ose dire, le « deniaisement » définitif du personnage du commissaire suédois. Confronté à une société où l’idéal généreux et égalitaire qui a été proclamé publiquement par l’État pendant des décennies a dissimulé toutes les exactions, les corruptions, les liens étroits et louches entre les serviteurs du parti et les truands, mafias dont l’Europe occidentale découvre alors l’existence, au moment de la chute du rideau de fer, Wallander poursuit dans ce deuxième volume la réflexion désabusée, mélancolique commencée dans le roman précédent. Car la Lettonie, si autre, si différente, renvoie immanquablement pour un policier rigoureux comme Wallander à la Suède: « Peut-être devrions-nous travailler de la même façon en Suède?, demande-t-il dans un moment de fulgurance. Si ça se trouve, nous ne creusons pas assez profond dans la criminalité qui nous entoure aujourd’hui.« 

Henning MANKELL: Meurtriers sans visage (Wallander, 1)

Mankell--Meurtriers-sans-visage.jpgDans le sud de la Suède, en Scanie, un couple de vieux paysans est retrouvé dans sa ferme après une nuit d’horreur: le mari est déjà mort des tortures qu’il a eu à subir; sa femme meurt bientôt, à l’hôpital, après avoir prononcé un dernier mot: « étranger », qui pourrait être un indice précieux pour l’enquête à venir. N’est-ce pas là cependant une piste trop facile? Qui a pu agir avec une telle brutalité? Qu’espérait-il trouver auprès de deux vieux fermiers sans histoires? De l’argent? Mais pourquoi cette violence gratuite? Chargé de diriger l’enquête, le commissaire Wallander, de la police d’Ystad, va devoir découvrir les mobiles d’une affaire décidément bien difficile à expliquer, cependant qu’à travers la petite région bien tranquille du sud de la Suède la menace gronde et qu’un vent de xénophobie submerge la ville…

Présente-t-on le commissaire Wallander? Un brin paumé, désabusé, mélancolique, Wallander est le type même du policier de roman, pris en tenaille entre ses problèmes personnels et la brutalité d’un monde qu’il ne comprend plus, dont les violences soudaines l’effrayent. Débordé dans sa paisible existence provinciale entre son divorce, auquel il a du mal à se faire, son poids, qu’il ne parvient plus à gérer, sa fille, qui s’éloigne de lui, son père, qui ne le comprend pas, mais exige de son fils des visites quasi-quotidiennes, la crise de la quarantaine, et puis l’affaire criminelle, qui ne peut pas rester simple, son équipe bientôt submergée par les menaces d’un inquiétant maître chanteur raciste et une flambée de xénophobie parmi la population. Le paradis scandinave? Sans doute, avec le commissaire Wallander, les suédois ont découvert, au tournant des années 1990, l’envers d’un modèle social et politique, une sorte de gueule de bois, après des décennies à vanter le compromis social, la paix civile, le paradis de tolérance, d’égalité et de démocratie. La social-démocratie suédoise n’était-elle qu’un couvercle sous lequel continuait à bouillir une violence à laquelle on avait cessé d’être attentif? L’utopie politique n’aurait-elle pas oublié de voir les hommes tels qu’ils sont, rattrapés par un monde en mutation violente? Le plaisir qu’on prend à lire Henning Mankell tient à cette plongée sous l’édredon duveteux d’un pays qui découvre le brutalité des hommes, de l’histoire – un pays bien paisible quand même, où les policiers sont obligés de payer leurs amendes, même lorsqu’ils sont en service; où le droit des citoyens régit chacun des moments de la vie civile; où la protection des minorités et le droit d’asile sont érigés en dogme d’État.

J’ai lu ce premier Mankell, cet été, non loin de la Baltique – non pas en Suède, mais plus au sud, près de Hamburg, dans une maison traditionnelle de pêcheurs, datant du XVIIIème siècle, avec ses petites fenêtres en bois sous un toit de chaume, ses murs blanchis à la chaux, une nature exubérante fleurissant dans le jardin, et la lumière blanche, intense des étés du nord. Et là, dans cette Allemagne presque scandinave, j’ai perçu quelque chose d’une communauté de ton ou de culture. Entre les paquebots gigantesques qui descendait l’Elbe vers la mer, presque sur le pas de ma porte, et les côtes de la Scanie suédoise. Quelque chose peut-être aussi qui tient à l’air qu’on y respire, à la lumière qui y brille, ou à une conception de l’espace social et politique, qui a des répercussion sur l’être même des gens qu’on y rencontre, sur leur façon d’être les uns avec les autres, à la terrasse des cafés, dans les rues, sur les places, ou bien quand ils se croisent.

Tout de ce quelque chose très diffus, qu’on appelle peut-être une société, se retrouve dans le roman de Mankell: la vie d’un commissariat de province, le rapport de la police avec la presse, le travail des policiers entre eux et même les débordements d’un Wallander au bout du rouleau qui s’intéresse d’un peu trop près à la jeune juge d’instruction qui vient de débarquer à Ystad ou qui a tendance à chercher dans l’alcool un refuge pour apaiser le sentiment panique qui le déborde. Un beau roman policier donc, avec son lot de rebondissements, et cette écriture sèche, presque blanche, qui vise à décortiquer les âmes et les ambiguïtés d’une société (mais toute société démocratique est bâtie sur de telles ambiguïtés) qui a fait de la générosité et du respect d’autrui les principes du vivre ensemble, mais à l’abri d’une situation géographique un brin provinciale et d’un certain repli sur soi.

Hjalmar SÖDERBERG: Docteur Glas

Söderberg (Hjalmar), Docteur GlasStockholm. 1905. Le docteur Glas conduit bourgeoisement sa vie, entre ses consultations et ses fréquentations en ville. Tous les jours, cet homme sensible, généreux rédige son carnet intime. Lorsque Helga, la femme du pasteur Gregorius, se présente dans son cabinet pour lui confier quelques secrets intimes et lui demande de la secourir, le docteur Glas va prendre fait et cause pour sa fragile patiente. D’autant qu’Helga est charmante, et que le docteur n’est pas indifférent au droit proclamé par la jeune femme d’aimer comme elle le souhaite…

 

J’ai découvert ce texte et cet auteur (considérés comme majeurs en Suède) grâce à l’adaptation de John Paval, à Avignon, qui incarne un docteur Glas romantique et sensible, capable de jouer de tous les registres : un doigt d’humour pince-sans-rire, une formidable aspiration à aimer, l’expression d’une âme tourmentée, ou du ravage d’une passion toujours rentrée, à fleur de peau – mélange très scandinave donc. Sofia Efraimson, très belle, un peu fragile sur scène, campe cependant aussi avec beaucoup de détermination la revendication d’Helga à être maîtresse de son amour. Tous les deux forment un couple fascinant, avec leur accent venu du nord, les mots suédois même que parfois ils susurrent sur scène, entre deux répliques en français, l’importance qu’ils savent donner aux non-dits dans une conversation qui se développe sur le mode de la confidence. Bref un des beaux moments de théâtre, selon moi, de ce festival off 2013.

 

Le texte lui-même de Hjalmar Söderberg est bouleversant et très moderne pour l’époque : un docteur comme il faut, qui cultive son besoin d’amour dans l’intimité d’une vie solitaire et une certaine forme d’inaction, se trouve placé devant un « cas » qui l’oblige à prendre position. Un jour, Helga, la femme du pasteur Gregorius, lui confie à quels appétits sexuels de son mari, dont l’intimité la dégoûte, elle doit répondre tous les soirs ; Helga, qui a épousé le pasteur sans amour, est tombée amoureuse d’un autre. Et elle demande au docteur de lui venir en aide, en lui inventant une maladie qui interdirait tout commerce entre elle et son mari. Cédant d’abord au besoin de protection, puis à l’amour qu’il ne tarde pas d’éprouver pour sa jeune patiente, le docteur Glas s’interpose entre Helga et le pasteur, jusqu’à commettre l’irréparable pour mettre définitivement Helga à l’abri de la bestialité de son époux. Certes, le pasteur Gregorius est un être abject, puritain, grossier envers sa femme, qui confond la défense de ce qu’il appelle « ses droits » conjugaux et le catéchisme, et menace Helga de l’enfer si elle refuse de se donner à lui. Par petites touches, Hjalmar Söderberg traite d’un sujet grave : celui du droit que les femmes ont sur leur propre corps et de la question du viol à l’intérieur du mariage. Mais la position du docteur Glas, qui pousse la défense du droit à l’amour jusqu’à se faire l’assassin du pasteur Gregorius, n’est pas non plus une position soutenable. Après son crime, il se retrouve plus seul qu’avant, condamné à garder pour lui la confession de son amour pour celle dont il a cherché à abréger le martyre.

 

 

Festival OFF d’Avignon

Espace Roseau du 8 au 31 juillet 2013 à 13h30

Compagnie des Etoiles du Nord

Avec: Sofia Maria Efraimsson, John Paval
Metteur en scène : Hélène Darche
Régisseur : Arnaud Bouvet