Gorboduc, le vieux roi, qui a su apporter paix et prospérité à la Bretagne qu’il dirige depuis tant d’années, a choisi de partager son royaume en deux, pour ne léser aucun de ses deux fils. Déjà le vieil homme se félicite de l’amitié qui pourra naître entre eux, de ce royaume conduit main dans la main par les deux hommes. Il aspire à une retraite confortable. Mais l’amour et les scrupules d’un père suffiront-ils à sauvegarder l’unité du royaume? Chacun dans son palais, les deux frères se toisent, et ne tardent pas à lever une armée pour se protéger des manoeuvres belliqueuses éventuelles de l’autre…

Considérée comme la première tragédie anglaise, La Tragédie de Ferrex et Porrex, plus connue sous le nom de Gorboduc, fait office de précurseur dans l’histoire du théâtre élisabéthain. Construite sur le modèle de la tragédie noire, enchaînement pathétique de malheurs à la Sénèque, et sur un fond national légendaire mettant en scène une Bretagne déchirée, elle emprunte à la fois au mythe, dont l’écho de la Thébaïde et de ses frères meurtriers s’entend tout au long de l’intrigue, et annonce déjà d’autres tragédies, au tout premier rang desquelles Le roi Lear de Shakespeare.

Mal conseillé par l’amour qu’il éprouve à égalité pour ses deux fils, Gorboduc décide de partager son royaume entre eux de son vivant. Telle est l’origine passionnelle de la suite de malheurs politiques qui s’enchaînent au cours de la tragédie, dechirant le corps politique, en rendant toujours plus impossible le retour au vieil ordre monarchique que l’excès de prévenance du vieux roi a écarté durablement de la Bretagne. Un cadet qui assassine son aîné, et est à son tour tué par sa mère! Un peuple, ému par ce nouveau meurtre, qui massacre le père et la mère, qu’il rend responsables de ces malheurs! La rébellion populaire enfin écrasée par des nobles qui tombent à leur tour dans une forme de guerre civile! Tel est l’enchaînement de catastrophes dont la tragédie décrit la logique implacable.

Car Gorboduc est d’abord un drame politique. Historiquement, le ton de la pièce s’explique par les menaces de dissension qui pesaient alors en Angleterre (nous sommes au tout début des années 1560) entre protestants et catholiques, menaces renforcées par la présence sur le trône d’une reine sans descendance. Dramaturgiquement, cela donne un drame saisissant sur la responsabilité des rois dans la sauvegarde de la concorde et de l’unité politique, sur le cycle tragique de la vengeance qui trouve toujours à legitimer de nouvelles violences par la revendication du bon droit. La métaphore du corps politique revient de façon lancinante sous la plume de nos deux auteurs, donnant lieux à quelques visions saisissantes d’un État en cours de délitement.

On considère que les deux hommes, alors jeunes juristes formés au Inner Temple, se sont partagés la tâche, Norton, un puritain qui venait de traduire L’institution de la religion chrétienne de Calvin, se chargeant des trois premiers actes, pendant que Sackville, aristocrate plus conservateur (et cousin de la reine), rédigea les deux actes suivants. Dominée par les parallélismes, la composition de Norton privilégie l’exposé des positions et des visions tranchées, avec une volonté didactique qui vise à éclairer les conflits politiques: la scène du roi Gorboduc, écoutant l’une après l’autre, les réactions de ses trois conseillers à sa volonté de partager le royaume (acte I), ou bien encore la double scène présentant tour à tour Ferrex et Porrex confrontés à un conseiller parasite attisant leurs passions politiques et à un bon conseiller prônant la modération sont des scènes politiques importantes réglées comme des plaidoiries devant une Cour de justice. Dans les IVè et Vè actes, la plume de Sackeville donne plus de place au jeu scénique et à une expression de la fureur (la plainte de Videna, mère des deux princes, à l’acte IV) ou du pathétique (Le tableau de la Bretagne soumise au saccage de la guerre civile qui clôt l’acte V) qui assume pleinement l’influence du théâtre de Sénèque.

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