Catégorie : Littérature de langue allemande

Siegfried LENZ: Une minute de silence

« Dans une petite ville de la Baltique bercée par le rythme incessant des vagues, Christian assiste à la minute de silence observée dans son lycée en mémoire de Stella Petersen, professeur d’anglais morte en mer. Stella fut le grand amour de Christian, un amour volé aux conventions qui régissent les relations entre professeurs et élèves, un amour fait de silences et d’interrogations, de découvertes fragiles et de beauté. » (4e de couverture)

Me voici reparti, une fois de plus, pour un livre irrésumable, ou difficile à résumer, mais c’est là semble-t-il que me conduisent mes lectures en ce moment! J’avais envie depuis longtemps de lire Siegfried Lenz, depuis au moins le jour où des amis m’ont offert La leçon d’allemand, que je confesse n’avoir toujours pas lu, même si le livre trône en bonne place depuis tout ce temps-là sur ma table de nuit. Mais il en va souvent ainsi des livres que j’achète ou qu’on m’offre. Certains restent souvent longtemps très près de moi, physiquement, ils m’accompagnent pour ainsi dire de leur présence, comme des ports dans lesquels je sais que j’entrerai un jour, pour faire relâche, et cela me soutient pendant tout ce temps-là de savoir qu’il y a quelque part quelques livres à découvrir sur lesquels je sais que je pourrai compter. Watership down est un autre de ces titres, que m’a offert un jour quelqu’un qui m’était très cher à l’époque, avant que les vents contraires de l’existence ne choisissent de la porter un jour à naviguer à la découverte d’autres contrées moins amicales et plus éloignées de moi. Mais il me reste quand même ce livre. Jane Eyre, autre grand compagnon (ou compagne, je ne sais comment dire, s’agissant d’un livre) m’a accompagné 15 ans, et franchement je ne regrette pas d’avoir attendu tant de temps, tellement fut grand le plaisir de découvrir alors un roman que je n’aurais peut-être pas goûté autant à l’âge de l’adolescence.

Il y a une autre raison qui fait que je m’intéresse depuis longtemps, sans l’avoir lu, au nom de Siegfried Lenz: le nord de l’Allemagne, et notamment Hamburg, où j’ai passé quelques-uns des plus beaux étés de ma vie. Et c’est d’abord ce que j’ai aimé, goûté, retrouvé dans ce très beau et très pudique roman, Une minute de silence, qui sait évoquer avec tellement de charme ces paysages de la mer du Nord, avec ses petits villages de pêcheurs, de temps en temps un phare, quelques îles, et la digue, une grande étendue verte le long de la mer. Je ne sais si c’est complètement transparent dans le roman quand on ne connait pas déjà ces paysages. Mais l’évocation discrète qu’en donne Lenz, à l’image de la discrétion de ces paysages eux-mêmes, est une des choses qui m’ont seduit dans le roman.

Et pourtant, il faut avouer que j’ai eu bien du mal à entrer dans le récit pendant disons les 15 ou 20 premières pages. J’ai même pensé arrêter le livre un temps et que Lenz serait une des grandes déceptions de ma vie de lecteur, lorsque tout d’un coup quelque chose s’est mis à fonctionner. C’est à partir de la scène de la cabane, dont j’ai publié l’extrait il y a quelques jours. Le miracle s’est fait. Le reste n’a été qu’un doux délice de lecteur face à ce livre que j’ai lu finalement d’une traite.

Le va-et-vient entre le présent (la cérémonie d’hommage à Stella, la jeune professeur d’anglais qui vient de décéder) et le passé (la reconstitution des amours de Stella et de son élève, un jeune homme de 18 ans qui partage son temps entre le lycée et les travaux en mer), l’alternance du tu et du elle, parfois jusque dans une même phrase, pour nommer celle que la mort a ravi trop tôt, une prose sobre, pudique, tout cela donne une expression à la fois discrète et très touchante des va-et-vient de la conscience confrontée à ce qui est sans doute le principal sujet de ce livre: la douleur de l’inachèvement.

A travers l’enveloppe, j’ai senti que c’était une carte, c’était une vue photographique qui invitait à visiter un musée océanographique, la photo représentait un dauphin qui avait fait un bond exubérant et qui, semblant calculer sa trajectoire, cherchait à se poser sur une vague. Il n’y avait qu’une phrase au verso : « Love, Christian, is a warm bearing wave », signée Stella. Appuyée contre la grammaire anglaise, j’ai posé la carte à côté de notre portrait et j’ai éprouvé une douleur lancinante à l’idée d’avoir manqué quelque chose, d’avoir été lésé de quelque chose que j’avais désiré plus que tout.

Quoi de plus fragile cependant que ce couple que Christian et sa professeur d’anglais ont formé pendant l’espace de quelques semaines? Si l’amour est grand, on oublie parfois quand on s’aime combien les amants qui s’aiment sont eux médiocres ou capables de médiocrité. Lenz ne franchit jamais ce seuil, mais en indique pudiquement l’ouverture. Réinterprétation contemporaine du motif illustré bien des fois dans l’histoire de la littérature (Roméo et Juliette, La Chartreuse de Parme, etc.) de la mort prématurée des amants, la mort vient à point « sauver » la beauté de l’amour, même si c’est au prix de l’expérience douloureuse de l’inachèvement, en lui offrant d’échapper à la dure leçon qui veut que les amants ne s’aiment pas toujours et que, comme le disait la chanson, ces histoires finissent mal… en général. Tout le talent de Lenz est de savoir trouver les mots pudiques, au-delà de tout romantisme, qui conduisent de la vie à l’art:

Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour.

Loin de toute exubérance, c’est sans doute Siegfried Lenz qui a raison, en homme recueilli et peu bavard du Nord. J’ai trouvé très belle en tout cas sa vision du bonheur, confrontée aux aleas de l’existence.

peut-être faut-il que ce qui nous rend heureux repose et soit préservé en silence.

Un beau donc, un très beau roman, lu dans le cadre des Feuilles allemandes, une belle initiative d’Eva pour ce mois de novembre. Si ce n’est pas déjà fait, je vous conseille vivement d’aller faire un petit tour chez elle pour l’occasion. Prochaine étape de ce mois, en ce qui me concerne, L’histoire d’un allemand de l’est de Maxim Leo, une lecture qui s’est imposée à moi (là encore, l’un des livres qui m’accompagnait depuis un moment sur ma table de chevet) en ces temps de commémoration des 30 ans de la chute du Mur de Berlin.

Robert WALSER: Retour dans la neige

Une grande rue de grande ville. Un parcours en omnibus à cheval à travers la vie berlinoise. Un trajet en train. Une promenade le long du Greifensee. Un sentier à la nuit tombée. Une rue. La vie rêvée dans une petite ville. Ce sont autant d’évocations en qui le lecteur déjà acquis aux petites proses de Robert Walser anticipera la promesse de descriptions à la fois détachées et poétiques. Pour les autres, c’est l’horizon d’un enchantement encore inconnu, mais qui vaut vraiment qu’on s’y risque, tellement l’oeuvre de Robert Walser, ce grand mais discret auteur suisse, est un des sommets de la littérature de langue allemande du 20e siècle.

Arrivé là, je pourrais presque écrire que tout est dit! Plutôt paraitre laconique que volubile, écrit quelque part Robert Walser. Je crois que c’est une consigne que doit parfois savoir s’appliquer à lui-même le chroniqueur de ses lectures, surtout lorsque celles-ci l’on porté, comme moi ce week-end, à goûter – que dis-je à goûter ? à se nourrir, à se remplir, à communier !- au charme impossible à commenter je crois de l’art de Robert Walser. Oui, que dire de plus de Robert Walser, sinon d’inciter à le lire?

Décidément, il semble que mes lectures me dirigent en ce moment vers des livres impossibles à résumer 😊… J’ai essayé pourtant de relever le défi récemment avec le recueil de Thomas Hardy, Poèmes du Wessex. Mais avec Robert Walser, c’est plus difficile encore, tellement tout le charme de cet auteur consiste dans sa capacité à saisir des petits riens, à extraire du quotidien d’une expérience- une rue, une promenade, un voyage en train – cette sensation unique, mais diffuse qui fait le vrai fond de la vie. C’est le propos des vingt-cinq recits réunis ici. Du bruit de fond de l’existence, Robert Walser tire la substance unique d’un moment, aussi important que discret. « C’était un jour quelconque. » Ainsi commence l’un de ses textes, Sur la terrasse, dont j’ai donné l’extrait hier. Une page en tout et pour tout. Je vous laisse aller voir directement à ce texte. La lecture parle mieux que les commentaires.

Ailleurs, c’est le récit d’un jeune homme lisant Faust alors que la nuit est tombée à sa fenêtre. Et c’est tout autour le charme des promeneurs dont la rumeur remonte jusqu’à lui ou le son lointain d’un concert (Nuit d’été).

Ailleurs encore un incendie qui se déclare est l’occasion d’une évocation saisissante de la grande ville dans une juxtaposition presque cubiste (L’incendie).

Tout à coup, le monde semble avoir changé, s’être agrandi, épaissi, enrichi.

Une grande ville est une gigantesque toile d’araignée de places, de ruelles, de ponts, de maisons, de jardins de larges et longues rues

Ou un simple rêve, comme on en fait parfois, où le souvenir d’un visage suffit à illuminer une journée.

A l’instant même précédant le réveil, je fis un rêve d’une étrange beauté dont une demi-heure plus tard, je ne savais rien de plus. M’étant levé, il me revint alors à la conscience que j’avais vu une femme très belle et débordant d’un juvénile élan, je l’adulais. Je me sentais merveilleusement d’aplomb et exalté par la jeunesse rayonnante de mon beau rêve. Je me vêtis prestement. Il faisait encore sombre. Un souffle d’air hivernal m’effleura par la fenêtre ouverte. Les couleurs étaient si sévères, si rigoureuses. Un vert froid et noble luttait avec un bleu naissant; le ciel était rempli de nuages rose vif. La journée en éveil, qui portait encore en collier la lune comme un bijou d’argent, me parut divinement belle.

Mondscheinsonate

La lune était haute et éclairait les vastes bas-fonds, où l’eau de la marée montante commençait à passer sur la
vase étincelante. Seul le léger bruit de l’eau ; aucun cri d’animal ne se faisait entendre dans cet immense espace;
dans le marais aussi, derrière la digue,
tout était vide ; les vaches et les boeufs étaient encore tous dans les étables. Rien ne bougeait ; seulement, ce qu’ils prenaient pour un cheval blanc semblait remuer encore là-bas, à Jevershallig.
– On y voit mieux, fit le valet, brisant le silence, je vois clairement briller, tout blancs, les ossements des moutons.
– Moi aussi, dit le garçon, en tendant le cou, puis, comme mû par une idée subite, il tira le valet par la manche:
– Iven, souffla-t-il, le squelette de cheval qui était là d’habitude, où est-il? Il n’est plus visible !
– Je ne le vois pas non plus. Etrange ! fit le valet.
– Pas si étrange, Iven! Parfois, je ne sais dans quelles nuits, on dit que ses ossements se soulèvent et s’agitent comme s’ils étaient vivants « 

Theodor STORM, L’Homme au cheval blanc, editions Sillage, traduction de Raymond Dhaleine, p.93.

Heimatverlust

« Au-dessus des verres que nous vidions gaiement, la mort invisible croisait déjà ses mains décharnées. Nous lancions des jurons joyeux, des blasphèmes étourdis, tandis que, chargé d’ans, solitaire, pour ainsi dire figé, lointain et pourtant proche de nous, partout présent dans son empire vaste et divers, vivait François-Joseph, notre vieil empereur. Peut-être, quelque part dans les replis secrets de notre âme, ces certitudes que nous appelons pressentiments sommeillaient-elles. La certitude surtout que notre vieil empereur mourait un peu avec chacun des jours qui s’ajoutait à sa vie, et que la monarchie mourait avec lui.
(…)
En ce temps-là, à la veille de la grande guerre, il était de bon ton d’afficher une certaine ironie hautaine, de professer par coquetterie une soi-disant décadence, d’affecter à demi un air de lassitude outrée et d’ennui sans cause. Je vivais dans cette atmosphère les meilleures de mes années. »

Joseph ROTH, La Crypte des capucins, (traduction: Blanche Gidon, Points/Seuil)

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Une petite ville allemande sous la neige, avec sa tour carrée du XIVème siècle, à la frontière polonaise. Sur la plaine, un cavalier se presse. Dans la ville endormie, une petite communauté veille. Car c’est fête ce soir. Dans la demeure qui leur sert de synagogue, ils se sont tous réunis pour fêter dignement cette soirée d’Hanouka autour du chandelier sacré. Mais au loin, la menace gronde. Quelle nouvelle apporte avec lui le cavalier qui vient d’entrer en ville ?

Dans la neige est une nouvelle de jeunesse publiée par Zweig en 1900 dans la revue sioniste Die Welt, mais jamais reprise ensuite en volume. J’étais ainsi passé complètement à côté de ce texte, qui ouvre cependant le deuxième tome des Romans et nouvelles de Zweig publié dans la collection de La Pochothèque. Je dois ainsi un grand merci à Praline, grâce à qui j’ai découvert ce texte court, très efficace, et très poignant aussi.

A travers deux vignettes (le motif merveilleux d’une petite ville allemande du Moyen-Age, avec ses maisons serrées les unes contre les autres, au milieu d’un paysage de neige ; l’image pathétique d’une petite communauté juive, contrainte de fuir les pogroms, dont les membres vont finir gelés sous la neige), Stefan Zweig brasse d’un seul coup de plume tout le registre des récits consacrés traditionnellement à la neige, disons des frères Grimm et d’Andersen à Jack London.

C’est comme si Zweig avait voulu tenir ici toutes les possibilités d’une histoire où la neige joue le rôle principal. Et le moins que je puisse dire, c’est que le résultat se montre fort efficace. Il sert ici de révélateur à l’insécurité vécue par les juifs d’Europe centrale, victimes du fanatisme. Car sous l’image idyllique d’une Allemagne enneigée avec son architecture du Moyen-Âge couve la menace des flagellants, une troupe bien réelle de fanatiques lancée à l’assaut des juifs pour leur faire abjurer leur foi. Restituant ce moment d’histoire, progressivement, Zweig oriente donc le récit du conte vers la tragédie.

Chassés de chez eux par la menace qui les poursuit, Léa, Josué et les siens tentent de gagner la Pologne voisine. Mais on ne court pas sans danger dans la plaine enneigée, tous les récits d’aventure vous le diront. Sauf que de roman ici, il n’y a pas ; ni d’aventure, mais la barbarie, la sauvagerie vouée à la destruction d’un groupe d’hommes à qui on ne reproche que leur fidélité à leurs croyances et à leur histoire. Sous la pression du fanatisme antisémite, l’idylle romantique accouche du pathétique. Un texte essentiel.

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Hesse - Le Voyage à Nuremberg« J’ai pu constater […] que les motifs de mes propres actes se situent toujours hors du champ de ma raison ou de ma volonté. Me demandant, par exemple, ce qui fut tellement à l’origine de mon voyage du Tessin à Nuremberg – voyage qui dura deux mois en automne-, je me trouve très embarrassé. Plus j’y regarde avec attention, plus mes raisons et motivations m’apparaissent multiples, diverses, sans rapport les unes avec les autres et semblent remonter très loin dans le passé. Elles ne s’ordonnent pas en une suite logique et linéaire; elles forment plutôt un réseau complexe, si bien que d’innombrables événements anciens de ma vie semblent finalement expliquer ce voyage banal et imprévu. » Invité, dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à participer à une soirée littéraire en son honneur, Hermann Hesse décide, contre son habitude, de répondre favorablement. Mais pour un homme tel que Hesse, qui déteste parcourir d’une traite de longues distances quelque chose d’aussi banal qu’un voyage du Tessin à Nuremberg, peut devenir toute une aventure: Locarno, Zurich, Baden (sur la Limmat, en Suisse), Singen  (sur le lac de Constance), Tuttlingen, Blaubeuren, Ulm, Augsburg, Munich, Nuremberg, puis de nouveau Munich (occasion notamment d’une soirée chez Thomas Mann et d’une autre au cabaret de Valentin) seront les étapes de ce voyage dans l’espace qui est aussi un voyage dans la sensibilité et dans le passé de l’écrivain.

Peu connu, même de la plupart des lecteurs attentifs de Hesse, Le Voyage à Nuremberg est un de ces petits bijoux qui font tout le charme du grand écrivain allemand. Pour qui aime Hesse, c’est un moment de pur délice. Homme sensible et provocateur, peu avide de mondanités, fuyant comme la peste les conférences littéraires qui lui font faire l’expérience douloureuse de la vanité de son art, Hermann Hesse s’est installé pendant la guerre à Montagnola, en Suisse, dans le Tessin, à la suite d’une grave crise existentielle qui le conduiront sur le divan du célèbre psychanalyste Jung. Cette installation, en pleine guerre mondiale, au mépris de ses obligations militaires, vont faire de Hesse l’une des principales « bêtes noires » des milieux ultra nationalistes allemands. Mais à Montagnola, Hesse a reconstruit quelques chose, de discret (Montagnola est un petit village sur les hauteurs de Lugano), de sensible (il se met à l’aquarelle), avec cette pointe d’humour, qui puise dans l’ironie des Romantiques allemand et aboutira en 1927 au roman Le Loup des steppes, le chef d’œuvre de cette deuxième période de l’écrivain. Publié la même année, Le Voyage à Nuremberg est, me semble-t-il, le complément indispensable à la lecture de ce grand roman.

C’est une plongée dans la sensibilité d’un écrivain nourri de mysticisme chrétien, de sagesse extrême-orientale, de longues promenades dans la nature, qui n’hésite pas à confesser ses limites, ses faiblesses, pour qui même l’impuissance est une qualité, une valeur, une façon plus simplement de se tenir dans l’existence à opposer au déchaînement de plus en plus furieux des idéologies de la toute puissance:

Mes sentiments me sont mille fois plus précieux que toute l’énergie que les hommes peuvent déployer.

Je peux rester des heures à regarder ce qui se passe pendant que je déguste un petit verre ou deux. J’ai des goûts simples qui m’amènent aussi à aller au cinéma.

Au delà de ces formules, le livre est difficile à résumer. Précieux sans doute, mais qu’en dire? tant la forme est réduite ici à l’essentiel. J’y ai en tout cas retrouvé le plaisir de lire Hesse, un écrivain que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire justement, retrouvé le goût de cette concision sensible, visible aussi dans ses aquarelles. Fidèle à son goût des contes et légendes souabes, Hesse sait faire surgir le merveilleux au détour d’une page, offrant quelques vignettes suggestives:

Des feuilles jaunies flottaient à la surface des Eaux Bleues légendaires que des arbres abritaient; des oies et des canards peuplaient la digue et le ruisseau. La belle Lau devrait être assise dans les profondeurs de l’étang et son sourire bleuté remontait à la surface. Près de là, s’élevait, solitaire et désespérée, la statue d’un ancien roi dont l’aspect cocasse avait un côté émouvant. Tout avait le parfum du pays, de l’âme souabe, du pain de seigle et des contes merveilleux.

La confession de l’ambiguïté des sentiments éprouvés lors de son séjour à Nuremberg est un autre beau moment picoré au cours de cette lecture:

La ville me laissa une impression effrayante, ce dont naturellement je suis le seul responsable. Je visitai en effet une cité réellement ravissante, plus riche qu’Ulm, plus originale qu’Augsburg. Je vis les églises Saint-Laurent et Saint-Sébald, l’hôtel de ville et la place où s’élève une fontaine d’un charme ineffable. Voilà tout ce que je découvris. Tous ces lieux étaient d’une grande beauté, mais ils étaient à présent cernés par la grande ville affairiste, froide et triste, par le bruit des moteurs pétaradants, par les files de voitures. Tout frémissait légèrement au rythme d’une époque nouvelle. Mais cette époque ne construisait pas de voûtes sur croisées d’ogives et ignorait l’art d’orner les cours silencieuses de fontaines aussi gracieuses que des fleurs. Tout semblait prêt à s’effondrer dans l’heure suivante car plus rien n’avait de sens ni d’âme. Pourtant, que de belles choses, que d’endroits ravissants je découvris dans cette formidable ville! »

« Que d’endroits ravissants »! Et « quelle impression effrayante »! Le génie de Hesse est dans l’art de tenir ensemble ces contraires, de couler, de mouler son texte sur la confusion des sentiments éprouvés, dans le refus de toute idéalisation (en bien comme en mal), de la recherche d’une forme ou d’un grand art, dont l’époque est bien incapable, et qui nous ferait tordre la réalité. A cette tentation idéologique, à laquelle l’Allemagne des années trente ne tardera pas à payer un lourd tribut, Hesse oppose, par avance, sa conception lucide d’une forme de précarité littéraire, condition d’un nouvel humanisme:

Je sais que la valeur des œuvres que nous écrivons, nous autres contemporains, ne tient pas à leur capacité à faire naître une forme, un style, un classicisme valable aujourd’hui et pour longtemps. Au contraire, dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous n’avons d’autres ressources que d’être le plus sincères possible.

Ödön von HORVÀTH: Jeunesse sans Dieu

Horvàth (Ödön von), Jeunesse sans DieuAllemagne, Années 30. Pour avoir répondu à un élève qui professait des idées racistes que « les nègres sont des êtres humains, comme nous », le narrateur, un professeur qui enseigne dans une école secondaire, est devenu suspect à sa hiérarchie et à ses élèves. Peu de temps après, accompagnant sa classe lors d’un camp d’entraînement militaire, pendant les vacances de Pâques, le professeur surprend les relations d’un de ses élèves, Z, avec une jeune fille, chef d’une bande de voleurs, et par curiosité ouvre par effraction le coffre dans lequel le jeune homme dépose ses affaires personnelles. Z, tient un journal, dans lequel il menace de mort quiconque essaierait de lire son journal. Bientôt, une violente querelle éclate entre Z et N, un de ses camarades, à propos du coffre dont Z vient de remarquer l’effraction. N est retrouvé mort. Tout semble accuser Z. Une enquête pour homicide commence, sans que le professeur, honteux, ne se soit encore résolu à révéler sa curiosité…

Publié en 1938, à Amsterdam, alors que l’auteur se trouve en exil, Jugend ohne Gott est le plus célèbre roman d’Ödön von Horvàth, écrivain peu connu en France, mais qui fut l’un des grands écrivains anti-nazis des années 30. C’est un roman dont il n’est pas si facile de parler: sur la trame d’une histoire criminelle, le narrateur, un professeur soumis aux injonctions nouvelles d’un régime qui entend avant tout préparer les jeunes gens à la guerre, fait l’expérience du nihilisme nouveau, auquel lui même n’est pas tout à fait étranger, depuis que l’expérience traumatisante de la Grande guerre l’a fait renoncer à toute foi religieuse. Comment résister à la montée du fanatisme, de l’endoctrinement quand on a soi-même renoncé à tout idéal? Obligé de plier devant un pouvoir que l’on ne rencontre jamais en face au cours du roman, mais qui s’insinue dans tous les esprits par les moyens de communication, la radio, les circulaires confidentielles envoyées à l’administration, c’est l’individu lui-même qui est ici en jeu, sa pérennité, son destin. De façon plutôt subtile, par petites touches d’un discours intérieur qui voit le professeur assister avec effroi et incompréhension à la levée d’un monde qui est la négation même de l’humain, l’entrée dans l’ « ère des poissons », pour reprendre la métaphore de l’auteur, Ödön von Horvàth a donné un portrait, de l’intérieur, de la vitrification totale d’une société, au nom du pseudo principe de réalité, professé à longueur d’ondes par le régime nazi pour légitimer sa politique.

Sur le plan de la forme, il s’agit d’un roman paradoxal, sans doute, le régime réduisant a priori toute possibilité à l’histoire de s’envoler: l’épisode de l’aventure amoureuse de Z et de la jeune voleuse, la curiosité malsaine du professeur lisant en secret le journal de Z, et même l’enquête, puis le procès qui s’en suit, accusant à tort Z, puis la jeune fille, rien ne parvient à prendre cette forme romanesque qu’on se serait attendu à trouver sous la plume d’un auteur nourri de la grande tradition littéraire autrichienne. Désespérément plat jusqu’à la fin du récit, il semble que le roman soit lui-même le témoignage d’un monde duquel s’est enfui tout romanesque depuis qu’il n’y a plus de place dans le pays ni pour l’imagination, ni pour l’individu, ni pour la foi elle-même.

Ironie d’un monde sans dieu, la mort d’Ödön von Horvàth restera sans doute, pour tous ceux que désespèrent les sombres coïncidences, comme le symbole de cette époque d’absurdité: au moment de l’accession au pouvoir d’Hitler, Hörvàth s’était réfugié à Vienne; après l’Anschluss, il fuit, de nouveau, et finit par gagner Paris, après un périple à travers l’Europe. C’est là qu’il meurt, bêtement, sottement, écrasé par la chute d’un arbre devant le Théâtre Marigny. Le projet d’une adaptation cinématographique de Jeunesse sans Dieu, discutée un temps avec Robert Siodmak, ne verra jamais le jour.

Georg BÜCHNER: La Mort de Danton

Buchner--Theatre-complet.jpgA la fin de 1793, la Révolution française est à un tournant. Les avancées politiques marquent un temps. Les difficultés économiques à l’intérieur, la guerre au dehors mettent en question l’avenir même de l’action révolutionnaire. Une coalition précaire se forme entre Robespierre et Danton. Mais, dès le début de 1794, une fois les hébertistes écartés, c’est la survie même du parti des Indulgents, représenté par Danton, qui est en question. Peut-on mettre un terme à la Terreur?  » Je demande qu’on épargne le sang des hommes « , lance Danton en décembre 1793. Jouet d’une Histoire dont il croit pouvoir rester le maître, parce qu’il est l’un de ceux qui par leur énergie ont fait les événements, Danton s’entête, assez lucide cependant pour savoir reconnaître la figure du Destin qui s’avance au devant de lui. De la mort de ce colosse, balayé par l’esprit des temps, Georg Buchner a fait un drame, l’un des tous premiers du théâtre moderne, et sans doute l’un des plus grands.

Il y a, dans la vie de ce carnet de lecture qu’est cette page numérique de ma bibliothèque, des moments de rattrapage des lectures passées, tellement je peine parfois à chroniquer les livres que je lis à mesure que je les lis. J’ai passé les mois de septembre et octobre, en compagnie de Virginia Woolf, et n’ai presque pas trouvé encore le temps d’en parler (au grand désespoir sans doute de Lou et de son challenge Virginia Woolf, qui attend depuis plusieurs mois les chroniques promises). La deuxième partie de novembre a été l’occasion de me plonger dans les histoires du 87ème district d’Ed Mc Bain (ici, puis ici et encore ici), dont je n’ai pas fini de parler. Mais le début de novembre a surtout été l’occasion de me plonger dans les trois belles pièces de Georg Büchner, que je souhaitais depuis longtemps lire (ou relire).

D’emblée, La Mort de Danton (écrite à 22 ans!) apparaît comme un chef d’oeuvre. Un drame, historique, politique, révolutionnaire, où les questions du destin (l’homme face à l’Histoire) et de la représentation politique (comment donner du pouvoir une représentation littéraire, lui dont la représentation justement est l’un des instruments privilégié?) occupent le premier plan. De la politique justement, Büchner propose au moins deux représentations traditionnelles: la politique, ce sont des forces en action; mais c’est aussi ce qui s’incarne dans des personnalités. De ces deux dimensions, matérielle et passionnelle, de la vie politique, Büchner fait un drame, ou plutôt une tragédie, qui rejoint la définition, elle aussi traditionnelle, du drame comme représentation des conflits en actions.

Cela pourrait sembler très théorique. Mais il n’y a qu’à lire le formidable drame de Büchner pour se convaincre qu’il n’en est rien. Car tout ce que l’écrivain montre de la Révolution française s’investit dans des discours, des figures, des personnages, dupes d’une Histoire dont ils croient être les acteurs privilégiés (ce qu’ils sont aussi!), comme Robespierre, ou bien poussant comme Danton jusqu’à la mort, leur propre mort, leur compréhension des événements historiques. En cette période révolutionnaire, l’hubris est partout. Elle annonce la fin prochaine des hommes et pour finir de la Révolution elle-même.

Au travers de cette représentation d’un moment du drame révolutionnaire (la prise du pouvoir par Robespierre contre les hébertistes d’abord puis contre les « modérés » représentés par Danton), Büchner pose ainsi un certain nombre de question essentielles à la compréhension de l’Histoire. Le temps est-il quelque chose dont on dispose, qu’il faut savoir saisir? C’est le temps de l’action opportune, le kairos. Ou bien, comme réplique Danton à Camille Desmoulins (II, 2): « C’est le temps qui nous perd »? Le temps vécu est toujours du temps perdu, ou du moins un temps dont nous sommes les jouets, parce

« Ce n’est pas nous qui avons fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a fait. ».

Sur les événements historiques, Büchner ne cesse de jeter un regard cru, qui s’affirme dans un langage volontiers ordurier, venu du corps, des instincts « bas », et rejoint à l’occasion la réflexion pascalienne sur le divertissement: la Révolution a donné des passions aux hommes, qui leur donne l’illusion que leur vie est remplie. Ce que raconte donc La Mort de Danton, c’est aussi la quête impossible du plaisir, d’une satisfaction définitive qui nous laisse en repos. Dans une saillie caractéristique du personnage, Danton lance à un moment:

« On est bien gai par ici. Je flaire quelque chose dans l’atmosphère. C’est comme si le soleil couvait la débauche. On aimerait bondir, s’arracher les culottes du corps et s’accoupler par le cul comme les chiens dans la rue. »

Grossier, Danton parle en réalité comme le peuple qu’il représente. Ce qui n’empêche pas ce peuple de se retourner contre lui, contre son appel à la modération politique, dans ce jeu révolutionnaire dont la clé est dans les passions plus que dans la raison, et dans l’ivresse qu’il promet à ceux qui s’y abandonnent. Tribun jusque sur l’échafaud, Danton sauve son personnage – et l’on aperçoit là la sympathie évidente de l’auteur – tandis que Robespierre, par qui le mal advient, s’enferme dans une rhétorique traversée de religiosité, en passe de transformer la Révolution en une messe noire, qui se nourrit du sacrifice de ses enfants.

Mais la faute en revient-elle seulement à Robespierre? Sans doute pas. Il plane sur ce drame historique une ultime leçon, la plus désabusée sans doute, quelles que soit la truculence et la démesure des paroles échangées au cours de l’action: une contradiction mine la politique, toute politique, et pas seulement la politique révolutionnaire – car la politique, art de la parole et du conflit incarné d’abord dans des luttes de discours, s’abîme devant le fait qu’il n’y a peut-être pas de communication possible entre les hommes. La rencontre de Danton et de Robespierre, qui fait l’une des scènes les plus réussies de la pièce, c’est solitude contre solitude. Ou, comme le dit Lucile Desmoulins à la fin d’une scène:

« Que cette chambre est vide!« .

Chacun des acteurs de ce drame reste donc pour finir prisonnier de sa logique personnelle, coincé dans sa carcasse:

« Nous savons si peu de choses l’un de l’autre. Nous nous tendons les mains, mais c’est peine perdue. Nous ne faisons que frotter l’un à l’autre notre cuir grossier. Nous sommes très solitaires. »

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