Catégorie : Littérature française et francophone

Emile ZOLA: Germinal

GerminalRenvoyé pour s’être révolté contre son employeur, Etienne Lantier, le fils de l’héroïne de L’Assommoir, arrive dans le Nord à la recherche d’un nouveau travail. Grâce à l’intervention de Maheu, un ouvrier d’élite, avec qui il a sympathisé, il est embauché à la mine de Montsou. Mais les conditions de vie effroyables des mineurs ont tôt fait de précipiter la révolte. Une grève éclate, dont Etienne devient le leader…

Dans un projet tel que celui de lire ou de relire, dans l’ordre de publication, les vingt volumes des Rougon-Macquart (voir la page récapitulative de mon auto-challenge), il y a des livres qu’on découvre, et d’autres qu’on redécouvre. Germinal appartient à cette dernière catégorie. Pour l’avoir déjà lu plusieurs fois, mais il y a bien longtemps, je connaissais déjà bien sûr l’essentiel de ce roman : l’enquête sur la condition des mineurs, l’analyse presque technique des conditions de l’extraction du charbon, le portrait à charge du capitalisme de la rente, le document précieux sur la naissance du socialisme, la trame sentimentale de l’amour de Catherine et d’Etienne Lantier, tout cela soutenu par un symbolisme parfois un peu outrancier: Catherine Maheu, justement, la femme-enfant tardivement impubère, qui porte dans son corps tous les retards, y compris biologiques, dont la mine est responsable, devient enfin femme le jour où la grève est réduite par l’armée, dans une rencontre peut-être un peu trop appuyée de sa puberté et du sang des mineurs. Sans doute à l’époque fallait-il en faire beaucoup pour éveiller des consciences qui, à l’image de celles des Grégoire, les propriétaires de la mine, n’aspirent qu’à ne pas se poser de questions sur l’origine de leur confort matériel. Suffit-il d’être pacifique et doux, de mener une vie sans excès pour être politiquement responsable ? La vie au coron, le travail de la mine, les maladies professionnelle, les paysages industriels du Nord, la tentation de l’alcoolisme, le mépris de l’enfance, une industrie organisée de façon quasiment militaire, la condition de travailleurs pauvres qui se tuent à la tâche en espérant gagner de quoi rembourser des dettes contractées auprès de l’épicier du village qu’on suspecte de recevoir ses ordres de la direction de la mine et qui pratique pour son compte le droit de cuissage – le roman de Zola est riche d’une documentation sur la condition ouvrière qu’on ne retrouvera guère, à ce niveau, que dans l’incontournable Raisins de la colère de Steinbeck. D’une autre oeuvre de Steinbeck, En un combat douteux, on pourrait rapprocher l’enquête sur l’organisation et la conduite d’une grève.

Mais dans cette nouvelle lecture, j’ai surtout trouvé deux motifs qui m’ont paru mériter l’intérêt. D’abord, il semble que Zola, le naturaliste, le romancier social, se soit attaché avant tout ici à produire un très intéressant portrait de ce qu’on pourrait appeler les fondements psychologiques des mouvements sociaux dans un climat exacerbé de lutte des classes. La relation entre les mineurs et la direction de la mine est basée à la fois sur des malentendus et sur des rapports de domination. La nécessité de trouver un moyen de pousser les mineurs à renforcer l’étayage de la mine, qu’ils négligent, au mépris de leur propre sécurité, devient l’instrument d’un calcul pour réduire leurs salaires. Derrière la solidarité apparente des possédants, une guerre sans merci se déroule, que les mineurs ignorent, où les plus gros mangent les petits, et dont la grève est un des instruments, comme l’illustre le destin malheureux de Deneulin. Dans ce roman riche en personnages, la foule des ouvriers constitue de ce point de vue le plus intéressant de ces personnages.

L’autre motif que je retiens est celui du portrait qu’offre Zola des leaders du mouvement ouvrier, travaillés des contradictions du socialisme au XIXème siècle. Etienne Lantier, l’ouvrier éduqué, cherche dans des livres qu’il ne comprend pas des façons d’améliorer la condition des mineurs et s’engage dans un combat, qu’il va diriger, mais qu’il sait perdu d’avance. Pluchart, le responsable départemental de l’Internationale spécule cyniquement, comme les deux héros communistes du roman de Steinbeck, sur la nécessité de souder entre eux les mineurs, afin de faire émerger leur conscience de classe, même si le prix à payer est la défaite de la grève et la mort de plusieurs ouvriers. Rasseneur, ancien mineur, prône le réalisme. Souvarine, de tout raser et de tout reconstruire. Les communistes n’aiment pas la grève. Leur combat est ailleurs, dans la Révolution. Mais l’Internationale, souligne Zola espièglement, reste trop éloignée des mineurs. Elle prétend orienter leur combat de loin, comme de loin la Direction dirige la mine. Souvarine, l’anarchiste, pratique la politique de la Terre brûlée et incarne une position qui impose de mépriser toute relation d’affection entre les hommes. Rasseneur qui prône la recherche réaliste d’une amélioration, même partielle, du sort des travailleurs, ne sait pas donner voix à leurs frustrations, à leur colère. Etienne Lantier surtout, au moment où il est au sommet dans la faveur de la foule ouvrière, rêve un temps de consécration et de porter jusqu’à Paris, peut-être comme député, la parole des mineurs. Derrière ses rêves d’embourgeoisement, c’est finalement le constat sans appel de Zola, le psychologue, le moraliste, le naturaliste, contre des rêves de renouvellement politique que par ailleurs il appelle aussi lui même de ses voeux dans une certaine mesure. Au fond, comme les bourgeois, les ouvriers n’aspirent sans doute qu’ « à manger et à dormir en paix ». La limite du mouvement ouvrier et de tous les rêves politiques qu’on veut construire sur lui, c’est peut-être que viscéralement les ouvriers n’aspirent eux-mêmes qu’à devenir des bourgeois. La revanche sociale, avec ce qu’elle suppose d’appétits inassouvis et de passions frustrées, serait le véritable moteur de l’Histoire.

Les Rougon-Macquart: n°13

Emile ZOLA: La Joie de vivre

La Joie de vivreA la mort de ses parents, qui dans Le Ventre de Paris tenaient un commerce près des Halles, Pauline Quenu est recueillie par ses cousins Chanteau qui occupent une villa confortable sur les hauteurs de Bonneville, une petit village de Normandie bâti au flanc d’un rocher battu par les vagues, entre deux falaises. Dans le charme douillet de la vie de province, l’enfant apprend à trouver sa place. Mais Pauline est fortunée, et ses cousins entretiennent avec difficulté un train de vie qui permet peu d’ambitions et de grandes dépenses…

Malgré son titre, La Joie de vivre est sans doute l’un des plus noirs des romans de Zola. Après le jubilatoire Au Bonheur des Dames, il est le roman des grandes ambitions déçues, qui s’abîment lamentablement, à l’image de la digue que Lazare s’efforce, au cours du roman, de construire pour retenir les flots qui à chaque grande marée s’abattent sur le village. L’image de Bonneville grignoté par la mer et de ses habitants misérables et violents est la clé de ce roman : « ils vivaient de la mer, fort mal, collés à leur rocher avec un entêtement stupide de mollusque ». Dans le confort de leur villa, les Chanteau règnent sur une humanité lamentable, qu’ils dominent de leur lot de douleurs : le père, gourmand invétéré, est atteint de crises de goutte qui le font hurler comme une bête ; Lazare, le fils, est une créature chimérique qui s’enthousiasme pour des projets insensés, avant de retomber dans des périodes de noir désespoir ; la mère s’illusionne sur sa prétendue générosité.

Pourtant, perce au creux de ce désespoir cette joie de vivre dont Pauline est l’instrument zélé. Dès le début, elle apparaît comme « une gamine qui est née pour les autres ». Pauline a hérité de ses parents une petite fortune que les Chanteau s’efforcent dans un premier temps de protéger. Mais le train de vie modeste du ménage confronté aux projets dispendieux de Lazare a tôt fait d’avoir raison de l’argent de Pauline. Ainsi le roman aurait pu être, par exemple dans le goût victorien, le simple récit d’une spoliation, de l’innocence bafouée, si Pauline n’opposait pas sa propre dynamique. C’est volontairement que l’enfant, puis la jeune fille se laisse spolier de tout : de son amour pour son cousin Lazare, de sa fortune. A la mesquinerie ambiante, Pauline oppose sa joie de vivre, tenant à bout de bras le village, qu’elle entretient de ses dons, grignotant toujours un peu plus son argent ; elle est le soutien exclusif de son cousin qu’elle jette dans les bras de sa rivale, de sa famille, dont, après le décès de Mme Chanteau, elle finit par tenir la maison. Sans doute, les dépenses de Pauline sont des dépenses inutiles : elle entretient les enfants du village dans leur descente vers le vol et l’alcoolisme ; elle donne à Lazare les moyens de financer ses folies ; en réglant les factures de la maison, elle soutient un budget conçu à perte. Pauline n’est pas une réformatrice sociale ou politique. Son ambition est de donner un peu de chaleur à ceux qui souffrent, sans prétendre les changer.

Je craignais beaucoup la lecture de ce roman, sans doute à cause de sa position dans le cycle des Rougon-Macquart . Après les sommets que sont Pot-Bouille  et Au Bonheur des dames, et avant Germinal, je craignais quelque chose dans le style d’ Une page d’amour , dont la lecture ne m’avait que partiellement convaincu. Pourtant – est-ce en raison du métier de Zola ou de la crise psychologique qu’il traverse lui-même quand il écrit ce roman? – on trouve dans ce récit tout autre chose qu’une pause entre deux grands moments romanesques. Par l’intermédiaire de Lazare, Zola y propose un portrait d’une pathologie mentale, plus convaincant à mon sens que celui de Jeanne, l’enfant hystérique d’Une page d’amour. Il y a sans doute du Zola dans le personnage de Lazare, qui vit de grandes ambitions, de projets démesurés : être un grand musicien, un médecin hors-pair, un romancier génial, construire une usine au bord de la mer pour exploiter les algues et en tirer des composés chimiques, bâtir un système de digue révolutionnaire capable de dompter la furie destructrice de la mer. Mais Lazare est aussi, à ses moments d’abattement, un homme terrorisé par la mort, sa propre mort, en proie à des crises de panique, un obsessionnel dépressif, un angoissé chronique – un cas pathologique dont Zola nous donne ici, de l’intérieur, un portrait très convaincant. On sait l’œuvre et l’écrivain hantés par le thème de la folie. Le personnage de Pauline qui, dans le roman, oppose aux débordements de son cousin sa normalité et son attachement simple aux choses de la vie assume donc une des ambitions de l’œuvre de Zola : dire les choses comme elles sont, les considérer selon la nature est une libération face au puritanisme, à l’hypocrisie d’une société qui vit de contradictions, se donne le spectacle de sa propre respectabilité, mais se souille de perversité. Dans le roman, cette ambition trouve son manifeste dans la description, sans concessions à la pudeur, de l’accouchement difficile de Louise, la femme de Lazare. Elle montre que le naturalisme est d’abord une réforme, un décapage du regard. Le formidable instrument littéraire est prêt qui va enfin permettre à Zola l’écriture de Germinal.

Les Rougon-Macquart: n°12

Emile ZOLA: Au bonheur des Dames

Zola11A la mort de leurs parents, Denise et ses deux frères sont montés à Paris, afin d’y rejoindre leur oncle, Baudu, qui tient boutique rue de la Michodière. Mais la nouvelle prospérité du Bonheur des dames, un grand commerce de « nouveautés », créé par Octave Mouret, veuf de Madame Hédouin, une commerçante du quartier, précipite la ruine des anciens commerces. Bientôt Denise, que le grand magasin fascine, est embauchée par le patron de la colossale machine, qui ne se montre pas insensible au charme de la jeune femme…

Dès les premières pages du roman, le Bonheur des dames apparaît sous les yeux ébahis de Denise et de ses deux jeunes frères comme une puissante machine, une « chambre de chauffe géante », brillant d’un « éclat de fournaise », flambant sur Paris comme un « phare ». Octave Mouret, le sémillant héros de Pot-Bouille,qu’on avait rencontré pressé de réussir, a su transformer le confortable commerce de Madame Hédouin, en un vaste magasin, à la limite de l’imaginable, qui nourrit et se nourrit du désir des femmes. Mais Octave est surtout un magicien qui sait éviter la surchauffe, au prix d’un colossal développement de son entreprise, un « poète » de la « spéculation ». Nulle part peut-être l’imaginaire thermodynamique de Zola n’aura fonctionné aussi bien, pour dire la modernité naissance, l’extraordinaire accroissement des désirs et des possibilités que permettent les récents développements économiques. Octave Mouret est l’antithèse des ogres du cycle des Rougon-Macquart, les Saccard de tout poil qui se nourrissent à perte des extraordinaires profits générés par la société en mutation qu’ils contribuent à ruiner.

Créateur d’une nouvelle forme de rentabilité commerciale, Octave Mouret réussit parce qu’il sait donner à la société de son temps ce surcroît de rêve sans lequel il n’y a pas de grande entreprise économique possible. La marchandise qu’il déverse chaque jour sur Paris, renverse la loi sur laquelle s’était bâtie jusqu’alors la prospérité du petit commerce: « L’art n’était pas de vendre beaucoup, mais de vendre cher. ». Le roman de Zola est donc d’abord un formidable document sur la naissance des « grands magasins ». L’intéressement des vendeurs, des produits d’appel, vendus à perte, mais aussi l’utilisation de la main-d’oeuvre, embauchée et renvoyée au gré des saisons, comme une variable d’ajustement sont les quelques principes de cette nouvelle culture du commerce. Cette culture a son envers: l’humain, ses désirs appréhendés comme une marchandise, un système de concurrence qui s’établit y compris entre les employés – et sait faire lever à l’occasion les désirs les plus secrets, animer les femmes du monde d’une véritable passion de posséder qui va jusqu’à pousser certaines d’entre elles à se transformer, telle Mme de Boves, en voleuses à l’étalage.

Pourtant, Au bonheur des dames demeure un roman euphorique, voire euphorisant – quelque chose de rare dans l’oeuvre de Zola. J’en vois plusieurs raisons. La première tient sans doute à l’intrigue sentimentale qui poursuit, sur un mode heureux, l’histoire entamée dans le volume précédent: Mouret qui a fait fortune en sachant se jouer des femmes finit par être le jouet de l’une d’entre elles, Denise, qui parvient à se faire aimer de lui parce qu’elle refuse de céder à son désir de possession. Au bonheur des dames est, dans une certaine mesure le roman de l’émancipation féminine: des femmes auxquelles le commerce de Mouret donne enfin la possibilité d’exister comme sujets, d’exprimer leurs désirs, de vivre d’appétits. La femme qui porte la culotte n’est plus un motif ridicule. Elle est une consommatrice émancipée. Nul mieux que Zola n’a su percevoir à quel point le développement de la consommation était lié à une aspiration à la liberté. Or il fallait à ce roman un personnage tel que Denise qui sache affirmer quelque chose de l’avenir de la femme: non plus comme désir de l’homme, mais comme être émancipé, posant ses conditions, à l’égal de l’homme, dans une relation renouvelée qui n’exclut pas l’amour, mais en est au contraire la condition.

L’autre raison qui fait de la lecture de ce roman un moment particulièrement heureux dans le cours souvent sombre des Rougon-Macquart tient, aussi, à la complexité, l’air de rien, de la trame narrative. A la structure habituelle de ses romans (grandeur et décadence), Zola substitue ici celle d’un progrès continu: jetée, démunie, avec ses frères sur le pavé de Paris, comme Octave Mouret quelques années avant elle, Denise finit à la tête d’un des temples du commerce, régnant sur un empire commercial et sur le coeur de son propriétaire. Mais cette ligne continue en dissimule en fait d’autres: celle des péripéties du parcours de Denise, qui est d’abord rejetée du Bonheur des Dames, connaît les vexations, la pauvreté, se voit obligée de partager la condition et la faillite des petits commerçants du quartier, avant d’entrer de nouveau au service du Grand Magasin; celle de ces petits commerçants, à l’image de l’oncle Baudu, propriétaire du vieil Elbeuf, ou du père Bourras, jadis cossus, vivant bourgeoisement et que les circonstances, leur entêtement, leur incapacité à saisir les nouvelles règles du jeu commercial ou à prendre le train en marche précipitent dans la ruine; d’autres encore: Robineau, Hutin, les Lhomme, etc. Finalement, l’intrigue du roman est à l’image du Grand Magasin: démultipliant les parcours, faisant s’entrechoquer les trajectoires, dans un bouillonnement qui est à l’imitation de celui de la vie même.

J’ai lu ce roman, il y a très longtemps, vers 14-15 ans. Et j’en avais gardé un puissant souvenir. La relecture est plus épatante encore. Je crois que ce volume constitue, sans aucun doute, avec La Fortune des Rougon, avec L’Assommoir, avec Pot-Bouille, l’un des sommets, du cycle des Rougon-Macquart.

Les Rougon-Macquart: n°11

Jérôme FERRARI: Le sermon sur la chute de Rome

Le sermon sur la chute de RomeUn petit bar, un bistro, comme il en existe dans d’autres villages corses. Le pastis, les histoires qu’on se raconte en montant le ton, la bonhomie des hommes au retour de la chasse, les parties de belote. Une nuit, Hayet, la serveuse, disparaît, sans laisser de traces ni d’adresse. Le moment pour Marie-Angèle, la patronne, de passer la main. Difficile de se libérer de la charge de son commerce! Finalement, deux garçons, Libero et Matthieu, deux étudiants en philo, des gars du pays revenus de Paris, tournant le dos à leurs études, se proposent de reprendre le troquet. Mais que vaut notre aspiration au bonheur confrontée à la fragilité des royaumes terrestres ? N’y a-t-il pas quelque folie à vouloir faire perdurer un monde au-delà de sa destruction ? Et quelle place ici bas pour nos rêves de contentement autarcique ?

Le roman de Jérôme Ferrari, si le titre n’en était pas déjà si beau, aurait pu s’appeler La Blessure. Dans ce roman, dont on parle beaucoup – et avec raison – en cette rentrée littéraire, il semble en effet que l’auteur ait cherché à se faire le chroniqueur sensible des blessures qui déchirent les hommes : ruptures, fissures, écarts, écartèlements, basculement de mondes. Ce sont les formes d’une expérience douloureuse de soi, de son impossible inscription dans un monde. Comme l’écrit Jérôme Ferrari,

pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien.  Et nous savons aussi que l’intervalle qui les sépare peut être infiniment court ou au contraire si long que les hommes doivent apprendre pendant des dizaines d’années à vivre dans la désolation pour découvrir immanquablement qu’ils en sont incapables et qu’au bout du compte, ils n’ont pas vécu.

Libero, le fils d’immigrés sardes, monte à Paris – une consécration – pour découvrir en Sorbonne la vanité des commentaires philosophiques. Matthieu, son ami, débarque en Corse poussé par son rêve d’une petite société parfaite et ses plus beaux souvenirs de vacances – rêve d’insularité qui, depuis Thomas More au moins, est celui de toutes les aspirations utopiques – et prend sa part de responsabilité dans un jeu qui conduit autour de lui chacun à dégénérer dans les formes les plus sordides de l’existence : alcool, prostitution, violence. Aurélie, sa sœur, archéologue spécialiste de l’Antiquité tardive, rencontre, sur un chantier de fouilles, un confrère algérien et cherche à donner vie, dans ses bras, à son rêve de réconciliation des deux rives de la Méditerranée, de ce temps où de la côte du Maghreb résonnait la voix fragile, mais puissante de saint Augustin ; pourtant, elle doit renoncer à cet amour que la distance politique et économique menace de transformer en frustrations, en blessures multiples. Marcel Antonetti, leur grand-père, voit sa vie coincée entre la figure d’un père absent, mort à la guerre de 14, et la douleur de devoir affronter la mort de son propre fils, d’un cancer. Sa vie est l’expression d’un vide qui se confond avec le cours de notre violent XXème siècle, siècle de déchirures et de privations, dont Marcel fait l’expérience douloureuse. Mais sa douleur reste vaine, elle aussi. Pour lui, pas de condition héroïque, militaire dont, semblable peut-être à l’héroïsme velléitaire des personnages de Stendhal, sa conscience enfle – rêve de châteaux en Espagne, d’un monde gonflé comme une baudruche.

Les personnages de Jérôme Ferrari sont des personnages désœuvrés. L’expérience qu’ils font est radicale. Le véritable talent de cet auteur est sans doute de trouver à faire résonner cette dimension morale, métaphysique avec une attention contemporaine aux anfractuosités de l’existence humaine, un regard réaliste, dans le ton parfois du roman social, des littératures policières. Ce qui ne va pas sans difficultés cependant. Car comment se faire le chroniqueur des blessures des hommes, de notre besoin de philosophie, sans rajouter le commentaire aux commentaires, sans rajouter sa voix à la glose du monde ? Y a-t-il encore place aujourd’hui pour un discours de consolation ? L’idée très belle de Jérôme Ferrari, et efficace sur le plan littéraire, se trouve justement dans le référence à saint Augustin dont la voix, à travers les âges, nous parvient pour mettre notre désarroi contemporain en résonance avec l’expérience de ces hommes du IVème siècle qui virent eux aussi un monde s’effondrer. Cette voix, celle du sermon sur la chute de Rome, prononcé par Augustin en décembre 410, Jérôme Ferrari la tresse avec plusieurs histoires, celle de Marcel, celle du café de Marie-Angèle, celle de Matthieu et de Libero, celle d’Aurélie qui se croisent et se recroisent, créant un être de papier du fil des existences vides, de l’expérience de la rupture, de la séparation  – mais l’œuvre de littérature est-elle autre chose que cela, au-delà des aspirations et des croyances desquelles il n’y a peut-être aucun salut à espérer: une tentative précaire de consolation ? Et c’en est une très belle, quoique (parce que?) désespérée, que nous livre Jérôme Ferrari dans son dernier roman.

Jules VERNE: Le Pilote du Danube

Le-pilote-du-danube.jpgC’est d’un bien innocent pari qu’Ilia Bush, le tout nouveau vainqueur du concours de pêche organisé par la ligue danubienne, semble avoir pris pour témoin, en ce jour de 1876, les membres de la respectable société : descendre le Danube, depuis la source jusqu’à la mer morte, soit sur 3000km, avec pour seule ressource le produit de sa pêche. Un pari risqué cependant, en ces années où la révolte nationale bulgare gronde, pendant que sur une rive et l’autre du Danube, le conflit se prépare. Et voilà que depuis quelques temps une féroce bande de bandit semble avoir élu domicile le long des rives du grand fleuve. Embarqué incognito aux côtés d’Ilia Bush, Karl Dragosh , chef de la police danubienne profite de l’audacieuse équipée pour mener l’enquête…

 

On retrouve dans ce Jules Verne posthume nombre des ingrédients qui ont fait la renommée des romans plus connus du célèbre auteur pour la jeunesse : une innocente confrérie (ici une société de pêche) réunissant des membres de tous horizons autour d’une passion commune (qui peut les rendre un peu ridicule) pris à témoin d’un audacieux pari (ici descendre le Danube) sert de prétexte à un récit encyclopédique teinté d’une pointe d’aventure. Ce roman n’échappe pas au genre. C’est une sorte de développement le long d’une carte de géographie, à travers l’Europe, tout au long du Danube, dans lequel Jules Verne trouve assez habillement à combiner plusieurs motifs : sentimental, politique, policier – un peu comme dans Michel Strogoff, l’un des plus réussis selon moi des romans de Jules Verne. Le motif sentimental et le motif politique se combinent : ayant dû s’éloigner de Bulgarie, où il est recherché par les autorités turques, Serge Ladko, pilote et pêcheur émérite, qui est aussi un partisan bulgare, a laissé sa femme chez lui dont il est sans nouvelles. Très inquiet, il monte le subterfuge d’une expédition le long du Danube, sous une fausse identité, celle du lauréat Ilia Bush, afin de s’efforcer de gagner son pays sans y être reconnu. Mais c’est compter sans les inimitiés et les jalousies dont Ladko est l’objet : Yvan Striga, son ennemi personnel, qui fut en son temps éconduit par la femme de Serge Ladko, qu’il vient d’enlever, vole, torture et tue tout au long du Danube, en se faisant passer pour un certain Serge Ladko. Des méfaits qui ne tardent pas à attirer l’attention du policier Karl Dragosh sur le prétendu Ilia Bush.

 

Je ne m’attendais pas à trouver Jules Verne auteur de roman policier. Et pourtant celui-ci est assez réussi, à condition qu’on n’y cherche pas autre chose que le moyen de passer agréablement quelques heures de détente. Publié de façon posthume et assez remanié par Michel Verne (le fils de Jules), c’est un récit plutôt efficace, qui offre, en plus de l’action politico-sentimentale rythmant le récit, d’agréables moments de descente du fleuve en liberté. Un mélange original de l’action policière et des plaisirs de l’eau qui n’est pas très éloigné du beau roman d’atmosphère d’Erskine Childers, L’Énigme des sables.

Annie ERNAUX: Les Armoires vides

Ecrire-la-vie.jpgAu cours de son avortement par une faiseuse d’ange, une jeune fille, coincée dans sa chambre d’étudiante, se remémore son enfance. De la honte, de la douleur surgissent comme dans un coup de poing de plus de 200 pages le souvenir de ces années passées entre l’école, où elle réussit brillamment, et le café-épicerie familial, dans un faubourg d’Yvetot, en Normandie.

Après ma découverte mitigée des Années, dont je veux bien reconnaître aussi qu’il est un livre important, il fallait que je revienne à Annie Ernaux, tellement l’insatisfaction de ma lecture de ce livre était associée au souvenir de pages superbes de dénuement. Son projet, d’une sincérité absolue, la radicalité de sa position esthétique réclamait donc que j’y revienne. Une façon aussi peut-être d’éclaircir ma position face à une certaine forme de la littérature française contemporaine – ce tropisme français centré sur le récit de soi et le refus radical des métaphores, le mouvement déprimant d’une littérature pour laquelle il n’y a rien à sauver, mais seulement une nécessité de dire, c’est-à-dire d’arracher des situations, des figures au cours aliénant d’une existence dans le dessein toujours renouvelé de restituer la vie. Or il faut dire qu’Annie Ernaux est la plus grande de tous sans doute en la matière.

Au risque de contredire immédiatement cette idée d’un tropisme français, je dois dire que ces Armoires vides m’ont fait immédiatement penser à une autre auteur, qui n’a rien de français : depuis Les exclus d’Elfriede Jelinek, je n’avais jamais lu en effet rien d’autre d’aussi radical ni d’aussi violent. Le style est touffu. L’énonciation tient comme dans une expiration, qui est un cri de souffrance, la plainte sauvage d’une bête traquée. Pas de pause dans la phrase, ni même entre les phrases qui permette au lecteur de reprendre sa respiration. Nous voici donc coincé, comme cette jeune fille qui en des temps antérieurs à la loi de Simone Veil sur l’IVG attend sur le lit de sa chambre d’étudiante que le travail initié par la faiseuse d’ange se fasse, portant au creux de son ventre sa révolte, ce mixte de honte et de volonté de revanche, cette existence séparée entre deux moitiés inconciliables qui est la condition des filles du peuple qui ont réussi.

D’emblée, Annie Ernaux nous précipite de l’autre côté du miroir de la méritocratie, de l’intégration sociale à la française. La réussite est une machine à produire de la haine. Pour intégrer cette existence bourgeoise, cultivée, raffinée qui est la sienne aujourd’hui, il lui a fallu apprendre à haïr son milieu. La découverte de la beauté des textes et des raffinements de la culture scolaire est aussi un lent exercice de la haine : du café familial, repère d’ivrognes, de vieux qui lui reluquent la culotte, avec sa tinette au fond de la cour, les propos grossiers qu’on y échange, le manque de raffinement, la laideur des murs et de l’ameublement ; une haine aussi, et c’est plus grave, de l’amour parental, de la sollicitude même de sa mère : les pages où on la voit offrir à sa fille, parce qu’elle aime lire, des romans à l’eau de rose , des revues sentimentales que lui conseille le marchand de journaux-tabac sont particulièrement poignantes. Dès son premier roman, l’inspiration d’Annie Ernaux est déjà bourdieusienne. La culture est fondée sur la séparation.

Mais c’est une inspiration sociologique qu’Annie Ernaux prend en charge du côté du roman, d’une écriture romanesque, centrée sur la représentation d’une expérience existentielle (la sienne, même si dans ce premier roman elle prend encore la forme d’un personnage de fiction) : l’expérience existentielle d’un être divisé. D’emblée Annie Ernaux, cette grande amatrice de Proust, produit une version aggravée de La Recherche du temps perdu, dans une vision presque panique, où le côté de chez Swann et le côté de Guermantes seraient séparés à jamais. Pas de bal de têtes chez Annie Ernaux. L’exercice de mémoire de son héroïne échoue non dans le grotesque et la satire sociale du Temps retrouvé mais dans les contractions douloureuses d’une fille en train d’avorter.

Moins abouti sans doute sur le plan formel que Les années, plus brusque et plus brutal, Les armoires vides ont cependant l’avantage pour moi de rester concentré sur le récit d’une expérience individuelle dans ce qu’elle a de singulier (les pages qu’elle consacre à sa jeunesse dans Les années sont d’ailleurs celles que je trouve les plus réussies). Roman de la division, de la rupture, elle est une très belle réflexion aussi sur l’aliénation et les usages de la langue.  Cette adolescente qui se sépare de son milieu est d’abord une fille qui n’a pas les mots pour nommer sa condition que ne sauraient lui donner non plus encore la culture scolaire :  « Je n’ai jamais pensé que les différences puissent venir de l’argent, je croyais que c’était inné, la propreté ou la crasse, le goût des belles affaires ou le laisser-aller. Les soûlographies, les boites de corned-beef, le papier journal accroché au clou près de la tinette, je croyais qu’ils les avaient choisi, qu’ils étaient heureux. Il faut des tas de réflexions, des lectures, des cours, pour ne pas penser comme çà, surtout quand on est gamine, que tout est installé. » Les pages qu’elle consacre aux mots des écrivains sur son milieu, à la distance qu’il s’agit pour elle de maintenir avec un certain usage de la langue, qui embellit ou considère avec condescendance, sont au fondement de son esthétique.

Je ne sais pas dire encore cependant si j’aime ou pas. Ce n’est peut-être pas le propos. Comme pour Jelinek, dont je parlais plus haut. La radicalité du projet de ces deux écrivains se mesure sans doute à ce que leur œuvre est bâtie pour l’une comme pour l’autre sur un semblable refus de l’horizon d’attente esthétique qui motive habituellement nos lectures. Une question qui reste à éclaircir, ce dont le judicieux recueil de douze des romans d’Annie Ernaux que publie Gallimard sous le titre d’Ecrire la vie va fournir l’occasion.

Annie ERNAUX: Les Années

Les annéesDe l’après-guerre au milieu des années 2000, Annie Ernaux raconte : des perceptions, des souvenirs, des images, des mots. Elle est ce bébé assis sur un coussin, cette petite fille en maillot de bain sur une plage de galet, cette autre debout devant une barrière ou épaule contre épaule avec une camarade dans le jardin d’un pensionnat, l’une de ces 26 filles de la classe de philosophie du lycée de Rouen posant un jour de 1958-59 sous le marronnier de la cour, bien d’autres encore que montrent des photographies prises au cours de toutes ces années. Elle est aussi cette femme qui se souvient des formes changeantes ou immuables prises par la vie qui passe : le rituel du repas dominical, la découverte de nouveaux sons, de nouveaux goûts, d’œuvres nouvelles, la permanence ou le changement des façons de penser…

Voici un livre dont je ne saurais dire, la dernière page tournée, ce que j’en pense exactement. Commencé dans l’enthousiasme, abandonné puis repris plusieurs fois, le récit d’Annie Ernaux me plaît autant qu’il me déplaît, et pour les mêmes raisons.

Il y a d’abord ce que je trouve très  réussi. L’effort de l’auteur, dans son désir de retrouver au-delà d’elle-même une sorte de conscience collective, à se faire collectionneuse des mots d’une époque : mots de réclames (« L’huile Lesieur trois fois meilleure ! »), expressions convenues (« il faut être de son temps »), chansonnettes à la mode portant jusque dans les cours de récréation la violence coloniale d’une époque (« habana la moukère… »), exigences de réussite sociale (« avoir ses deux bacs »). Sous sa forme épurée, son style sans ornement, presque froid, le livre d’Annie Ernaux ne manque pas d’ambition. Écrit sous la double influence sociologique et littéraire de Bourdieu et de Proust, l’ouvrage en constitue aussi une relecture critique. Le beau final proustien, la volonté de ramener les faits et les actes à cet en-decà des volontés individuelles qu’est l’inconscient social témoignent en faveur de ce projet. Dans une méditation assez subtile renouvelée sur la distance qui sépare le passé du présent, Annie Ernaux trouve les mots pour dire décennies après décennies ce qu’a été pour chaque époque la perception du passé, la vision du futur.

Mais c’est une entreprise qui, malgré ses réussites ponctuelles, et quelques beaux textes, peine à me convaincre vraiment sur le fond. Annie Ernaux signe une autobiographie paradoxale. La clé, dit-elle, lui en est venue lorsqu’elle a trouvé la forme convenant à ce projet qu’elle portait depuis de nombreuses années : écrire une autobiographie qui bannirait le « je » que la grammaire semble réserver à la forme du récit de soi pour une autre forme, mettant en avant le « on » d’une époque avec quelques retours, par le moyen de photographies d’elle qu’elle décrit tout au long de l’ouvrage, sur son propre parcours – ou plutôt  la juxtaposition de différentes images du moi, un « elle » qui, dans le récit, se superpose au « on » de l’expérience commune d’une époque, ce destin impersonnel qui a donné forme et contenu cependant aux expériences personnelles d’un je en situation.

Mais quel est précisément ce « on »  par lequel Annie Ernaux entend échapper à la subjectivité du récit introspectif en livrant une sorte d’ « autobiographie impersonnelle et collective » ? Une manière de Zeitgeist ? de conscience inter-générationnelle ? Ou bien au contraire l’esprit d’une génération ? Les meilleurs passages sont sans doute ceux où l’auteur assume sa différence (sociale, culturelle, sexuelle, …) introduisant des clivages, soulignant des tensions dans une Histoire qui cherche à se présenter autrement comme un tout fondu dans l’uniformité de la conscience collective, un chromo travaillé par l’oubli idéologique que l’Histoire est moins faite d’uniformité que de différences. C’est sans doute le génie de Walter Scott d’avoir d’emblée su se situer à ce niveau là.  En revanche, si je retrouve bien  un portrait des années 1940 à 2000 dans le portrait général de ces années qui passent et qu’Annie Ernaux entend nous livrer (les premiers rapports sexuels à l’époque où n’existe pas la pilule, le mariage précoce enfermant les femmes dans une convention dont elles avaient cherché par les études à échapper, le premier emploi en Province, le déménagement à Paris dans l’un des grands ensembles à la périphérie de la capitale, le rituel des courses à l’hypermarché, le divorce, la réorganisation de l’espace urbain, le développement des transports automobiles, la banalisation de nouveaux moyens de consommation), je n’ai pu m’empêcher de me demander au cours de ma lecture si ce « on » de la conscience collective impersonnelle n’était pas autant fictionnel, fantasmatique que le « je » de l’autobiographie traditionnelle. En voulant retrouver l’unité d’une époque, des mots et des images enfouis dans la conscience collective, l’auteur n’aurait-elle pas oublié d’en interroger aussi les tensions et ruptures, ainsi que la situation individuelle, c’est-à-dire la responsabilité et les engagements de chacun de nous par rapport à ce grand être culturel collectif qui  fait les codes et pratiques d’une époque ? Un projet trop sociologique peut-être à mon goût, c’est-à-dire relevant d’une sociologie qui écrase l’individu, et pas assez morale : j’entends par là non le désir d’asséner des leçons de morale à la papa, mais la tentative, qui signe les plus beaux livres selon moi, de libérer la possibilité pour qu’émergent quelques voix vraiment individuelles, par le moyen de l’ironie, de la compassion, de l’analyse, de l’émotion, de la satire, parmi la représentation de toutes les conventions qui les écrasent.


Emile ZOLA: Pot-Bouille

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Monté à Paris, Octave Mouret est un jeune homme de province ambitieux. Rêvant déjà de grand commerce (il sera le protagoniste principal du roman suivant : Au bonheur des dames), c’est aussi un coureur de jupons invétéré, qui pense pouvoir réussir par les femmes, en suivant le chemin déjà emprunté avant lui par d’autres héros de romans du XIXème siècle. L’immeuble dont il occupe une mansarde du quatrième étage va devenir son terrain de chasse. Car derrière la façade pleine de respectabilité de la demeure bourgeoise tout un brouet peu délicat de vices et de pratiques faisandées a trouvé là à se cuisiner…

 

Ce Pot-Bouille est vraiment une œuvre très réussie, sans doute l’un des sommet du cycle des Rougon-Macquart, aussi bien grâce à la véritable jubilation critique dont Zola y fait preuve que pour des raisons formelles, qui tiennent à la nature d’un roman qui n’est pas structuré véritablement par le développement d’une intrigue, mais par le mouvement exploratoire conçu par un Zola, véritable entomologiste de la condition bourgeoise, qui sait trouver dans cet immeuble où vient se loger Octave Mouret un terrain particulièrement approprié à ses recherches. Pot-Bouille est en quelque sorte L’Éducation sentimentale de Zola. De Flaubert, on retrouve le ton caustique, la haine du bourgeois, une ironie féroce, qui n’épargne pas son personnage principal, même si la férocité amoureuse d’Octave est rachetée par un certain donjuanisme, une passion toute donquichottesque à s’enticher des femmes dans lesquelles il ne croit voir au départ qu’un moyen.

 

Car Octave est surtout une formidable invention romanesque. Traversant sans s’y fixer, comme cet escalier de l’immeuble qu’il monte et descend sans fin, les différentes strates de la société bourgeoise, Octave est d’abord un révélateur, par sa propre chimère, de ce monde d’imagination dans lequel ses voisins modèlent leur vie et se donnent à eux-mêmes l’illusion de la respectabilité . La double vie de Duveyrier, partageant bourgeoisement son existence entre sa femme Clotilde et sa maîtresse Clarisse, le ménage à trois que forment Campardon et ses deux femmes, l’hystérique Valérie Vabre, qui profite de ses sorties à l’église pour se donner à des hommes, la voluptueuse Madame Juzeur qui vit par procuration l’histoire des femmes de l’immeuble en s’efforçant de travailler à leur félicité sont quelques uns des détours pris dans cette histoire par des personnages qui jusque dans la recherche la plus brutale du plaisir s’efforcent de sauver la façade de leur respectabilité bourgeoise. Duveyrier ne rêve pas d’une vie moins bourgeoise avec sa maîtresse qu’avec sa femme ; « l’autre Madame Campardon » se dévoue au soin de la maison et de la femme de Campardon ; Valérie Vabre recherche dans d’autres bras une compensation à l’impuissance de son mari, mais s’ennuie dans l’amour ; Madame Juzeur assouvit sa recherche voluptueuse en se faisant manger de baiser par les hommes qui la fréquentent, mais refuse de se donner davantage.

 

Par l’intermédiaire du personnage d’Octave, séducteur pris au jeu de sa propre séduction, qui méprise les femmes dont il tombe amoureux et se prend de passion ou de tendresse pour des êtres en qui il ne voit d’abord qu’un moyen d’assouvir ses appétits et son ambition, quelque chose se donne aussi de la condition féminine dans cette société du Second Empire, officiellement dévoué à la défense de l’ordre et de la religion. Les conquêtes d’Octave sont toutes des femmes frustrées, qui tombent dans ses bras, non par plaisir, mais poussées par la vacance de leur propre vie, ce vide intérieur que Zola diagnostique comme étant au fondement de la condition bourgeoise. Ici une enquête se finit, commencée avec Une page d’amour et poursuivie dans Nana . Ses héroïnes sont toutes des femmes frigides qu’une autre ambition que le plaisir pousse à l’aventure de l’adultère : la simple passion maniaque (Valérie, qui se refuse à Octave, mais se donne à d’autres), un sentimentalisme à l’eau de rose nourri de lectures romantiques (Marie Pichon), l’habitude d’une fille éduquée dans la recherche obsessionnelle d’un homme à épouser (Berthe Vabre, née Josserand). Au-delà des conquêtes d’Octave, ce sont toutes ces femmes qui restent chastes par désintérêt pour l’amour, et qui cherchent à combler par d’autres amours illusoires le néant de leur vie : Clotilde Duveyrier s’étourdit de musique ; Madame Campardon mène une vie vouée à la seule contemplation d’elle-même noyant sa profonde dépression dans le temps passé à sa propre toilette, le goût d’un lit douillet et de lectures tardives ; la tyrannique Madame Josserand traite du mariage de ses enfants comme d’affaires d’argent, ne s’interdisant aucun des roueries dont sont capables certains milieux d’argent et se comportant chez elle en véritable mère maquerelle.

 

C’est dans la vie des domestiques cependant que s’affirme avec le plus de violence la charge de Zola à l’encontre de cette société bourgeoise. Gourd campe un concierge caricatural, une figure emblématique du serviteur aliéné dont la condition est proche de celle des domestiques, mais qui croit s’en éloigner en adoptant le code de valeur de ses patrons, dont il cherche à se faire un fidèle garant de la respectabilité hypocrite. Le contrepoint offert par la description des bonnes et cuisinières qui d’un balcon à l’autre s’échangent des propos irrespectueux le long du trou obscur que constitue la cour des domestiques constitue un des meilleurs moments du roman. Et on trouve dans la description d’Adèle, la fille de cuisine sale et ignorante, accouchant seule dans sa mansarde, les pages les plus féroces de Zola : la souffrance de cette pauvre fille, prise par des maîtres qui la dominent, donnant naissance à une fille dont elle ne connait pas même le père, les mouvements douloureux de son corps redoublés par sa propre ignorance de ce qui arrive à ce corps constitue l’acte d’accusation le plus violent à l’égard de l’hypocrite respectabilité bourgeoise d’un Zola qu’on trouvera rarement aussi féroce ni aussi terrifiant.

 

Ultime ironie de l’histoire, un écrivain habite également cette demeure, avec sa femme et ses deux enfants : un personnage qui ne sera jamais nommé autrement que « le monsieur du deuxième », un homme « qui fait des livres », et dont on découvre à la fin que son œuvre se nourrit des agissements et turpitudes de ses voisins, bref une sorte de substitut romanesque de Zola – un comble dans un roman naturaliste dont l’esthétique exige que l’auteur soit absent !

 

 

Les Rougon-Macquart: n°10