Sénèque, théâtre completDepuis un certain temps, on est sans nouvelles du roi. Thésée a déserté le trône pour suivre jusqu’aux Enfers son amant Pirithoüs afin d’enlever Perséphone. Pendant son absence, la reine, Phèdre, a conçue un penchant coupable pour son fils, Hippolyte. Ivre d’amour, elle entend maintenant s’abandonner à une passion qu’elle sait criminelle…

Avec un peu d’avance sur les autres années, je me suis plongé dès cette fin de juin dans la lecture du théâtre, qui accompagne habituellement mes mois de juillet. Je ne pense pas passer cette année par le Festival d’Avignon, ou alors en coup de vent: la mise en scène, le spectacle ne m’intéressent plus trop ces temps-ci, ou bien j’ai été trop échaudé l’an passé. Quelques bonnes surprises n’ont pas suffi, les mois passant, à me faire oublier les Ostermeier et autres, auquel je continue à ne pas comprendre ce que la foule enthousiaste des spectateurs leur trouve. Bref, cette année, j’ai fui l’art pompier officiel et j’ai préféré aller directement au texte. C’est ce que j’ai fait avec ce Phèdre, au sortir d’un mois passé en compagnie les Lettres à Lucilius, autre grand texte de Sénèque. Comme je travaille un peu en ce moment sur cette correspondance philosophique, l’occasion était bonne de jeter un coup d’œil au théâtre de Sénèque, découvert il y a assez longtemps, mais dans lequel je n’ai pas trouvé le loisir de me replonger depuis.

Et franchement, on devrait se plonger plus souvent dans Sénèque. Phèdre est une des plus grandes tragédies que j’ai pu lire, un débordement de fureur et de passions, dans lequel tout vacille. Au centre de cette tragédie, l’absence, ou des absences. Retenu aux Enfers, jusqu’à ce qu’Hercule, venu y chercher Cerbère, l’en ramène, Thésée, absent de sa patrie, est sans doute aussi absent à lui-même: une ombre qui doit reconquérir son trône, sensible à toutes les opinions, même à la calomnie de Phèdre qui prétend avoir été violée par le fils qu’elle a voulu séduire, un roi dont le pouvoir, retourné contre son propre fils, dégénère en tyrannie. Hippolyte, prince farouche, rêve d’un état premier de l’humanité où l’homme serait en communion avec la nature et les dieux, mais tout entier à son rêve philosophique il se montre indigne du présent, de la royauté dont il doit hériter: quand on y réfléchit, le rêve d’une Attique sauvage n’est pas moins inquiétant que les excès de pouvoir dont Thésée croit devoir faire preuve; l’un et l’autre s’absentent de la fonction de roi où on les attendrait. Face à eux, Phèdre, cédant aux désordres de l’amour, retrouve dans le fils le portrait de son père et acquiesce, dans une scène hallucinante, au développement d’une passion dont elle pense que sa sœur, Ariane, aurait pu en être capable. Ces jeux des faux semblants, des doubles est l’autre thème important de la pièce. Au croisement de ces deux thématiques, curieusement, on trouve un personnage secondaire: la nourrice de Phèdre. C’est elle qui, prévenant d’abord les mouvements passionnels de sa maîtresse, s’absente rapidement d’elle-même, de son rôle de conseillère, pour rejoindre le crime de Phèdre, épauler sa passion, couvrir ses débordements criminels. Tout aussi intéressante, l’évolution du Choeur: le chant très solennel du début,  offrant un double poétique de l’action, se transforme petit à petit, au gré des interventions, en un discours d’une tout autre nature. Le Choeur devient au cours de cette transformation une sorte de maître de cérémonie, ou de philosophe stoïcien, commentant l’adversité qui frappe les grands, mais capable aussi de relancer le désir du public aux moments clés de l’intrigue. J’ai rêvé alors de développements shakespeariens à la scène, d’un Choeur au ton gouailleur, populaire, presque comique, alternant avec le fantastique du récit du monstre sorti des eaux qui vient frapper Hippolyte et l’éclaboussement sanguinaire, terrifiant, horrifique dans lequel s’abîme la fin de la pièce. En lisant Sénèque, la scène que je croyais fuir m’a rattrapé donc! C’est à cela que j’ai souvent la nostalgie que l’on revienne: une scène qui se souvienne du texte, qui entende de nouveau l’appel de la scène contenu dans les textes…