Mois : août 2019

Les amants crucifiés (MIZOGUCHI Kenji)

« À la fin du XVIIe siècle, Mohei est un brillant employé de l’imprimeur des calendriers du palais impérial. O-San, la jeune épouse de son patron, sollicite son aide pour éponger les dettes de sa famille car son mari est trop avare. Mohei accepte et emprunte l’argent sur la commande d’un client. Dénoncés et menacés d’adultère, Mohei et O-San vont devoir fuir avant de s’avouer l’un l’autre leur amour. »

Déjà bien en peine de suivre mes lectures par des billets reguliers si bien que ce blog est davantage une sorte de sautillement à cloche-pied qu’un journal de lecture, il a fallu que je me lance dans cette nouvelle rubrique – Les films de Cléanthe- et bien sûr, cela n’a pas manqué au bout du 4e ou 5e film, je le trouve bien en peine de suivre le rythme prévu. Qu’à cela ne tienne! J’ai poursuivi mon cycle Mizoguchi, enchantement de mon été cinématographique, avec Les amants crucifiés, un nouveau coup de maître du du grand, de l’immense cinéaste japonais. Au centre de ce film, la représentation de l’amour, qui offre à Mizoguchi la possibilité d’un intéressant chassé croisé entre Orient et Occident. Il y a quelque chose du rêve occidental de l’amour dans cette histoire d’une passion entre deux êtres vécue jusqu’au bout, jusqu’à la mort, cependant que la manifestation du sentiment amoureux ne cesse d’adopter des formes propres sans doute à la culture japonaise, qui offrent un passionnant contrepoint à la trame générale de l’histoire. Et puis il y a surtout, comme toujours, de magnifiques plans, et une direction d’acteurs d’une grande efficacité poétique qui donne à l’idée de l’amour comme manifestation d’une force brutale, qui est peut-être le vrai centre de ce film, toute la force d’une grande expérience cinématographique qui est, comme toujours chez Mizoguchi, un regard attentif et plein de compassion à la façon dont les êtres humains s’agitent pour vivre.

Une femme dont on parle (MIZOGUCHI Kenji)

« Dans le quartier des plaisirs de Kyoto, Hatsuko dirige une maison de geishas. Étudiante à Tokyo, sa fille, Yukiko, revient chez sa mère après une tentative de suicide. D’allure et de tempérament moderne, elle rejette le métier de sa mère. Sans le savoir, les deux femmes vont s’éprendre du même homme, obligeant Yukiko à devenir ce qu’elle hait par-dessus tout. »

Nouveau film de Mizoguchi et de nouveau (je me répète !) un chef-d’oeuvre. Après les deux fils « historiques » vus hier et avant-hier, c’est un film contemporain cependant cette fois, enfin l’histoire contemporaine d’un Japon entre tradition et modernité. Tout l’engagement humaniste de Mizoguchi est là encore une fois: la condition des femmes, et en particulier des geishas, que le cinéaste présente à rebours d’une certaine esthétisation traditionnelle de cette forme de prostitution sert de toile de fond.

Dans l’espace quadrillé, cloisonné, de la maison de prostitution, dont la caméra de Mizoguchi rend superbement l’espace où se retrouvent enfermées et magnifiées ces femmes cultivées comme de jolies plantes d’ornement, pour le plaisir d’hommes sans raffinement, plan après plan, c’est toute l’esthetisation de la geisha qui est pour ainsi dire retournée contre elle-même : la maladie, l’inégalité des conditions sociales (ces femmes sont toutes des filles de paysans louées à des industriels et des commerçants fortunés) vient rappeler la réalité des rapports humains et sociaux. Les discours crus et véridiques s’opposent aux costumes et aux rituels, comme dans le théâtre no dont quelques scènes exemplaires donnent un aperçu saisissant.

Au milieu de tout cela, une histoire d’amour – celle d’une fille et d’une mère pour le même homme, de fidélité – celle de la fille pour la mère qui apprend à découvrir ces femmes et le sens de la vraie compassion.

Encore une fois, j’aurais plein de choses encore à en dire, tant chaque plan de Mizoguchi est d’une richesse incroyable (et notamment ces trois vues de l’extérieur de la maison de geishas, avec leur perspective en diagonale opposée au quadrillage orthogonal de l’espace intérieur de la maison qui ponctuent la narration; le choc du masculin et du féminin, de la jeunesse et de la vieillesse, de la tradition et de la modernité, du raffinement et de la vulgarité, de l’intérêt et de la compassion, dont cette maison est le théâtre, et qui est sans doute le vrai sujet esthétique du film – et tant de choses encore!). A voir donc, à voir absolument. Et à revoir. Et à repasser aussi dans sa tête, en attendant la suite de cette rétrospective, qui continuera pour moi demain avec Les amants crucifiés.

L’impératrice Yang Kwei-Fei (MIZOGUCHI Kenji)

« Chine, VIIIe siècle. L’empereur Huan Tsung est inconsolable depuis la mort de l’Impératrice, délaissant les charges de l’Etat. Seule la musique lui apporte encore quelques joies. Un jour, on lui présente une jeune fille d’origine modeste qui ressemble à sa défunte épouse. D’abord réticent, l’Empereur est rapidement charmé par sa beauté et sa sincérité. »

Je continue avec L’impératrice Yang Kwei-Fei, autre chef-d’oeuvre de l’immense Mizoguchi, ma (re)découverte de l’oeuvre du cinéaste japonais commencée hier. De nouveau un chef-d’oeuvre donc. Ce nouveau film confirme que Mizoguchi est vraiment l’un de mes cinéastes préférés.

Il y a bien sûr l’humanisme d’un propos dominé par un regard féminin bien souvent absent de la vision japonaise des rapports humains, la réflexion sur les limites et les droits de l’action individuelle, la grande question de l’aspiration de chacun au bonheur et bien sûr tout le jeu des passions humaines qui font du cinéma de Mizoguchi la grande chambre d’enregistrement des aspirations et des actions humaines dans ce qu’elles ont de plus universel, malgré ou plutôt en raison justement de l’enracinement de ce cinéma dans la réalité extrême-orientale. L’universel en art souvent sort du particulier, presque du provincial. Le cinéma de Mizoguchi contribue à le démontrer.

Mais il y a aussi et surtout la façon dont ce grand cinéaste fait tout simplement des films. Et pourtant, combien ce film-ci est différent plastiquement de L’intendant Sansho vu précédemment!

Il y a d’abord la couleur qui joue ici par touches et compositions subtiles. Mais il y a surtout la façon dont le film est construit, et ce qu’il révèle de l’univers représenté par le cineaste et des questions traitées. Dans L’intendant Sansho, le mouvement dominait, la violence des rapports humains, de la domination, contrebalancé par quelques plans sublimes d’une poétique lenteur où s’imposait un regard sur la nature visiblement inspiré de l’art de l’estampe japonaise. Dans l’impératrice Yang Kwei-Fei, construit comme un vaste flash-back juxtaposant les plans-séquence, c’est l’artifice de la représentation qui s’impose, quelque chose de théâtral, à l’image de l’étiquette, de la loi, de l’ordre de l’État, corsetant et pour ainsi dire théâtralisant les moindres actions d’un pouvoir incarné par un empereur qui aspire à la liberté et au bonheur individuel. Les décors s’affirment comme décors. Le jeu des acteurs lui-même a cette lenteur qu’on peut trouver dans le théâtre japonais. Ou au contraire, de grands mouvements de foule assument le côté de représentation des déplacements des personnages, comme dans cette scène centrale où l’empereur fait une sortie incognito, en compagnie de la future impératrice, dans une ville emportée par la liesse des défilés de nouvel An, et qui reste d’après moi l’un des grands moments du film. Ou ce sublime plan où la caméra suit, en regardant le sable, l’impératrice au moment où elle est conduite à la mort, et où le spectateur voit tomber un après l’autre sur le sable, ce sable justement dont est fait traditionnellement le sol de la scène, les vêtements de celle qui est conduite au lieu de sa pendaison, comme autant d’atours du costume qui vêt les puissants dans le grand théâtre de la politique. Épure d’une poignante beauté qui montre qu’il n’est pas besoin forcément de représenter le corps torturé ou souffrant pour montrer la mort. Pour cette théâtralité assumée, dans un film où la politique occupe le centre de la représentation, L’impératrice Yang Kwei-Fei est sans doute le plus shakespearien des films de Mizoguchi, quelque chose de très différent cependant de ce qu’on trouve chez Kurosawa, preuve une fois de plus de l’extraordinaire richesse de ce cinéma classique japonais.

Bref, je continue à me régaler. Suite demain avec Une femme dont on parle.

L’intendant Sansho (MIZOGUCHI Kenji)

« XIe siècle. Un gouverneur de province est exilé pour avoir pris le parti des paysans contre l’avis d’un chef militaire. Contraints de reprendre la route de son village natal, sa femme Nakagimi et ses enfants Anju et Zushio sont kidnappés par des bandits de grand chemin. Nakagimi est déportée sur une île, tandis que les enfants sont vendus comme esclaves à l’intendant Sansho, un propriétaire cruel. »

Autant que je prévienne tout de suite: je suis un inconditionnel de Mizoguchi, depuis le choc esthétique qu’ont représenté pour moi, il y a 25 ans, Les contes de la lune vague après la pluie, adaptés d’un chef d’oeuvre de la littérature japonaise du XVIIIIe siècle, qui avait été déjà un des grands plaisirs de lecture de mes années d’étudiant. Enfin, c’est un peu plus compliqué peut-être. A 25 ans, je me rappelle avoir disserté longuement, au cours des soirées interminales de discussion que je faisais à cet âge, sur les mérites respectifs de Kurosawa, Ozu et Misoguchi. Et à l’époque je choisissais Ozu. A près de 50 ans, je ne distingue plus. Et je considère Mizoguchi, comme un des sommets du cinéma japonais, je devrais dire du cinéma tout court, à côté d’Antonioni, de John Ford, de Renoir et de Kubrick, sans lesquels je ne peux pas imaginer passer un mois de cinéma.

Pourtant, il faut dire que j’ai bien failli rater la retrospective qui cet été consacre à cet auteur majeur quelques belles heures de cinema. Des vacances bordelaises, plus plastiques que cinématographiques, ont presque failli avoir raison de ma passion pour le cinéma de Mizoguchi. Heureusement, je me rattrape ces jours-ci. Première étape aujourd’hui avec le sublime Intendant Sansho. Quel grand film! La beauté des cadrages, des plans poétiques qui rappellent les plus belles planches d’un Hiroshige, et un humanisme à fleur de récit sont les qualités de ce chef d’oeuvre de Mizoguchi. Ça ne se raconte pas. Merite d’un grand film. Ça se voit! Et je ne peux que vous inviter à voir ce chef-d’oeuvre où l’humanisme du cinéaste trouve dans une esthétique de la fragilité, je devrais presque dire de la compassion, grand thème social et politique de ce film, un discours à la mesure de son génie.

Sempé en liberté

Jean-Jacques Sempé est né à Pessac, près de Bordeaux. Le Musée Mer Marine de Bordeaux, récemment installé dans le nouveau quartier qui surgit de terre autour du récent Musée du vin dans un ancien quartier de docks et de ports à l’ouest de la ville (quartier extraordinaire, qui mériterait à lui seul tout un billet) a choisi cet été de consacrer une belle rétrospective au travail du dessinateur. Des premiers dessins d’humour signés « DRO » publiés en 1951 dans Sud Ouest Dimanche aux célèbres couvertures du New-Yorker, c’est en effet toute l’oeuvre de Sempé qui est ici résumée dans une exposition attachante. Dessins d’humour, regard facétieux sur le monde, poésie de la vie parisienne, décalage entre la petitesse de la vie humaine et le gigantisme des grands ensembles où elle évolue et des problèmes qui se posent à elle, insouciance d’un groupe d’enfant sur la plage, charme de musiciens amateurs ou joies et liberté de la vie new yorkaise, tout Sempé est là, avec cette fluidité de la ligne, cette poésie de la touche, cette douceur de l’aquarelle, rehaussée parfois de traits au crayons de couleur, cette légèreté qui caractérise l’ironie d’un regard à la fois tendre et décalé. Une exposition attachante à voir absolument si vous passez par Bordeaux.

Sempé en liberté. Du 29 mai au 6 octobre 2019. Au Musée Mer Marine à Bordeaux.

Expo Harry Gruyaert

De grandes étendues de plage, des cieux travaillés comme au pinceau par-dessus. Ailleurs de belles transversales réunissant différents plans étagés. Des collages de cabines, baraques à frites, vieux gréements. A la base sous-marine de Bordeaux, lieu d’exposition étonnant qui à lui seul mérite la visite, est présenté en ce moment le beau travail de Harry Gruyaert.

J’ai découvert ce photographe pour l’occasion. Et je dois dire que c’est une très belle découverte. J’ai adoré cette exposition que j’invite quiconque passe par Bordeaux à venir découvrir absolument.

Il y a en effet quelque chose de pictural dans les photographies de Gruyaert qui en font à la fois tout le charme et l’attrait fascinant. Un travail sur les lumières, les reflets, les matières, les textures, le grain même de l’image qui en souligne la matérialité et vient tout droit de la peinture, lorsqu’elle se fait elle-même réflexion sur la matière de la représentation. Dans certaines photos le grain, sensible, offre un rendu presque pointilliste. Ailleurs ce sont des noirs sublimes. De grandes bandes verticales découpent parfois l’image qui ailleurs procède aussi comme par collage, en particulier dans la représentation de l’univers hétéroclite des ports. C’est un travail très sensible, évocateur, poétique, qui fait parfois penser à Hopper ou à certains cadrages cinématographiques… Un photographe majeur à découvrir cet été à Bordeaux.

Expo Rivages de Harry Gruyaert, La Base sous-Marine, Bordeaux, jusqu’au 22 septembre 2019.

Mondscheinsonate

La lune était haute et éclairait les vastes bas-fonds, où l’eau de la marée montante commençait à passer sur la
vase étincelante. Seul le léger bruit de l’eau ; aucun cri d’animal ne se faisait entendre dans cet immense espace;
dans le marais aussi, derrière la digue,
tout était vide ; les vaches et les boeufs étaient encore tous dans les étables. Rien ne bougeait ; seulement, ce qu’ils prenaient pour un cheval blanc semblait remuer encore là-bas, à Jevershallig.
– On y voit mieux, fit le valet, brisant le silence, je vois clairement briller, tout blancs, les ossements des moutons.
– Moi aussi, dit le garçon, en tendant le cou, puis, comme mû par une idée subite, il tira le valet par la manche:
– Iven, souffla-t-il, le squelette de cheval qui était là d’habitude, où est-il? Il n’est plus visible !
– Je ne le vois pas non plus. Etrange ! fit le valet.
– Pas si étrange, Iven! Parfois, je ne sais dans quelles nuits, on dit que ses ossements se soulèvent et s’agitent comme s’ils étaient vivants « 

Theodor STORM, L’Homme au cheval blanc, editions Sillage, traduction de Raymond Dhaleine, p.93.