Catégorie : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Uni – Irlande)

Robert HARRIS: Fatherland

Berlin, 1964. Un vieil homme est retrouvé, gisant, dans l’eau de la Havel, dans un quartier résidentiel qui habituellement n’héberge que les grosses huiles du régime. Appelé sur place au petit matin le Sturmbannführer-SS Xavier March, inspecteur de la Kripo, est dépêché pour enquêter sur ce qui a tout l’air d’une mort suspecte. Une mort qui ne tarde pas à intéresser la Gestapo, qui se saisit de l’affaire et dont les ordres semblent remonter jusqu’à Heydrich lui-même. Pourquoi veut-on empêcher March d’enquêter ? Quels secrets cherchent-on si résolument à protéger ? Il faut dire que dans cette réalité alternative, où l’Allemagne nazie a remporté la guerre en Europe, le souvenir des premiers temps du régime fait l’objet d’un contrôle minutieux, surtout depuis qu’un rapprochement entre les deux ennemis, Allemagne et Etats-Unis, s’annonce. Y aurait-il quelque part des preuves des décisions prises lors d’une certaine conférence tenue à Wannsee, en janvier 1942 ? Pour March, une lutte contre la montre et contre la mort commence…

J’avais envie depuis longtemps de lire le roman de Robert Harris, pour les raisons justement qui font la réussite de ce livre : l’uchronie, genre que l’auteur explore avec un quasi sans faute, et le nazisme vu sous l’angle du roman policier, dont je trouve depuis la Trilogie berlinoise de Philip Kerr que c’est un des meilleurs points de vue romanesque sur la période et le régime. Dans un Berlin de 1964, transformé en partie par les travaux de Speer, le vieux Führer règne sur un immense empire où les choses ne se passent pas exactement comme il l’avait rêvé au début de sa domination, mais où l’ordre de la terreur règne. On songe évidemment au monde soviétique, tel que nous l’avons connu dans notre réalité, à la façon dont les totalitarismes survivent en s’appuyant sur toute une organisation administrative et le contrôle de l’information. Traversé de mouvements de contestation diffus, le grand Reich allemand doit soutenir à l’est une guerre de guérilla contre ce qu’il reste de la Russie d’antan, tandis qu’une véritable guerre froide, à l’ombre de la menace nucléaire, a gelé les forces à l’ouest face aux États-Unis. Administré par l’ordre nazi, l’Europe occidentale, réunie en une union européenne, n’est qu’une organisation d’États vassaux qui a son siège à Berlin, pendant qu’à l’est les terres gagnées en Pologne, en Ukraine, en Russie, peinent à attirer les populations de colons allemands, malgré toute la propagande sur la théorie de l’espace vital.

Tout ce portrait historique est réussi, mais n’est pas l’essentiel de ce roman, dont le propos porte au-delà du simple récit de divertissement qu’on aurait pu attendre d’un roman de science-fiction policier. En réalité, en suivant la forme et le rythme de l’aventure policière, Fatherland pose une question : et que serait-il arrivé de la mémoire de la Shoah, si les nazis avaient réussi leur pari et gagné la guerre ? Dans le cheminement labyrinthique de l’enquête policière, une réalité peu à peu s’impose : celle d’un génocide qui avait été préparé pour rester secret. Une des grandes réussites de ce livre réside dans l’effroi qu’on ne peut manquer d’éprouver au moment où on se rend compte qu’une société ignorante (ou ne se posant pas trop la question) des millions de mort sur laquelle elle s’est bâtie est une chose tout à fait plausible. Du futur imaginaire, uchronique depuis lequel il se tient, c’est notre passé à nous que l’inspecteur SS Xavier March fait peu à peu surgir, et ce qu’il était préparé à devenir : la conférence de Wannsee où furent coordonnées les actions des différents ministères en vue de la Solution finale, l’absence d’ordre écrit de Hitler. Alors, de vrais textes surgissent, des actes juridiques. L’émotion qui gagne le lecteur est à la hauteur de la gravité que mérite la question. Comment Robert Harris arrive-t-il à coordonner tout cela avec un véritable récit romanesque et une galerie de personnages secondaires convaincants (la journaliste américaine Charlie Maguire, l’infâme général SS Globocnik, le chef de la Kripo Arthur Nebe, le partenaire de March Max Jaeger) reste le secret du talent de cet auteur. La relation de March et de son fils, Pili, est aussi une des réussites du roman ; mais comme elle constitue un des moments clés de l’histoire, j’aurais peur d’en dire trop. Pour la même raison je ne commente pas les toutes dernières pages du livre, d’une beauté déchirante, dans lesquelles on trouvera peut-être la véritable leçon de ce livre.

Agatha Christie: Nemesis

Il y a quelques années, Miss Marple a rencontré Jason Rafiel, lors d’un voyage aux Antilles. Ensemble, ils ont enquêté sur une affaire dangereuse. Jason Rafiel vient de mourir. Et c’est une étonnante demande que celui-ci lui envoie de manière posthume: élucider un meurtre sans aucune indication ni de lieu ni des personnes en cause. Embarquée tous frais payés pour un voyage sur le thème des Demeures & Jardins, miss Marple découvre peu à peu l’objet de sa mission.

J’ai décidé, comme je le disais dans mon précédent billet, de passer le mois de juin au jardin. Quoi de mieux qu’une belle collection de jardins anglais distribués façon puzzle pour commencer? A partir d’une trame astucieuse (une détective découvre l’affaire sur laquelle elle enquête au fur et à mesure de ses investigations), Agatha Christie a écrit un roman divertissant. Comme toujours, il ne s’agit pas du polar du siècle.  Mais j’avoue avoir un petit faible pour Jane Marple, qui fait que je passe toujours un bon moment en sa compagnie.

Juin au jardin

Anne PERRY: Un Noël à New York

 

Hiver 1904. Janina Pitt a 23 ans. La fille de Charlotte et Thomas Pitt a accepté d’accompagner sa jeune amie Delphinia Cardew en Amérique où elle doit épouser Brent Albright, un homme de la haute société. Du bateau d’où elles débarquent à New-York, en ces jours précédant Noël, la ville offre le visage d’une grande métropole cosmopolite et fascinante. Introduite dans la meilleure société, grâce à sa jeune amie, Janina ne tarde pas à se lancer avec plaisir à la découverte de la ville, que les premiers flocons de neige tombant sur Central Parc commencent à recouvrir d’un charme indéfinissable. Mais la cité a ses pièges, que Janina devra révéler, pour éviter de sombrer dans les chausse-trappes d’une histoire familiale prête à se refermer sur elle…

Avec son volume annuel de la série des Petits crimes de Noël, Anne Perry fait partie de ces auteurs que j’aime à retrouver au pied du sapin. Curieusement, je ne peux pas dire que je sois vraiment emballé par les intrigues. Ce volume n’y a pas échappé. J’ai découvert le meurtrier à peine le crime commis – un comble pour un récit policier à énigme, même si le mobile, lui, est resté obscur jusqu’au dénouement. Mais il y a dans ces petits récits un charme indéfinissable, une ambiance, un décor, rehaussé encore année après année par de très jolies couvertures. Bref, j’ai replongé cette année, comme on plonge avec plaisir la main dans le sachet de papillotes : avec la joie d’une friandise attendue, même si on sait que ce n’est pas ce qu’on a goûté de plus divin.

Et ce livre est fait pour cela. Il est ce qui convient pour se détendre. Et j’en avais bien besoin ces jours-ci. Bref, une traversée à bord d’un transatlantique, une petite visite de New-York en 1904, geôles comprises, avec gîte et couvert assuré dans une demeure patricienne près de la cinquième avenue et promenade dans Central Parc enneigé, la traque d’une mère qu’on croyait disparue et la découverte d’un cadavre encore tout fumant histoire de se donner le frisson, plus une petite histoire sentimentale avec le policier chargé de vous arrêter, que demander de mieux, bien installé au fond du canapé, sous une couverture, avec tout à côté le sapin qui scintille, et une assiette de biscuits parfumés à portée de main ? Et puis en plus la neige, qui par chez moi tarde à tomber malgré le froid continu depuis plusieurs semaines, mais qui depuis début décembre occupe mes lectures.

E.M.FORSTER: Monteriano

Froster - MonterianoLilia est une jeune veuve un peu vulgaire, du moins au yeux de sa belle-famille, qui n’apprécie pas sa franchise. L’occasion d’un voyage en Italie, en compagnie de miss Abbott, est la solution rêvée pour éloigner la jeune femme plusieurs mois. Mais à quoi peuvent bien songer deux femmes éprises de pittoresque en Italie? Deux anglaises sentimentales promptes à s’enthousiasmer pour tout ce qui donnerait un tour romanesque à leur aventure? Les Herrington, guindés et jaloux de leur mode de vie britannique, ont sans doute oublié, là où ils sont, le parfum romantique que peut diffuser autour de soi quelque jeune homme un peu fruste croisé un soir au clair de lune au pied d’une vieille muraille…

Le charme d’un voyage en Italie! Rome, Florence, Venise.

« Vous ne connaîtrez le pays qu’en quittant les pistes battues, ne l’oubliez jamais. Visitez les petites villes – Gubbio, Pienza, Cortona, San Giminiano; Monteriano. »

Quand il conseille ainsi sa belle sœur, jeune veuve de son frère, Philippe ne se doute pas que Lilia va se piquer tellement au charme que tout le destin de la famille risque d’en dépendre. Sous la figure du beau Gino, c’est la Méditerranée qui fait une entrée fracassante dans le monde corseté d’une famille britannique très comme il faut. Mariée au jeune italien, Lilia cependant ne trouve pas auprès de lui le charme qu’elle imaginait et en fait de pittoresque, elle doit se contenter d’un homme qui, en paroles au moins, la maltraite, se montre jaloux de sa liberté et compte bien vivre aux crochets de sa fortune. Appliquant à l’Italie le regard qu’il reprendra vingt ans plus tard dans le plus réussi Route des Indes, Forster a écrit avec Monteriano le roman de la rencontre de deux mondes, qui se fantasment mutuellement, mais ne se comprennent pas. Le motif n’est traité qu’imparfaitement cependant dans un texte qui reste celui d’un auteur débutant. J’ai préféré, et de loin, pour la description toujours distancée de touristes anglaises émerveillées en Italie le plus piquant Avec vue sur l’Arno.

Monteriano est un récit plaisant cependant. Forster, même débutant, est déjà Forster. La charge contre la famille anglaise des Herrington vaut les quelques heures de lecture du roman, ainsi que le récit des va-et-vient de Philippe et de Miss Abbott entre les environs de Londres et la petite ville de Monteriano, double fictif de San Geminiano, en Toscane, pour tâcher de remettre de l’ordre dans un destin qui leur échappe. Quelque chose va se jouer d’ailleurs entre ces deux là, ainsi qu’avec le beau Gino, dont je ne dirai pas plus de peur d’éventer le charme de la lecture. Mais il y a dans ces passages là, dans l’attirance que le geste d’un homme qui prend soin de son enfant brusquement révèle, dans le détachement esthétique d’un regard porté sur une place d’Italie et dans le romanesque qui s’en suit, tout le talent à venir du grand Forster. Or, qui connaît Forster sait à quel point il faut chez lui se méfier du romanesque. Je laisse ceux qui tenteront l’aventure de ce roman découvrir à quel final doux-amer cette méfiance nous conduit ici.

Bref, si je n’ai pas adoré, c’est un roman de Forster, pas le meilleur, mais qu’il faut lire, si on aime cet auteur. Mais peut-être le roman fonctionne-t-il mieux encore quand on n’a pas encore lu les chefs-d’œuvre à venir.

Mois Anglais saison 5

Le Mois anglais saison 5

Anne PERRY: Le Condamné de Noël

9782264066855Londres, 1868. Alors que la période de Noël commence, Claudine Burroughs ne se sent pas joyeuse à l’idée des bals sans fin, des obligations sociales et des évènements somptueux. Venir en aide aux femmes dans le besoin à la clinique Hester Monk lui a ouvert les yeux sur un autre monde, et le fait que son mari n’approuve pas ce choix la rend malheureuse. Mais les deux univers qu’elle côtoie vont bientôt se rencontrer. Lors d’un gala de Noël, une femme est brutalement battue, et il apparaît rapidement qu’il s’agit d’une prostituée invitée clandestinement par l’un des invités. Le poète Dai Tregarron, accusé d’être l’agresseur, prétend qu’il ne faisait que protéger cette femme contre la violence de trois riches jeunes hommes. Claudine croit en l’histoire de Dai, mais face au rang social qui joue en sa défaveur, comment peut-elle prouver son innocence sans tout risquer ? (4ème de couverture)

Le roman policier de Noël est un genre à part entière dont j’aime bien goûter les charmes à l’approche des fêtes. Anne Perry en a fait une série, publiant chaque année l’un de ses « petits crimes de Noël ». Celui de cette année nous entraîne, une fois de plus, dans la bonne société du Londres victorien. On y croise un poète débauché, une infirmière bénévole prête à se dévouer aux causes semblant perdues d’avance, un comptable ancien proxénète, et tout ce que Londres compte de bien, du moins en apparence. Tout cela est assez convenu. Mais j’aime bien ces petits livres à la couverture suggestive. J’aime ces histoires sans surprise, divertissantes, parce que sans recherche d’originalité excessive. L’un des charmes de ces petits Contes de Noël, tient à cette forme convenue, qu’on grignote comme une friandise en attendant Noël. C’est l’occasion, à mon tour, de vous souhaiter un

Joyeux Noël

Ann RADCLIFFE: Les Mystères de la forêt

Radcliffe, Les Mystères de la forêtFuyant Paris, où ses actions malhonnêtes ont fini par le rattraper, Pierre de La Motte a recueilli une malheureuse jeune fille, persécutée par des bandits, rencontrés dans une demeure isolée, sur la lande. La Motte cherche à quitter la France. Mais un fâcheux accident, immobilisant la voiture, va le contraindre à revoir ses plans. Dans une épaisse forêt, les restes d’une abbaye en ruine s’offrent comme un gite où se faire oublier quelques temps…

Un carrosse filant à vive allure à travers la lande, une épaisse forêt, les ruines d’une abbaye, une jeune fille persécutée par des libertins criminels, des trappes, des sous-terrains, des cachots, des poignards, les restes d’un squelette cachés au fond d’un coffre, les feuilles d’un manuscrit trouvées dans une pièce secrète – The romance of the forest réunit tous les lieux communs de la littérature gothique. Il faut bien le reconnaitre, l’intérêt de ce genre de livre est aujourd’hui plutôt passé. Il y a quelque chose d’un peu vieilli, voire vieillot dans la manière d’Ann Radcliffe, mais qui peut faire aussi le charme des trois grands romans par lesquels elle fixa définitivement les codes d’un genre particulièrement codifié, voire un tantinet artificiel: Le roman de la forêt (1790), Les Mystères d’Udolphe (1794), L’Italien, ou le Confessionnal des pénitents noirs (1797). Personnellement, j’aime bien. Mais à condition de les lire vite. C’est ce que j’ai fait ce week-end, en engloutissant presque d’une traite, les 500 et quelques pages des aventures de la malheureuse Adeline, héroïne persécutée, comme il se doit (!), au centre d’une intrigue perverse et d’obscures tractations, opposant ses évanouissements fréquents et sa blancheur cadavérique aux sombres sous-terrains et aux idées non moins noires de ceux qui la manipulent. En effet, ce n’est pas tant le merveilleux ou le fantastique qui chez Ann Radcliffe impressionne, qu’un climat fantastique, naissant d’une proximité de ton entre les noirs desseins de certains de ses protagonistes et certains lieux obscurs, désolés, retirés, telle l’abbaye en ruine qui occupe ici le centre du récit. Moteur de l’intrigue, Adeline est un personnage à la fois victime et sensible, qui cherche à sauver son intégrité (quoique, dès les premières pages, un soupçon flotte sur les libertés qu’ont pu prendre les bandits qui la tiennent séquestrés, en profitant de son évanouissement – mais le roman gothique doit rester pudique, et il revient au lecteur d’imaginer comme il voudra, ce qu’il voudra!). Centre de tous les regards (elle exerce sur tous les hommes qui la côtoient une séduction très vive), elle est à son tour celle par qui nous parviennent les émotions liées à la contemplation de paysages extraordinaires. Les meilleures pages du roman sont ainsi consacrés (j’avais déjà éprouvé la même chose avec Udolphe) aux pages noires de ses explorations de l’abbaye, de la forêt ou aux pages éclatantes consacrées, dans la dernière parties du roman, aux Alpes savoyardes et à la Méditerranée.

En son temps, on consacra Ann Radcliffe du titre de « reine du suspense ». Là encore, les procédés ont un peu vieilli. La multiplication des péripéties fatigue – lire un roman d’Ann Radcliffe est d’ailleurs une épreuve pour les nerfs! Mais c’est ce que devaient rechercher les lecteurs (qui étaient d’abord et surtout des lectrices). Repousser l’explication d’un fait plusieurs dizaines, voire centaines de pages après son exposition est un procédé récurrent de l’auteur: quels sont au juste les faits qui conduisent La Motte à fuir précipitamment Paris, accompagné de sa femme et de deux domestiques? Pourquoi le père d’Adeline cherche-t-il à la faire assassiner? Pourquoi le marquis de Montalt pâlit-il en apercevant La Motte? pourquoi quitte-t-il précipitamment, au petit jour, l’abbaye où il lui offre l’hospitalité? Qu’est-ce qui a rapproché les deux hommes? A qui appartiennent les restes du squelette découvert dans un coffre par La Motte?

Bref, l’avalanche des faits est un peu gratuite, sinon pour soutenir l’attention de lectrices en quête d’émotions vives, comme Jane Austen en a donné la satire avec le personnage de Catherine Morland dans L’abbaye de Northanger. Les personnages sont nombreux, mais finissent, au terme de révélations toutes plus invraisemblables, par révéler qu’ils sont sont tous plus ou moins liés les uns aux autres. L’action est larmoyante à souhait. Mais il ressort de tout cela une conception esthétique qui n’est pas dénuée d’intérêt. Influencée par la lecture de Burke, Ann Radcliffe perçoit la proximité du terrifiant et du sublime, qui ouvre la possibilité à une esthétique des ruines ou à de magnifiques descriptions des paysages alpestres. Tournée vers l’âme humaine, cette sensibilité nouvelle, à laquelle il manque encore cependant les subtilités du roman psychologique, offre quelques pages saisissantes sur le goût de l’horreur, le désir de revenir à la contemplation d’un objet de terreur, la proximité étroite entre ce qui nous fait plaisir et ce qui nous fait peur.

Une lecture à ranger donc sur l’étagère des curiosités littéraires. Et qui me permets d’honorer la première étape de la Randonnée d’Halloween organisée par Lou et Hilde pour animer la sixième saison de leur Challenge Halloween.

Challenge Halloween 2015

Tom SHARPE: Wilt 2


Sharpe (Tom), Wilt 2
Désormais père d’ « adorables » quadruplées, Henry Wilt a pris du galon et exerce comme directeur du département de culture générale dans l’établissement technique supérieur où il est embauché. Un directeur qui ne dirige pas grand chose en fait. Entre des enseignants difficiles à contenir, des injonctions politiques impossibles à accorder à la réalité du terrain et une famille débordante de vitalité, Wilt a trouvé un équilibre, fragile, qu’il fortifie ordinairement par un excès de bière et des rentrées tardives chez lui. Mais voici que sa femme, une imposante matrone dont la dernière lubie va à la recherche d’un mode de vie plus écologique, s’est mise dans la tête de louer le dernier étage de leur demeure à une jeune étudiante allemande. L’arrivée de la belle et désirable Gudrun Schautz ne va pas aller sans quelques désordres nouveaux…

Après les grands élans du coeur et les descriptions d’une nature sublime par quoi j’ai commencé ce mois anglais, il me fallait quelque chose de plus léger. J’ai choisi de me replonger dans les aventures d’Henry Wilt, découvertes il y a deux ans, et c’est avec un plaisir toujours aussi grand, que j’ai retrouvé le cours loufoque de la vie de ce personnage décapant.

Wilt est l’incarnation de l’anglais moyen. Commun, un brin conservateur, moyen en tout, soumis à sa femme, une furie déraisonnable, et à ses enfants, quatre abominables petites pestes mal élevées, toujours débordé par des situations professionnelles et familiales qu’il ne contrôle pas, il cultive les passions, mais sans excès (un brin misogyne, tranquillement xénophobe, gentiment cinglé, méprisant sans la haïr la jeunesse à laquelle il enseigne), sauf peut-être dans le domaine de la boisson, qu’il consomme sans modération. Mais c’est un catalyseur (de malheurs) et un révélateur (de la folie ambiante): autour de lui s’agitent de vrais fous, des racistes débiles, des dégénérés homophobes, des gauchistes en mal d’expériences révolutionnaires ou de dangereux terroristes. On se demande comment tout cela tient ensemble, mais c’est le talent de Tom Sharpe que de le faire tenir, grâce à un humour (quelque chose entre les Monty Python et Mr Bean) qui part dans tous les sens.

Se situant volontiers au-dessous de la ceinture, ce deuxième volume de Wilt multiplie les allusions grivoises. Les mésaventures du pénis d’Henry Wilt, écorché un soir d’ivresse dans un buisson de roses, cèdent cependant assez vite la place au récit loufoque et enlevé de l’assaut organisé par la police afin de délivrer la maison familiale tenue par de dangereux terroristes. Le personnage haut en couleur de Mrs de Frackas, une vieille anglaise ayant vécu dans les Colonies du temps de l’Empire, ajoute sa note hilarante à ce récit, peut-être un peu moins satirique que le précédent, mais dans lequel les institutions en prennent néanmoins copieusement pour leur grade: hôpital, école, armée, police. Bref, c’est toujours aussi drôle.

Un petit bijou d’humour anglais décapant.

 

 

LC - le mois anglais

 

Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais