Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Ann RADCLIFFE: Les Mystères de la forêt

Radcliffe, Les Mystères de la forêtFuyant Paris, où ses actions malhonnêtes ont fini par le rattraper, Pierre de La Motte a recueilli une malheureuse jeune fille, persécutée par des bandits, rencontrés dans une demeure isolée, sur la lande. La Motte cherche à quitter la France. Mais un fâcheux accident, immobilisant la voiture, va le contraindre à revoir ses plans. Dans une épaisse forêt, les restes d’une abbaye en ruine s’offrent comme un gite où se faire oublier quelques temps…

Un carrosse filant à vive allure à travers la lande, une épaisse forêt, les ruines d’une abbaye, une jeune fille persécutée par des libertins criminels, des trappes, des sous-terrains, des cachots, des poignards, les restes d’un squelette cachés au fond d’un coffre, les feuilles d’un manuscrit trouvées dans une pièce secrète – The romance of the forest réunit tous les lieux communs de la littérature gothique. Il faut bien le reconnaitre, l’intérêt de ce genre de livre est aujourd’hui plutôt passé. Il y a quelque chose d’un peu vieilli, voire vieillot dans la manière d’Ann Radcliffe, mais qui peut faire aussi le charme des trois grands romans par lesquels elle fixa définitivement les codes d’un genre particulièrement codifié, voire un tantinet artificiel: Le roman de la forêt (1790), Les Mystères d’Udolphe (1794), L’Italien, ou le Confessionnal des pénitents noirs (1797). Personnellement, j’aime bien. Mais à condition de les lire vite. C’est ce que j’ai fait ce week-end, en engloutissant presque d’une traite, les 500 et quelques pages des aventures de la malheureuse Adeline, héroïne persécutée, comme il se doit (!), au centre d’une intrigue perverse et d’obscures tractations, opposant ses évanouissements fréquents et sa blancheur cadavérique aux sombres sous-terrains et aux idées non moins noires de ceux qui la manipulent. En effet, ce n’est pas tant le merveilleux ou le fantastique qui chez Ann Radcliffe impressionne, qu’un climat fantastique, naissant d’une proximité de ton entre les noirs desseins de certains de ses protagonistes et certains lieux obscurs, désolés, retirés, telle l’abbaye en ruine qui occupe ici le centre du récit. Moteur de l’intrigue, Adeline est un personnage à la fois victime et sensible, qui cherche à sauver son intégrité (quoique, dès les premières pages, un soupçon flotte sur les libertés qu’ont pu prendre les bandits qui la tiennent séquestrés, en profitant de son évanouissement – mais le roman gothique doit rester pudique, et il revient au lecteur d’imaginer comme il voudra, ce qu’il voudra!). Centre de tous les regards (elle exerce sur tous les hommes qui la côtoient une séduction très vive), elle est à son tour celle par qui nous parviennent les émotions liées à la contemplation de paysages extraordinaires. Les meilleures pages du roman sont ainsi consacrés (j’avais déjà éprouvé la même chose avec Udolphe) aux pages noires de ses explorations de l’abbaye, de la forêt ou aux pages éclatantes consacrées, dans la dernière parties du roman, aux Alpes savoyardes et à la Méditerranée.

En son temps, on consacra Ann Radcliffe du titre de « reine du suspense ». Là encore, les procédés ont un peu vieilli. La multiplication des péripéties fatigue – lire un roman d’Ann Radcliffe est d’ailleurs une épreuve pour les nerfs! Mais c’est ce que devaient rechercher les lecteurs (qui étaient d’abord et surtout des lectrices). Repousser l’explication d’un fait plusieurs dizaines, voire centaines de pages après son exposition est un procédé récurrent de l’auteur: quels sont au juste les faits qui conduisent La Motte à fuir précipitamment Paris, accompagné de sa femme et de deux domestiques? Pourquoi le père d’Adeline cherche-t-il à la faire assassiner? Pourquoi le marquis de Montalt pâlit-il en apercevant La Motte? pourquoi quitte-t-il précipitamment, au petit jour, l’abbaye où il lui offre l’hospitalité? Qu’est-ce qui a rapproché les deux hommes? A qui appartiennent les restes du squelette découvert dans un coffre par La Motte?

Bref, l’avalanche des faits est un peu gratuite, sinon pour soutenir l’attention de lectrices en quête d’émotions vives, comme Jane Austen en a donné la satire avec le personnage de Catherine Morland dans L’abbaye de Northanger. Les personnages sont nombreux, mais finissent, au terme de révélations toutes plus invraisemblables, par révéler qu’ils sont sont tous plus ou moins liés les uns aux autres. L’action est larmoyante à souhait. Mais il ressort de tout cela une conception esthétique qui n’est pas dénuée d’intérêt. Influencée par la lecture de Burke, Ann Radcliffe perçoit la proximité du terrifiant et du sublime, qui ouvre la possibilité à une esthétique des ruines ou à de magnifiques descriptions des paysages alpestres. Tournée vers l’âme humaine, cette sensibilité nouvelle, à laquelle il manque encore cependant les subtilités du roman psychologique, offre quelques pages saisissantes sur le goût de l’horreur, le désir de revenir à la contemplation d’un objet de terreur, la proximité étroite entre ce qui nous fait plaisir et ce qui nous fait peur.

Une lecture à ranger donc sur l’étagère des curiosités littéraires. Et qui me permets d’honorer la première étape de la Randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde pour animer la sixième saison de leur Challenge Halloween.

Challenge Halloween 2015

Tom SHARPE: Wilt 2


Sharpe (Tom), Wilt 2
Désormais père d’ « adorables » quadruplées, Henry Wilt a pris du galon et exerce comme directeur du département de culture générale dans l’établissement technique supérieur où il est embauché. Un directeur qui ne dirige pas grand chose en fait. Entre des enseignants difficiles à contenir, des injonctions politiques impossibles à accorder à la réalité du terrain et une famille débordante de vitalité, Wilt a trouvé un équilibre, fragile, qu’il fortifie ordinairement par un excès de bière et des rentrées tardives chez lui. Mais voici que sa femme, une imposante matrone dont la dernière lubie va à la recherche d’un mode de vie plus écologique, s’est mise dans la tête de louer le dernier étage de leur demeure à une jeune étudiante allemande. L’arrivée de la belle et désirable Gudrun Schautz ne va pas aller sans quelques désordres nouveaux…

Après les grands élans du coeur et les descriptions d’une nature sublime par quoi j’ai commencé ce mois anglais, il me fallait quelque chose de plus léger. J’ai choisi de me replonger dans les aventures d’Henry Wilt, découvertes il y a deux ans, et c’est avec un plaisir toujours aussi grand, que j’ai retrouvé le cours loufoque de la vie de ce personnage décapant.

Wilt est l’incarnation de l’anglais moyen. Commun, un brin conservateur, moyen en tout, soumis à sa femme, une furie déraisonnable, et à ses enfants, quatre abominables petites pestes mal élevées, toujours débordé par des situations professionnelles et familiales qu’il ne contrôle pas, il cultive les passions, mais sans excès (un brin misogyne, tranquillement xénophobe, gentiment cinglé, méprisant sans la haïr la jeunesse à laquelle il enseigne), sauf peut-être dans le domaine de la boisson, qu’il consomme sans modération. Mais c’est un catalyseur (de malheurs) et un révélateur (de la folie ambiante): autour de lui s’agitent de vrais fous, des racistes débiles, des dégénérés homophobes, des gauchistes en mal d’expériences révolutionnaires ou de dangereux terroristes. On se demande comment tout cela tient ensemble, mais c’est le talent de Tom Sharpe que de le faire tenir, grâce à un humour (quelque chose entre les Monty Python et Mr Bean) qui part dans tous les sens.

Se situant volontiers au-dessous de la ceinture, ce deuxième volume de Wilt multiplie les allusions grivoises. Les mésaventures du pénis d’Henry Wilt, écorché un soir d’ivresse dans un buisson de roses, cèdent cependant assez vite la place au récit loufoque et enlevé de l’assaut organisé par la police afin de délivrer la maison familiale tenue par de dangereux terroristes. Le personnage haut en couleur de Mrs de Frackas, une vieille anglaise ayant vécu dans les Colonies du temps de l’Empire, ajoute sa note hilarante à ce récit, peut-être un peu moins satirique que le précédent, mais dans lequel les institutions en prennent néanmoins copieusement pour leur grade: hôpital, école, armée, police. Bref, c’est toujours aussi drôle.

Un petit bijou d’humour anglais décapant.

 

 

LC - le mois anglais

 

Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais

Virginia WOOLF: Lundi ou Mardi

Un couple de fantômes qui se retrouvent dans la maison où ils se sont aimés ; un groupe de jeunes femmes parties enquêter dans le monde pour savoir si les œuvres produites par les hommes sont à la hauteur de l’adage qui veut que les femmes mettent des enfants au monde et les hommes des œuvres de l’esprit ; une tranche de jour ;  la rencontre d’une femme dans un compartiment de train, et le roman qui s’échafaude dans l’esprit de la narratrice ; un concert ; une combinaison de deux couleurs, bleu et vert, éclatant et se racontant sur la page ; la déambulation des couples qui vont et viennent dans les allées de Kew Gardens ; le motif d’une tâche sur le mur – en huit récits, dans Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente la nouvelle moderne. Des récits courts, faisant signe du côté du poème en prose, où se bâtit pour l’auteure une nouvelle façon de raconter, et pour le lecteur une façon nouvelle de lire, de s’entendre raconter des histoires, ou plus simplement encore le jaillissement de la vie…

Lundi ou Mardi est un petit volume de huit nouvelles, paru en avril 1921, décoré de gravures sur bois de Vanessa Bell, la sœur de Virginia Woolf. Un livre-artiste et un livre d’artiste conçu par Virginia Woolf sur les presses de la maison d’édition qu’elle dirige avec son mari Leonard Woolf. Huit textes divers dans leur manière: « Une maison hantée » – « Une société » – « Lundi ou Mardi » – « Un roman à écrire » – « Le Quatuor à cordes » – « Bleu et vert » – « Kew Gardens » – « La Marque sur le mur ». C’est que Lundi ou Mardi a d’abord été une sorte de laboratoire littéraire. Après deux premiers romans de facture relativement classique, La Traversée des apparences et  Nuit et jour, Virginia Woolf qui, au moins depuis son article sur  Le Roman moderne (1919), réfléchit à la nécessité d’inventer une nouvelle forme, travaille à des récits courts, des nouvelles, réunis justement dans ce recueil de Lundi ou Mardi. Beaucoup y voient la préparation des grands romans à venir, en particulier des deux suivants, La Chambre de Jacob et Mrs Dalloway, que Virginia Woolf a pensés elle-même comme une extension du procédé découvert dans certain de ces récits. C’est l’impression première qui ressort de la lecture de ce recueil : des œuvres modernes (modernistes), même expérimentales, qui demandent souvent d’être lues deux (ou trois) fois si on veut en prendre toute la mesure.

Difficile cependant de raconter plus de ce recueil, tellement à partir de là l’effet de la lecture se confond justement avec le moment de cette lecture. Je crois qu’à partir de Lundi ou Mardi, Virginia Woolf invente une forme singulière, qui met au défi le commentateur. Dans Le Quatuor à cordes par exemple, nous nous trouvons d’emblée devant un grand mouvement de foule (« Voilà, nous y sommes, et il suffit d’un coup d’œil sur la salle… »), un désordre de personnages et de paroles ou d’interpellations, menaçant dès le départ la possibilité représentative de la fiction (« et si, alors que je veux relater tous les faits, ce sont chapeaux, boas de fourrure, queues-de-pie et épingles de cravate en perle qui font surface – y a-t-il la moindre chance ? ») ; puis la voix de la narratrice se situe : c’est une femme, assise dans cette salle (« moi qui suis comme elles assise passivement sur une chaise dorée… »), une intériorité vécue (« assise… à retourner la terre sur un souvenir enfoui »), un des dizaines d’éclats de cette intériorité individuelle, qui se découvre, dans l’exercice d’une attente commune, comparable à tous les autres (« car, si je ne m’abuse, on voit bien à certains indices que nous sommes tous plongés dans le souvenir ») – jusqu’à ce que le quatuor paraisse (« quatre silhouettes noires portant des instruments, et qui s’installent devant des carrés blancs sous les flots de lumière torrentiels »). Place à la musique ! Puis, le concert fini, chacun reprend ses discussions, chacun se lève, la foule sort, se disperse.

On trouvera encore de très belles choses dans Kew Gardens ou dans Un roman à écrire qui sont sans doute mes préférés. Mais vous l’aurez compris : ces textes ne se présentent pas ; ils ne se racontent pas. Ils se lisent ! Une lecture que je ne peux que vivement conseiller aux amoureux de Virgina Woolf (et aux autres), pour ce premier billet de mon mois anglais.

Publié dans le cadre du mois anglais, saison 3 de Lou, Titine et Cryssilda

et du Challenge Virginia Woolf de Lou

 

moisx anglais.jpg

Challenge Virginia Woolf

Virginia WOOLF: L’Art du roman

Woolf--L-art-du-roman.jpgCe sont dix essais: « Le roman moderne »; « Le point de vue russe »; « Ce qui frappe un contemporain »; « Mr Bennett et Mrs Brown »; « Le pont étroit de l’art »; « Les femmes et le roman »; « Les étapes du roman »; « Comment lire un livre? »; « Lettre à un jeune poète »; « La tour penchée » – dix essais, sur la forme du roman, sur les nécessités de l’écriture, sur la naissance d’un point de vue féminin en littérature, et d’abord sur la lecture. Ces textes, réunis en 1979 pour les besoins de l’édition française, offrent une bonne introduction à l’activité critique de la romancière Virginia Woolf. Ils montrent surtout comment chez l’écrivain l’écriture s’est toujours nourrie d’un formidable retour analytique et critique sur ses propres pratiques de lecture et sur ce mystère fascinant de la lecture…

 

Dans les essais de Virginia Woolf, une idée revient sans cesse: le roman est un genre relativement récent; c’est une forme souple mobile habile a épouser tous les changements de la vie. Cela veut dire que nous ne savons pas ce que sera l’avenir du roman et qu’il est apte à embrasser une foule d’émotions, de sensations et de visions:  » la poésie […] est trop loin de nous aujourd’hui pour faire pour nous ce qu’elle fit pour nos pères. La prose est peut-être l’instrument le mieux adapté à la complexité et à la difficulté de la vie moderne. »

 

Ainsi les essais de Virginia Woolf sont d’abord ceux d’un écrivain qui réfléchit à ce que pourrait être cette forme nouvelle, guidée par une compréhension plutôt subtile des besoins nouveaux des lecteurs. Mais c’est aussi et surtout, pour cette même raison, un recueil magnifique des impressions et analyses de celle qui a d’abord été une extraordinaire lectrice. Ses pages sur Dickens, sur Jane Austen, sur George Eliot, sur les romanciers russes, etc. manifestent une rare qualité d’émotion. Nourrie sans doute de ces lectures, la romancière n’est jamais très loin dans ces essais sur la lecture. Ainsi, au détour d’une analyse, cette description du roman satirique anglais: « C’est comme lorsqu’on sort au jardin un parfait matin de septembre, quand toutes les ombres sont nettes, toutes les couleurs brillantes après une nuit d’orage et de tonnerre. La nature s’est soumise à l’homme. ». Ou encore, à propos de Dostoïevski: « les vieilles cloisons se fondent les unes dans les autres. Les hommes sont en même temps des scélérats et des saints; leurs actes à la fois beaux et méprisables. Nous aimons et haïssons en même temps. Plus rien de cette nette division entre bien et mal à laquelle nous sommes habitués. »

 

De tous ces essais le plus célèbre est sans doute avec raison Mr Bennett et Mrs Brown, dans lequel on a pu voir un manifeste de la modernité revendiquée par la romancière dans ses différents essais romanesques. Vers 1910, écrit en effet Virginia Woolf, « le personnage humain a changé »; il doit en résulter une nouvelle manière d’écrire. Dressant un plaidoyer sans concessions contre les écrivains de la génération précédente, accusés de recycler les vieilles recettes victoriennes au profit d’un projet romanesque dont cependant le ton et les idées sont nouveaux (Wells, Bennett, etc.), Virginia Woolf appelle de ses voeux une nouvelle manière d’écrire: comment s’intéresser au personnage humain en lui même? La vieille Mrs Brown rencontrée dans un train, comment la décrire maintenant. S’en suit un magnifique essai sur les conventions de l’écriture et les outils du romancier pour saisir la vérité de la vie.

 

Bref, on trouve dans ce recueil quelques très belles pages qui – et c’est sans doute pour cela que la lecture se fait d’une traite – donnent furieusement envie de se plonger dans l’oeuvre complète de Virginia Woolf ou dans tous les romans qu’elle évoque. Si, comme moi, vous goûtez par dessus tout le plaisir exquis qu’il y a à se regarder en train de lire et trouvez dans les livres sur la lecture un de ces enchantements au second degré qui décuplent le plaisir de lire, il faut foncer vous procurer cet Art du roman. Plus qu’un miroir d’ailleurs, c’est un commentaire de nos lectures. Il y a dans certains de ces passages le génie d’un Proust, de parvenir à décortiquer devant nos yeux une émotion qui nous est vitale, mais que nous ne savions pas avoir, ou alors pas à ce niveau.

 

Avec un petit clin d’oeil au Challenge Virginia Woolf de Lou


Challenge Virginia Woolf

Tom SHARPE: Wilt 1

Sharpe, Wilt1Depuis 10 ans, Henry Wilt vit entre une épouse excentrique, qui se passionne sans retenue pour les dernières idées à la mode, et son poste d’enseignant de culture générale, dans un établissement technique. Une vie sans ambition. Pour ne pas perdre la raison, Wilt n’a d’autre issue que d’imaginer chaque soir, à l’heure où il sort promener son chien, les mille et une façons d’assassiner sa femme. Une idée en passant, pour tenir. Mais voilà qu’un jour, la plantureuse épouse du professeur Wilt, nouvelle adepte de la libération sexuelle, laisse là Henry Wilt, au sortir d’une soirée épouvantable, pour suivre un couple dont elle vient de faire la rencontre et s’initier à la Touch-Therapy…

En ouvrant ce premier Wilt, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Le sous-titre du roman (Comment se sortir d’une poupée gonflable et de beaucoup d’autres ennuis encore) n’est désopilant que pour qui connaît Wilt déjà. Heureusement, la rencontre ne tarde guère. Apathique et maladroit, Wilt est une des figures les plus résolument drôles de la littérature anglaise; et Tom Sharpe un auteur dont je vais dévorer rapidement les autres oeuvres (j’ai déjà la pile des 5 volumes de Wilt sur ma table de chevet). Il n’est pas très facile de raconter l’histoire, sinon qu’elle tourne autour d’un malentendu: après avoir un peu trop abusé du gin, Wilt décide un soir de mimer le meurtre de sa femme avec une poupée gonflable et fait disparaître le cadavre de plastique dans les fondations du nouveau bâtiment de direction de son école, en construction. Interrogé par la police, qui croit que Wilt a réellement tué sa femme, celui-ci profite de ces quelques jours de célébrité en jouant sans limites avec les nerfs des enquêteurs. Du très grand art. D’autant que les aventures de Mme Wilt, menée par le bout du nez par un couple de libertins qui profitent de sa naïveté, valent elles aussi largement le détour. Bref, c’est vraiment très très drôle. On se demande comment quelque chose d’aussi loufoque parvient à tenir et pourtant cela fonctionne- peut-être ce mélange de grossièreté la plus crue et de bonne éducation que savent seuls manier les auteurs britanniques; ou un art acéré de la satire, car Tom Sharpe, sous ses dehors d’auteurs loufoque, est un admirable moraliste.

Lu dans le cadre de la LC Tom Sharpe organisée par Denis

 

Andrew PAYNE: Synopsis

Payne (Andrew), SynopsisAlan et Brian, deux scénaristes qui travaillent pour la télévision, sont associés dans l’écriture de séries un peu faciles, grâce auxquelles ils ont atteint l’aisance matérielle et le succès – un duo hétéroclite qui se nourrit du talent et des limites de chacun. Mais Brian s’étiole auprès d’Alan. Quand Alan apprend que Brian a travaillé, dans le secret, à l’écriture d’un scénario pour le cinéma, et que celui-ci va bientôt être adapté, tout bascule. Jusqu’où peut aller l’amitié et la fidélité à son ami ?

 

Avec Andrew Payne, nous pénétrons dans le petit monde des scénaristes de séries télévisées. Alan, un peu fumiste, alcoolique, se nourrit du talent de Brian à mettre en forme ses idées fantaisistes. Ensemble, ils forment un duo efficace à « pisser » la copie pour le compte de productions télévisées stéréotypées. Andrew Payne, qui a travaillé lui-même pour la télévision, connaît bien ce milieu. Sur scène, un bureau, un fauteuil, un décor standardisé et sommaire. Deux personnages qui évoluent comme les personnages d’un épisode de sitcom un peu trash. L’écriture, parfois trop facile, hérite elle-même de la formule et du format des séries télévisées. Le talent d’Andrew Payne est de savoir poser la question de la création, des ambitions, de la réussite à l’intérieur même du monde qui les nourrit et les limite. Brian, pour percer à la télévision, a du renoncer à ses rêves de jeunesse. Peu à peu, son écriture s’est fourvoyée dans des projets stéréotypés. Mais c’est là aussi qu’il a trouvé le succès. Un grand appartement à Londres, une voiture de luxe allemande, une femme jolie que son ami même lui envie. Le projet d’un scénario pour le cinéma est pour lui un nouveau départ. La pièce d’Andrew Payne est la tragédie d’un homme que la télévision a prise et qui est condamné (je ne dévoile pas tout!) à cet enfermement.

 

Malheureusement, je n’ai pas été vraiment convaincu par la pièce. L’idée de deux auteurs de sitcom mis en scène dans une pièce construite comme un épisode de sitcom fait penser au dispositif de La Tante Julia et le scribouillard, mais on est bien loin ici cependant du génie de Mario Vargas Llosa. Autour de moi, à Avignon, le public semblait apprécier la pièce, et je n’ai entendu, à la fin de la représentation, aucun jugement négatif. J’ai moi-même passé un bon moment, mais sans plus. La pièce mérite cependant d’être vue, comme une revanche malicieuse du théâtre sur le monde dominant de la télévision et de ses codes : la passion de la scénarisation à tout prix, contre laquelle Andrew Payne donne quelques jolis coups de griffe, y est joliment moquée, mais sans méchanceté, comme l’un des travers de notre époque.

 

 Festival OFF d’Avignon

Théâtre des béliers du 8 au 31 juillet 2013 à 12h20

Avec: Florent Aumaitre, Slimane Kacioui
Metteur en scène : Romain Thunin
Régisseur : Candy Beauchet
Adaptateur : Robert Plagnol, Vanessa Chouraqui

 

George ORWELL: La Ferme des animaux

Orwell (George), La Ferme des animauxA la ferme du manoir, un soir, les animaux sont conviés à entendre une conférence de Sage l’Ancien. Le vieux cochon a fait un rêve : celui d’une société rendue aux animaux, une société où il serait donné à chacun de vivre selon ses besoins et travailler selon ses capacités, où vaches, cochons et poulets n’auraient plus à subir la dure loi de l’Homme. Mais n’est-ce qu’un rêve ? Bientôt, poussés par la faim, les bêtes se révoltent. La Révolution éclate. M.Jones et ses ouvriers sont chassés de l’exploitation par les animaux qui, conformément aux principes de Sage l’Ancien, la rebaptisent Ferme des Animaux

 

Prenant au pied de la lettre l’idée de fable politique, George Orwell, dans La ferme des animaux, transpose à une société de bêtes l’histoire du socialisme révolutionnaire. J’ai toujours particulièrement goûté le genre de l’apologue animalier par ce qu’il laisse apparaître de proximité entre les hommes et les bêtes. Et c’est ainsi que l’entend George Orwell. Comme chez La Fontaine, si les animaux d’Orwell réussissent si bien à incarner des comportements humains, s’il y a tant de ressemblance entre les comportements de ses animaux et ceux des hommes qu’ils représentent, c’est parce que l’homme est lui-même un animal et que dans la plupart de ses actions, croyant faire l’homme, il fait la bête. Napoléon, Boule de neige, Brille-Babil, trois gorets qui se distinguent de la foule des animaux et sont les leaders de l’action révolutionnaire ; Malabar, le cheval loyal et courageux ; Lubie, la jument qui ne sait renoncer au luxe ; Benjamin, le vieil âne sceptique ; les moutons, troupeau servile et candide ; les chiens dévoués aux commandements de Napoléon ; les poules, vile piétaille soumise également sous le gouvernement des hommes et sous celui des animaux – c’est donc tout un bestiaire, dans lequel on reconnaît aisément quelques unes des figures de l’histoire révolutionnaire : Staline, Trotsky, Jdanov, Stakhanov, etc. La fin de l’histoire (les gorets transformés en hommes reproduisant les inégalités auxquelles les animaux avaient voulu mettre un terme en se dissimulant derrière la rhétorique de l’efficacité révolutionnaire) indique justement que la clef en est sans doute dans la lutte sans merci pour la domination d’autrui, qui est la condition partagée des hommes et des animaux. En toute situation, il y a des individus qui cherchent à profiter du nouvel état de fait et à tirer avantage de leur position. Voilà la belle leçon politique que nous dispensent les animaux de George Orwell.

 

 

Une adaptation de ce roman est visible au Festival OFF d’Avignon

à l’Espace Saint Martial du 8 au 31 juillet 2013 à 15h05

La Birba Cie

Avec : Gilbert Ponté

Mise en scène : Joe Sheridan

Adaptation : Alain Julien Brunel

 

Seul sur scène, et sans décor, Gilbert Ponté incarne successivement, et de manière très crédible, les différents animaux du roman de George Orwell. Une véritable performance. C’est à la fois très drôle et une intelligente illustration du genre de l’apologue politique. Un beau moment de théâtre.