Catégorie : Littérature allemande et autrichienne

Stefan ZWEIG: Dans la neige

Une petite ville allemande sous la neige, avec sa tour carrée du XIVème siècle, à la frontière polonaise. Sur la plaine, un cavalier se presse. Dans la ville endormie, une petite communauté veille. Car c’est fête ce soir. Dans la demeure qui leur sert de synagogue, ils se sont tous réunis pour fêter dignement cette soirée d’Hanouka autour du chandelier sacré. Mais au loin, la menace gronde. Quelle nouvelle apporte avec lui le cavalier qui vient d’entrer en ville ?

Dans la neige est une nouvelle de jeunesse publiée par Zweig en 1900 dans la revue sioniste Die Welt, mais jamais reprise ensuite en volume. J’étais ainsi passé complètement à côté de ce texte, qui ouvre cependant le deuxième tome des Romans et nouvelles de Zweig publié dans la collection de La Pochothèque. Je dois ainsi un grand merci à Praline, grâce à qui j’ai découvert ce texte court, très efficace, et très poignant aussi.

A travers deux vignettes (le motif merveilleux d’une petite ville allemande du Moyen-Age, avec ses maisons serrées les unes contre les autres, au milieu d’un paysage de neige ; l’image pathétique d’une petite communauté juive, contrainte de fuir les pogroms, dont les membres vont finir gelés sous la neige), Stefan Zweig brasse d’un seul coup de plume tout le registre des récits consacrés traditionnellement à la neige, disons des frères Grimm et d’Andersen à Jack London.

C’est comme si Zweig avait voulu tenir ici toutes les possibilités d’une histoire où la neige joue le rôle principal. Et le moins que je puisse dire, c’est que le résultat se montre fort efficace. Il sert ici de révélateur à l’insécurité vécue par les juifs d’Europe centrale, victimes du fanatisme. Car sous l’image idyllique d’une Allemagne enneigée avec son architecture du Moyen-Âge couve la menace des flagellants, une troupe bien réelle de fanatiques lancée à l’assaut des juifs pour leur faire abjurer leur foi. Restituant ce moment d’histoire, progressivement, Zweig oriente donc le récit du conte vers la tragédie.

Chassés de chez eux par la menace qui les poursuit, Léa, Josué et les siens tentent de gagner la Pologne voisine. Mais on ne court pas sans danger dans la plaine enneigée, tous les récits d’aventure vous le diront. Sauf que de roman ici, il n’y a pas ; ni d’aventure, mais la barbarie, la sauvagerie vouée à la destruction d’un groupe d’hommes à qui on ne reproche que leur fidélité à leurs croyances et à leur histoire. Sous la pression du fanatisme antisémite, l’idylle romantique accouche du pathétique. Un texte essentiel.

Hermann Hesse: Le Voyage à Nüremberg

Hesse - Le Voyage à Nuremberg« J’ai pu constater […] que les motifs de mes propres actes se situent toujours hors du champ de ma raison ou de ma volonté. Me demandant, par exemple, ce qui fut tellement à l’origine de mon voyage du Tessin à Nuremberg – voyage qui dura deux mois en automne-, je me trouve très embarrassé. Plus j’y regarde avec attention, plus mes raisons et motivations m’apparaissent multiples, diverses, sans rapport les unes avec les autres et semblent remonter très loin dans le passé. Elles ne s’ordonnent pas en une suite logique et linéaire; elles forment plutôt un réseau complexe, si bien que d’innombrables événements anciens de ma vie semblent finalement expliquer ce voyage banal et imprévu. » Invité, dans les années qui suivent la première guerre mondiale, à participer à une soirée littéraire en son honneur, Hermann Hesse décide, contre son habitude, de répondre favorablement. Mais pour un homme tel que Hesse, qui déteste parcourir d’une traite de longues distances quelque chose d’aussi banal qu’un voyage du Tessin à Nuremberg, peut devenir toute une aventure: Locarno, Zurich, Baden (sur la Limmat, en Suisse), Singen  (sur le lac de Constance), Tuttlingen, Blaubeuren, Ulm, Augsburg, Munich, Nuremberg, puis de nouveau Munich (occasion notamment d’une soirée chez Thomas Mann et d’une autre au cabaret de Valentin) seront les étapes de ce voyage dans l’espace qui est aussi un voyage dans la sensibilité et dans le passé de l’écrivain.

Peu connu, même de la plupart des lecteurs attentifs de Hesse, Le Voyage à Nuremberg est un de ces petits bijoux qui font tout le charme du grand écrivain allemand. Pour qui aime Hesse, c’est un moment de pur délice. Homme sensible et provocateur, peu avide de mondanités, fuyant comme la peste les conférences littéraires qui lui font faire l’expérience douloureuse de la vanité de son art, Hermann Hesse s’est installé pendant la guerre à Montagnola, en Suisse, dans le Tessin, à la suite d’une grave crise existentielle qui le conduiront sur le divan du célèbre psychanalyste Jung. Cette installation, en pleine guerre mondiale, au mépris de ses obligations militaires, vont faire de Hesse l’une des principales « bêtes noires » des milieux ultra nationalistes allemands. Mais à Montagnola, Hesse a reconstruit quelques chose, de discret (Montagnola est un petit village sur les hauteurs de Lugano), de sensible (il se met à l’aquarelle), avec cette pointe d’humour, qui puise dans l’ironie des Romantiques allemand et aboutira en 1927 au roman Le Loup des steppes, le chef d’œuvre de cette deuxième période de l’écrivain. Publié la même année, Le Voyage à Nuremberg est, me semble-t-il, le complément indispensable à la lecture de ce grand roman.

C’est une plongée dans la sensibilité d’un écrivain nourri de mysticisme chrétien, de sagesse extrême-orientale, de longues promenades dans la nature, qui n’hésite pas à confesser ses limites, ses faiblesses, pour qui même l’impuissance est une qualité, une valeur, une façon plus simplement de se tenir dans l’existence à opposer au déchaînement de plus en plus furieux des idéologies de la toute puissance:

Mes sentiments me sont mille fois plus précieux que toute l’énergie que les hommes peuvent déployer.

Je peux rester des heures à regarder ce qui se passe pendant que je déguste un petit verre ou deux. J’ai des goûts simples qui m’amènent aussi à aller au cinéma.

Au delà de ces formules, le livre est difficile à résumer. Précieux sans doute, mais qu’en dire? tant la forme est réduite ici à l’essentiel. J’y ai en tout cas retrouvé le plaisir de lire Hesse, un écrivain que j’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire justement, retrouvé le goût de cette concision sensible, visible aussi dans ses aquarelles. Fidèle à son goût des contes et légendes souabes, Hesse sait faire surgir le merveilleux au détour d’une page, offrant quelques vignettes suggestives:

Des feuilles jaunies flottaient à la surface des Eaux Bleues légendaires que des arbres abritaient; des oies et des canards peuplaient la digue et le ruisseau. La belle Lau devrait être assise dans les profondeurs de l’étang et son sourire bleuté remontait à la surface. Près de là, s’élevait, solitaire et désespérée, la statue d’un ancien roi dont l’aspect cocasse avait un côté émouvant. Tout avait le parfum du pays, de l’âme souabe, du pain de seigle et des contes merveilleux.

La confession de l’ambiguïté des sentiments éprouvés lors de son séjour à Nuremberg est un autre beau moment picoré au cours de cette lecture:

La ville me laissa une impression effrayante, ce dont naturellement je suis le seul responsable. Je visitai en effet une cité réellement ravissante, plus riche qu’Ulm, plus originale qu’Augsburg. Je vis les églises Saint-Laurent et Saint-Sébald, l’hôtel de ville et la place où s’élève une fontaine d’un charme ineffable. Voilà tout ce que je découvris. Tous ces lieux étaient d’une grande beauté, mais ils étaient à présent cernés par la grande ville affairiste, froide et triste, par le bruit des moteurs pétaradants, par les files de voitures. Tout frémissait légèrement au rythme d’une époque nouvelle. Mais cette époque ne construisait pas de voûtes sur croisées d’ogives et ignorait l’art d’orner les cours silencieuses de fontaines aussi gracieuses que des fleurs. Tout semblait prêt à s’effondrer dans l’heure suivante car plus rien n’avait de sens ni d’âme. Pourtant, que de belles choses, que d’endroits ravissants je découvris dans cette formidable ville! »

« Que d’endroits ravissants »! Et « quelle impression effrayante »! Le génie de Hesse est dans l’art de tenir ensemble ces contraires, de couler, de mouler son texte sur la confusion des sentiments éprouvés, dans le refus de toute idéalisation (en bien comme en mal), de la recherche d’une forme ou d’un grand art, dont l’époque est bien incapable, et qui nous ferait tordre la réalité. A cette tentation idéologique, à laquelle l’Allemagne des années trente ne tardera pas à payer un lourd tribut, Hesse oppose, par avance, sa conception lucide d’une forme de précarité littéraire, condition d’un nouvel humanisme:

Je sais que la valeur des œuvres que nous écrivons, nous autres contemporains, ne tient pas à leur capacité à faire naître une forme, un style, un classicisme valable aujourd’hui et pour longtemps. Au contraire, dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous n’avons d’autres ressources que d’être le plus sincères possible.

Ödön von HORVÀTH: Jeunesse sans Dieu

Horvàth (Ödön von), Jeunesse sans DieuAllemagne, Années 30. Pour avoir répondu à un élève qui professait des idées racistes que « les nègres sont des êtres humains, comme nous », le narrateur, un professeur qui enseigne dans une école secondaire, est devenu suspect à sa hiérarchie et à ses élèves. Peu de temps après, accompagnant sa classe lors d’un camp d’entraînement militaire, pendant les vacances de Pâques, le professeur surprend les relations d’un de ses élèves, Z, avec une jeune fille, chef d’une bande de voleurs, et par curiosité ouvre par effraction le coffre dans lequel le jeune homme dépose ses affaires personnelles. Z, tient un journal, dans lequel il menace de mort quiconque essaierait de lire son journal. Bientôt, une violente querelle éclate entre Z et N, un de ses camarades, à propos du coffre dont Z vient de remarquer l’effraction. N est retrouvé mort. Tout semble accuser Z. Une enquête pour homicide commence, sans que le professeur, honteux, ne se soit encore résolu à révéler sa curiosité…

Publié en 1938, à Amsterdam, alors que l’auteur se trouve en exil, Jugend ohne Gott est le plus célèbre roman d’Ödön von Horvàth, écrivain peu connu en France, mais qui fut l’un des grands écrivains anti-nazis des années 30. C’est un roman dont il n’est pas si facile de parler: sur la trame d’une histoire criminelle, le narrateur, un professeur soumis aux injonctions nouvelles d’un régime qui entend avant tout préparer les jeunes gens à la guerre, fait l’expérience du nihilisme nouveau, auquel lui même n’est pas tout à fait étranger, depuis que l’expérience traumatisante de la Grande guerre l’a fait renoncer à toute foi religieuse. Comment résister à la montée du fanatisme, de l’endoctrinement quand on a soi-même renoncé à tout idéal? Obligé de plier devant un pouvoir que l’on ne rencontre jamais en face au cours du roman, mais qui s’insinue dans tous les esprits par les moyens de communication, la radio, les circulaires confidentielles envoyées à l’administration, c’est l’individu lui-même qui est ici en jeu, sa pérennité, son destin. De façon plutôt subtile, par petites touches d’un discours intérieur qui voit le professeur assister avec effroi et incompréhension à la levée d’un monde qui est la négation même de l’humain, l’entrée dans l’ « ère des poissons », pour reprendre la métaphore de l’auteur, Ödön von Horvàth a donné un portrait, de l’intérieur, de la vitrification totale d’une société, au nom du pseudo principe de réalité, professé à longueur d’ondes par le régime nazi pour légitimer sa politique.

Sur le plan de la forme, il s’agit d’un roman paradoxal, sans doute, le régime réduisant a priori toute possibilité à l’histoire de s’envoler: l’épisode de l’aventure amoureuse de Z et de la jeune voleuse, la curiosité malsaine du professeur lisant en secret le journal de Z, et même l’enquête, puis le procès qui s’en suit, accusant à tort Z, puis la jeune fille, rien ne parvient à prendre cette forme romanesque qu’on se serait attendu à trouver sous la plume d’un auteur nourri de la grande tradition littéraire autrichienne. Désespérément plat jusqu’à la fin du récit, il semble que le roman soit lui-même le témoignage d’un monde duquel s’est enfui tout romanesque depuis qu’il n’y a plus de place dans le pays ni pour l’imagination, ni pour l’individu, ni pour la foi elle-même.

Ironie d’un monde sans dieu, la mort d’Ödön von Horvàth restera sans doute, pour tous ceux que désespèrent les sombres coïncidences, comme le symbole de cette époque d’absurdité: au moment de l’accession au pouvoir d’Hitler, Hörvàth s’était réfugié à Vienne; après l’Anschluss, il fuit, de nouveau, et finit par gagner Paris, après un périple à travers l’Europe. C’est là qu’il meurt, bêtement, sottement, écrasé par la chute d’un arbre devant le Théâtre Marigny. Le projet d’une adaptation cinématographique de Jeunesse sans Dieu, discutée un temps avec Robert Siodmak, ne verra jamais le jour.

Georg BÜCHNER: La Mort de Danton

Buchner--Theatre-complet.jpgA la fin de 1793, la Révolution française est à un tournant. Les avancées politiques marquent un temps. Les difficultés économiques à l’intérieur, la guerre au dehors mettent en question l’avenir même de l’action révolutionnaire. Une coalition précaire se forme entre Robespierre et Danton. Mais, dès le début de 1794, une fois les hébertistes écartés, c’est la survie même du parti des Indulgents, représenté par Danton, qui est en question. Peut-on mettre un terme à la Terreur?  » Je demande qu’on épargne le sang des hommes « , lance Danton en décembre 1793. Jouet d’une Histoire dont il croit pouvoir rester le maître, parce qu’il est l’un de ceux qui par leur énergie ont fait les événements, Danton s’entête, assez lucide cependant pour savoir reconnaître la figure du Destin qui s’avance au devant de lui. De la mort de ce colosse, balayé par l’esprit des temps, Georg Buchner a fait un drame, l’un des tous premiers du théâtre moderne, et sans doute l’un des plus grands.

Il y a, dans la vie de ce carnet de lecture qu’est cette page numérique de ma bibliothèque, des moments de rattrapage des lectures passées, tellement je peine parfois à chroniquer les livres que je lis à mesure que je les lis. J’ai passé les mois de septembre et octobre, en compagnie de Virginia Woolf, et n’ai presque pas trouvé encore le temps d’en parler (au grand désespoir sans doute de Lou et de son challenge Virginia Woolf, qui attend depuis plusieurs mois les chroniques promises). La deuxième partie de novembre a été l’occasion de me plonger dans les histoires du 87ème district d’Ed Mc Bain (ici, puis ici et encore ici), dont je n’ai pas fini de parler. Mais le début de novembre a surtout été l’occasion de me plonger dans les trois belles pièces de Georg Büchner, que je souhaitais depuis longtemps lire (ou relire).

D’emblée, La Mort de Danton (écrite à 22 ans!) apparaît comme un chef d’oeuvre. Un drame, historique, politique, révolutionnaire, où les questions du destin (l’homme face à l’Histoire) et de la représentation politique (comment donner du pouvoir une représentation littéraire, lui dont la représentation justement est l’un des instruments privilégié?) occupent le premier plan. De la politique justement, Büchner propose au moins deux représentations traditionnelles: la politique, ce sont des forces en action; mais c’est aussi ce qui s’incarne dans des personnalités. De ces deux dimensions, matérielle et passionnelle, de la vie politique, Büchner fait un drame, ou plutôt une tragédie, qui rejoint la définition, elle aussi traditionnelle, du drame comme représentation des conflits en actions.

Cela pourrait sembler très théorique. Mais il n’y a qu’à lire le formidable drame de Büchner pour se convaincre qu’il n’en est rien. Car tout ce que l’écrivain montre de la Révolution française s’investit dans des discours, des figures, des personnages, dupes d’une Histoire dont ils croient être les acteurs privilégiés (ce qu’ils sont aussi!), comme Robespierre, ou bien poussant comme Danton jusqu’à la mort, leur propre mort, leur compréhension des événements historiques. En cette période révolutionnaire, l’hubris est partout. Elle annonce la fin prochaine des hommes et pour finir de la Révolution elle-même.

Au travers de cette représentation d’un moment du drame révolutionnaire (la prise du pouvoir par Robespierre contre les hébertistes d’abord puis contre les « modérés » représentés par Danton), Büchner pose ainsi un certain nombre de question essentielles à la compréhension de l’Histoire. Le temps est-il quelque chose dont on dispose, qu’il faut savoir saisir? C’est le temps de l’action opportune, le kairos. Ou bien, comme réplique Danton à Camille Desmoulins (II, 2): « C’est le temps qui nous perd »? Le temps vécu est toujours du temps perdu, ou du moins un temps dont nous sommes les jouets, parce

« Ce n’est pas nous qui avons fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a fait. ».

Sur les événements historiques, Büchner ne cesse de jeter un regard cru, qui s’affirme dans un langage volontiers ordurier, venu du corps, des instincts « bas », et rejoint à l’occasion la réflexion pascalienne sur le divertissement: la Révolution a donné des passions aux hommes, qui leur donne l’illusion que leur vie est remplie. Ce que raconte donc La Mort de Danton, c’est aussi la quête impossible du plaisir, d’une satisfaction définitive qui nous laisse en repos. Dans une saillie caractéristique du personnage, Danton lance à un moment:

« On est bien gai par ici. Je flaire quelque chose dans l’atmosphère. C’est comme si le soleil couvait la débauche. On aimerait bondir, s’arracher les culottes du corps et s’accoupler par le cul comme les chiens dans la rue. »

Grossier, Danton parle en réalité comme le peuple qu’il représente. Ce qui n’empêche pas ce peuple de se retourner contre lui, contre son appel à la modération politique, dans ce jeu révolutionnaire dont la clé est dans les passions plus que dans la raison, et dans l’ivresse qu’il promet à ceux qui s’y abandonnent. Tribun jusque sur l’échafaud, Danton sauve son personnage – et l’on aperçoit là la sympathie évidente de l’auteur – tandis que Robespierre, par qui le mal advient, s’enferme dans une rhétorique traversée de religiosité, en passe de transformer la Révolution en une messe noire, qui se nourrit du sacrifice de ses enfants.

Mais la faute en revient-elle seulement à Robespierre? Sans doute pas. Il plane sur ce drame historique une ultime leçon, la plus désabusée sans doute, quelles que soit la truculence et la démesure des paroles échangées au cours de l’action: une contradiction mine la politique, toute politique, et pas seulement la politique révolutionnaire – car la politique, art de la parole et du conflit incarné d’abord dans des luttes de discours, s’abîme devant le fait qu’il n’y a peut-être pas de communication possible entre les hommes. La rencontre de Danton et de Robespierre, qui fait l’une des scènes les plus réussies de la pièce, c’est solitude contre solitude. Ou, comme le dit Lucile Desmoulins à la fin d’une scène:

« Que cette chambre est vide!« .

Chacun des acteurs de ce drame reste donc pour finir prisonnier de sa logique personnelle, coincé dans sa carcasse:

« Nous savons si peu de choses l’un de l’autre. Nous nous tendons les mains, mais c’est peine perdue. Nous ne faisons que frotter l’un à l’autre notre cuir grossier. Nous sommes très solitaires. »

Challenge XIXème siècle     Un classique par mois   Challenges XIXème siècle et Un classique par mois. 

Erika MANN: Quand les lumières s’éteignent

Mann E., Quand les lumùières s'éteignentImaginez une petite ville pittoresque au sud de l’Allemagne, la vieille place du marché aux maisons colorées, des ruelles pittoresques pleines de boutiques, la vie bouillonnante de l’université. Comment rêver tableau plus idyllique ? Sauf que nous sommes en 1936, que sur la vieille place du marché les façades sont festonnées de drapeaux à croix gammées et que dans la ville sévit le nouvel ordre nazi. En dix nouvelles, Erika Mann nous fait entrer dans la vie quotidienne des citoyens de cette Allemagne-là, soumis à un ordre tyrannique et imbécile, tous gens de bons sens, mais qui, pour s’être abandonnés d’abord avec enthousiasme aux promesses du nouveau régime ou pour avoir cru sauver leur petit monde personnel de la tourmente politique, ont attendu trop tard de réagir et se retrouvent piégés dans un système totalitaire qui les détruit…

 

Fille du grand Thomas Mann (Les Buddenbrooks, La Montagne magique, Doctor Faustus…), sœur de Klaus Mann (Le Tournant), nièce donc aussi d’Heinrich Mann (l’auteur du Professeur Unrat, plus connu par son adaptation au cinéma : L’Ange bleu), Erika Mann est issue d’une de ces familles extraordinaires que parfois le monde des arts a produit. Dans les années 20, elle est de ces jeunes gens qui profitent de la liberté nouvelle donnée par la république de Weimar et la folle exubérance des nuits des « années folles » : pilote de course, journaliste, comédienne (elle joue dans le film lesbien : Jeunes filles en uniforme), Erika Mann, comme beaucoup de ceux de sa génération, se soucie peu de politique. C’est la montée du nazisme qui la pousse à s’engager. Au début de 1933, elle tient à Münich un cabaret réputé où dans ses numéros elle se moque de la bêtise des nazis au moment où ceux-ci accèdent au pouvoir. Condamnée à s’exiler, avec sa famille (notamment son père Thomas Mann, qu’elle convint qu’il n’y a plus de sécurité même pour un écrivain de sa renommée en Allemagne), elle mène d’abord en Suisse, puis aux Etats-Unis une vie d’écrivain et de journaliste engagée dans la lutte antifasciste : elle est reporter au moment de la guerre civile en Espagne ou dans le Londres bombardé du début de la guerre.

 

En 1939, pour convaincre les lecteurs anglo-saxons du danger que représente le nazisme et les informer de la réalité du régime, Erika Mann a l’idée de ce Quand les lumières s’éteignent : dix nouvelles entrelaçées, faisant le portrait d’une ville de Bavière, sous la domination nazie. Pour son livre, l’auteure s’est nourrie de documents, dont elle donne les références en annexe. Mais ce sont de véritables nouvelles, mettant en scène des destins personnels, pris dans le filet du totalitarisme – preuve que la fiction est souvent l’un des meilleurs recours pour lutter contre les pièges de l’idéologie et de la déraison politique.

 

De ces récits, les deux ressorts sont le réalisme des histoires et le registre émotionnel convoqué par l’auteure. Les personnages d’Erika Mann sont tous gens de bon sens, confrontés à un régime qui marque le triomphe de la bêtise. Ce ne sont pas des individus extraordinaires, ni des figures sataniques, mais des hommes poussés par des passions communes. Eberhardt, l’écrivain du terroir, s’est mis au service du nazisme, jusqu’au jour où une chronique rédigée dans le style qui convient au nouveau régime, mais contraire aux orientations politiques du moment, parce qu’il n’a pas été informé d’un changement de ligne par le directeur de son journal qui cherche à se débarrasser de lui, devient un criminel contraint à s’exiler. Le professeur Scherbach, parce qu’il est l’un des plus grands chirurgiens de son époque et qu’il est un homme qui ne se soucie que de médecine et de culture, a cru pouvoir ignorer le nazisme ; il est déjà trop tard quand il découvre que c’est sa conception même de la vie, de la culture, de la médecine qui est finalement mise à mal par les nazis. Sous un tel régime, la résistance est limitée, mais offre à l’occasion de saisissants portraits, ainsi celui du professeur Habermann qui fait semblant d’enseigner les principes du droit conforme au nazisme, mais en souligne ironiquement les absurdités juridiques dans des cours qui suscitent l’enthousiasme de ses étudiants, mais où chaque jour il joue sa carrière et même sa vie. Pour survivre, Hannes Schweizer, qui tient une boutique de thés et cafés autrefois réputée, mais déclarée contraire aux nouvelles orientations du régime, est obligé chaque nuit de falsifier ses comptes afin de déclarer plus qu’il ne gagne et payer plus d’impôts qu’il ne doit, dans l’espoir qu’on laisse vivre ainsi encore quelques temps son commerce. Erika Mann montre avec beaucoup de précision comment la politique des petits pas a permis par étape au nazisme de jeter sa toile totalitaire sur toute une nation qui n’était ni plus héroïque, ni plus médiocre que les autres, mais pas moins non plus. Habile à relever les mots, les expressions de la nouvelle langue qui se répand alors en Allemagne (ses nouvelles se nourrissent de références empruntées à la presse nazie de l’époque et s’inspirent presque toutes de cas réels), elle est aussi un des témoignages important sur la réalité intellectuelle du totalitarisme, à conserver précieusement dans sa bibliothèque aux côtés de LTI, l’essai du linguiste Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich et les romans de Milan Kundera.

 

A l’intention de la narration réaliste s’ajoute aussi le talent avec lequel Erika Mann manie tous les registres de l’émotion. Tout n’est pas noir dans ses récits. La fin heureuse du recueil laisse des raisons d’espérer en un dépassement de l’horreur politique. Pourtant, c’est plus souvent l’indignation, l’amertume, le dégoût qui saisit le lecteur. J’ai lu l’avant-dernière de ses nouvelles, « Sur ordre du médecin », au bord des larmes. Pour cela aussi le livre d’Erika Mann mérite une place de choix dans une bibliothèque.

 

Bref, ce livre très convaincant, qui n’est pas seulement un document, mais surtout un merveilleux exemple des ressources de la fiction en temps de tempête, une subtile riposte du roman contre la bêtise politique est encore l’un de mes coups de cœur de cette année de lecture qui décidément abonde en livres importants.

 

 

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois


Ferdinand VON SCHIRACH: Crimes

CrimesComment un médecin tranquille, bourgeoisement installé dans la quiétude d’une petite ville du sud de l’Allemagne, baignée par le Neckar, finit-il après des décennies de vie commune par assassiner sauvagement sa femme, s’acharna à coups de hache sur son cadavre et fut malgré tout réhabilité, après une peine mineure d’emprisonnement ? Comment le vol de ce qui ne semblait qu’une vulgaire tasse à thé entraîna trois petites frappes berlinoises à subir une violence criminelle qui les dépasse ? Comment une passion un peu trop vive conduisit un jour un jeune homme amoureux à vouloir dévorer celle qu’il aimait ? Ou bien un petit voleur minable, mais plein de cœur, à trouver une rédemption dans une plantation en Ethiopie ?

Les onze affaires criminelles racontées par Ferdinand von Schirach sont tellement surprenantes qu’on les croirait taillées sur pièce pour un recueil de nouvelles policières. Ce qu’est ce livre. Et on pourra très bien le lire comme cela. Pourtant, ce sont plus que des nouvelles. Avocat inscrit au barreau de Berlin, Ferdinand von Schirach prétend n’avoir présenté ici que des affaires qu’il aurait défendu. Il se met d’ailleurs souvent en scène dans le cours du récit. Le mélange de violence et de tendresse, de sordide et d’humanité des cas exposés serait tout simplement celui de la vie-même. Pourtant il lui a fallu retravailler ces affaires, afin de les rendre méconnaissables pour protéger l’anonymat des protagonistes et le droit, dans toute affaire jugée, à l’oubli des fautes commises. On ne cesse donc, à la lecture de ce recueil, de se poser une question qui contribue à l’impression vertigineuse de l’écriture de von Schirach. Où se situe la frontière entre le droit et la littérature ? Le problème avec lequel l’auteur se coltine est commun à ces deux regards posés sur le réel : le brusque surgissement du mal, par hasard, ou, comme une énigme, au débouché d’un travail souterrain, ou par le fait d’un enchaînement insupportable de circonstances. Pour cette raison, ce recueil très convaincant, dans lequel l’auteur a su trouver une forme et une langue, sans boursouflures, directes, mais attentives aux êtres et aux événements, à la hauteur de cette ambition morale ou métaphysique, appartient à ces œuvres allemandes contemporaines hantées par la question du droit, inspiration dont la grande Juli Zeh a fait en quelques romans son domaine de spécialité, mais qu’on retrouve aussi à l’occasion traverser un roman de Günter Grass. Jamais donneuse de leçons, en prise directe avec le réel, le contenu de nos vies-mêmes, et les vertiges que la raison morale y découvre, cette littérature nouvelle constitue sans aucun doute un bel exemple de la vitalité contemporaine des Lettres allemandes.

Ferdinand von SAAR: Le Château de Kostenitz

Saar, Le château de KostenitzAu lendemain de la révolution de 1848 et de sa répression vigoureuse, le baron de Güntersheim, connu pour ses idées libérales, a dû s’éloigner de Vienne. Avec sa jeune épouse, Clotilde, une jeune femme de trente ans plus jeune que lui, il se retire, non loin de la frontière, dans la propriété familiale, à Kostenitz. Le couple, qu’une complicité affectueuse rapproche, malgré leur grand écart d’âge, aspire à y goûter aux charmes d’une vie campagnarde. Mais peut-on s’extraire du cours d’une époque bouleversée par les événements politiques ? Dans le climat de tension accru entre l’Autriche et la Prusse, l’arrivée au château d’une garnison dirigée par le capitaine de cavalerie, comte Poiga-Reuhoff, ne va pas tarder à bouleverser le bel ordonnancement de cette vie paisible…

 

Sur une trame narrative assez ténue, qui n’est pas le principal intérêt de ce livre, Ferdinand von Saar, qui fut à la fin du XIXème siècle considéré comme l’un des principaux prosateurs des lettres autrichiennes, a produit un petit bijou de précision et de délicatesse : c’est un portrait très réussi de la noblesse autrichienne, au lendemain de la révolution de 1848. En l’espace de 125 pages, la plupart des questions importantes de l’époque sont abordées par le récit : la tension entre une noblesse libérale et une aristocratie brutale jalouse de ses privilèges, qu’incarne avec merveille le face à face du vieux baron de Güntersheim et du jeune et fringant comte Poiga-Reuhoff ; le climat européen, les tentations séparatistes et la rivalité toujours plus nette avec la Prusse voisine ; les nécessaires transformations sociales et politiques. Mais rien de lourd dans ce récit. Pas de développements politiques ou historiques abscons. Sa réussite tient sans doute au climat qui y règne. De belles évocations des paysages et des jardins, le raffinement des sentiments, quelques percées sur la loi aveugle du désir soulignées par les brusques modifications des conditions météorologiques font le prix d’une narration, teintée de mélancolie, héritière de la manière de Stifter.

 

Le château de Kostenitz, soumis aux aléas du temps, est le miroir dans lequel se reflète la volatilité de l’Histoire : un moment lieu de retraite d’un vieux baron revenu de la politique et d’une jeune femme partagée entre le sentiment du devoir pour son époux et la violence des désirs qui couvent en elle, c’est une demeure qui continuera à exister après eux. La plus belle réussite du récit se trouve peut-être dans les dernières pages du texte, qui évoquent le destin à venir des lieux habités un temps par l’histoire qu’on vient de lire: les pièces du château rénovées dans un goût nouveau, luxueux, l’ermitage, qui avait abrité la retraite de Clotilde, rasé et sur la prairie où elle venait cueillir des fleurs sauvages, un cour de lawn-tennis, occupation nouvelle d’une nouvelle bourgeoisie éprise de mouvements sonores et de couleurs criardes. Le cours de l’Histoire en marche…

Juli ZEH: Corpus delicti

Zeh--Corpus-delicti.jpgDans une société futuriste du milieu du XXIème siècle, la Méthode est devenue la forme nouvelle de gouvernement : une société hygiéniste, régie par des principes rationnels, prônant le droit à la santé, a donné enfin aux hommes le moyen de vivre à l’abri de la souffrance. Mais la vie est parfois plus riche que ce que la raison en dit. A la suite du suicide de son frère, un garçon épris de liberté, condamné injustement pour un crime qu’il affirme n’avoir pas commis, Mia sombre dans une dépression et refuse de se soumettre aux examens médicaux qui encadrent la vie des citoyens… On ne s’oppose pas impunément à la Méthode. Le piège judiciaire qui menace la jeune femme est à l’image de l’obsession sanitaire et procédurière d’une société qui prétend contraindre les hommes pour travailler à leur bonheur.

Juli Zeh est l’auteur inspirée de récits puisant dans la littérature de genre (le polar, le thriller, ou, comme ici, la science-fiction) les motifs d’une narration aux implications morales ou philosophiques. Croisant le romanesque le plus pur et la réflexion juridique, elle a su inventer une forme particulière de narration où la confrontation des êtres, un art certain de la formule et une ironie redoutable donnent à chacun de ses livres à la fois ce rythme et cette redoutable intelligence caractéristiques de son œuvre.

La dénonciation de l’obsession sanitaire contemporaine, qui est l’aspect le plus voyant de ce roman, n’est cependant pas, me semble-t-il, le côté le plus intéressant du livre. C’est celui que retiendra pourtant qui n’a jamais lu Juli Zeh– et non sans raisons : Corpus delicti est un bon roman d’anticipation. Plus ambitieux, ses deux précédents romans, L’ultime question et surtout La fille sans qualités sont parmi les plus importants de la littérature allemande contemporaine. On retrouve néanmoins dans ce Corpus delicti quelques uns des thèmes favoris de l’écrivain : l’exigence de liberté mesurée aux limites de la rationalité, le nihilisme contemporain qui conduit au fanatisme, à moins qu’il ne soit dépassé dans un acte d’amour pur ou de folie, par delà bien et mal, dont il est cependant la condition.

 

Face à Mia, la biologiste, qui ne comprend que peu à peu à quelle révision en profondeur la conduit la fidélité, par delà la mort, à un frère que tout accuse, Kramer, l’homme de la Méthode, campe un véritable fanatique. C’est un homme élégant et inquiétant, nouvelle version de ces dandys nihilistes qui peuplent l’œuvre de Juli Zeh. Miroir des désillusions de Mia, metteur en scène pervers de sa chute, il défend jusqu’au fanatisme les principes d’une société à laquelle il ne croit pas parce qu’il ne croit pas non plus aux hommes, mais qui lui donne le loisir de soumettre la vie, comme si elle était un jeu, à sa redoutable intelligence. Un pervers, qui acquiert dans la domination ce qu’il refuse aux dominés : ce que Moritz, le frère de Mia, nommait « faire l’expérience de son existence ». Une sorte de Calliclès moderne : « Quelqu’un qui reconnaît ouvertement que, pour un être borné comme voilà l’homme, croire et savoir sont une seule et même chose et exige par conséquent que la vérité s’incline devant l’utilité – celui-là ne peut guère être qu’un nihiliste pur et dur. ».

Mia aussi est une nihiliste, « seulement, chez elle, l’absence de vérité objective n’entraîne pas un radicalisme inconditionnel, mais une fragilité douloureuse. ». C’est par là seulement, me semble-t-il, que l’idéologie sanitaire intéresse Juli Zeh. Dans la mesure où l’hygiénisme refuse aux gens justement, au nom de leur bonheur, la reconnaissance de cette fragilité fondamentale qui fait les hommes, il interdit que se développe, sur le deuil des valeurs, un humanisme renouvelé, qui pourrait être la condition de notre liberté, et montre que, contrairement à ce que pensait Niezsche, le renoncement à l’idée de vérité peut être la condition d’un nouveau fanatisme. Certes, le prêtre niezschéen n’aimait pas vraiment Dieu, mais son culte de la divinité ; Dieu n’était que le nom de son propre ressentiment, imposé comme une morale aux hommes. Mais il n’était pas conscient de cette perversion. Dans le roman de Juli Zeh, Kramer, le partisan de la Méthode, agit en toute conscience. Le joueur a remplacé l’homme du ressentiment.

Ces spéculations ne sont pourtant qu’un des aspects de l’œuvre. Une belle narration du deuil, de l’amour fraternel, de la fidélité au siens, l’évocation mélancolique d’un bonheur toujours conjugué au passé (« La pire malédiction de l’homme vient de ce qu’il ne reconnaît qu’a posteriori les instants les plus heureux de son existence. »), une subtile description d’un être en proie à la dépression font la valeur de ce roman. Si les spéculations y occupent une place déterminante, c’est au sens d’une grande tradition artistique allemande – celle de la gravure Melancholia d’Albrecht Dürer ou des Anneaux de Saturne de Sebald – la mélancolie, cet ébranlement de l’être, ce culte de sa propre fragilité qui est la condition de la pensée.