Au  sortir de la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie, un jeune écrivain serbe est invité par la fondation Rockfeller à résider pendant un mois sur le lac de Côme, au prétexte d’y travailler à l’écriture d’un roman. Dans la luxueuse propriété qui s’étage au-dessus de Bellagio, le jeune homme est confronté à une population internationale d’artistes et de savants en résidence, souvent bien plus âgés que lui. Le faste de l’endroit, la beauté des paysages, les convenances sociales, la complicité avec les domestiques, des rapports d’amitié naissant, au village, avec des habitants de Bellagio, de longues courses dans la colline ou la montagne, et surtout la passion immodérée pour le bon vin et les grands whiskys vont suffire à peupler le quotidien du jeune homme. Sous le prétexte d’écrire un roman, commence en réalité un merveilleux mois de vacances…

Comme plusieurs autres titres que je lis en ce moment, j’ai découvert le roman de Srdjan Valjerević au hasard de mes explorations en bibliothèque. C’est le titre qui a attiré mon regard. Je cultive en effet une véritable passion à l’égard des grands lacs du nord de l’Italie, où j’ai déjà passé plusieurs fois plusieurs semaines. J’ai tiré le livre de son étagère pour voir s’il s’agissait bien du lac de Côme. Et vu que le quatrième de couverture promettait un récit élégiaque, tout cela ajouté à l’origine de l’écrivain a suffi à me convaincre. Je viens de passer avec ce roman deux excellentes journées.

D’une écriture blanche, très descriptive, c’est le récit d’un jeune homme qui ne va pas très bien, en témoignent ses excès de boisson, un récit dans lequel il ne se passe pas grand chose – c’est ce qu’il faut aimer : le héros se lève tard, prend le temps de se remettre de la cuite de la veille, se promène dans la luxueuse propriété des bords du lac de Côme, déjeune et dîne à la villa, tâche d’échapper aux conversations conventionnelles des autres pensionnaires, noue quelques amitiés, descend au village, se régale d’une excursion en montagne ou sur le lac et boit, boit, boit. On pourrait appeler ce roman: éloge de la déambulation ou de la promenade. Pas de fil narratif donc sinon celui de ces 30 journées qu’égrènent les 30 chapitres de ce qui se présente comme une sorte de journal, témoignage d’un mois passé à toute autre chose qu’écrire et dont il reste cependant ce récit, preuve des cheminements souvent tortueux de l’écriture.

C’est ce que j’ai aimé dans ce livre. Le ton, bien souvent élégiaque, une esthétique des petits riens, une autodérision permanente, tout ce qui fait les bonheurs d’une certaine littérature d’Europe centrale. Au détour de ses phrases, j’ai pensé à Thomas Bernhard, à Robert Walser. Au centre du récit, l’histoire d’un homme, qui se répare, d’une réconciliation avec le monde comme seule l’Italie peut-être la rend possible. Même la passion immodérée pour l’alcool devient ici un exercice de convivialité autour de quelques bons vins. L’excès – de nourriture, de vin, de beauté, de paysages sublimes – n’y est plus destructeur, comme dans la Yougoslavie en cours d’implosion que quitte le temps d’un mois le narrateur, mais intégrateur. C’est en tout cas ce que j’ai lu, dans le creux de phrases qui méritent qu’on s’y attarde. Un art du non dit qui culmine dans l’amitié amoureuse nouée avec Alda, au village, autour de quelques dessins, dans la connivence du narrateur et de Sommerman, scientifique renommé aux Etats-Unis, dont on apprendra qu’il est un rescapé des camps de la mort, ou dans le souvenir des cloches de la cathédrale de l’église de son enfance, aujourd’hui en territoire étranger.