Carrère, Le RoyaumeIl y a un moment de sa vie où il a été chrétien. Pas par tradition familiale, par habitude ou convention. Non, un chrétien à qui Dieu s’est adressé en personne un jour d’éblouissement, un converti comme on en rencontre dans toute la littérature d’édification religieuse, par exemple chez Saint Augustin: au milieu d’un temps de désordre, la promesse d’un appel entendu un jour dans une phrase de la Bible, qui a résonné miraculeusement ce jour là, tirant vers la transcendance. Cela a duré trois ans. Puis Emmanuel Carrère n’a plus été chrétien. Fin de l’histoire?…Vingt ans plus tard, c’est un écrivain qui dit ne plus avoir la foi qui s’est penché de nouveaux sur les Écritures, l’Évangile de Luc en particulier, les Actes des Apôtres, ainsi que les Épitres de Paul. Emmanuel Carrère raconte, se raconte: sa foi passée, les premiers temps du christianisme. Au centre du récit, une histoire incroyable: celle d’un homme qu’on dit être revenu d’entre les morts. Une histoire comme habituellement en rêvent seuls les écrivains…

Voici un livre bien difficile à résumer, tellement Emmanuel Carrère a produit avec ce Royaume un objet littéraire singulier, à la fois confession et récit de la première génération du christianisme, enquête sur la foi religieuse et sur les conditions d’écriture des premiers textes chrétiens, un livre plein de subjectivité, mais d’une grande précision documentaire. Et je dois dire que j’ai adoré. D’abord parce qu’on y apprend plein de choses. L’histoire telle que la raconte Emmanuel Carrère est une chose enlevée, un récit qui fait penser par endroit à la manière d’un Paul Veyne. Comme lui, Carrère joue des comparaisons audacieuses, rapproche le passé et le présent, communique une vision sensible, ressentie de l’histoire. Sous sa plume, Luc, Paul, Pierre, Jacques et les autres deviennent plus que des noms, plus que les bons moments (« Sur cette pierre je bâtirai mon église ») ou que les cartes (la carte des voyages de Paul qui ouvre ou clôt toute bonne édition de la Bible) à quoi on s’en tient habituellement. S’il confesse ne plus vouloir écrire de roman, il a fallu à Emmanuel Carrère convoquer tous les registres de la fiction pour donner chair à ces personnages. La chair, justement, voilà la principale histoire: celle de l’Incarnation.

Car, au-delà d’un simple vademecum enlevé à l’usage de ceux qui n’auraient pas suivi le catéchisme, à quoi certains lecteurs grincheux (où l’auraient-ils lu trop vite?) ont voulu réduire le livre d’Emmanuel Carrère, Le Royaume est plutôt une formidable histoire sur l’origine de toute histoire: comment comprendre qu’il y en ait ou qu’il y en ait eu qui aient pu croire à cela? C’est la question à la fois essentielle et qui peut-être bouche toute compréhension. Car peut-on comprendre ce qui demande plutôt à être cru? Croire –  à la Révélation, à la résurrection des corps, à la Bonne nouvelle – voilà le fondement du christianisme. Cette interrogation, profonde, intime sur la foi parcourt le livre d’Emmanuel Carrère, dont il n’est pas indifférent qu’il confesse lui-même qu’il y a cru. Mais dont l’interrogation sait aussi se faire historique: comment expliquer qu’un mouvement religieux, né parmi un petit groupe de pêcheurs galiléens illettrés, ait gagné quelques siècles plus tard l’ensemble de la Méditerranée et fait basculer le système de valeurs et de croyances sur lequel avait reposé l’Empire romain? A moins que la question ne reste religieuse encore, d’une certaine façon…

Le talent d’Emmanuel Carrère est d’avoir su tirer cette interrogation, sans doute très personnelle, intime, spirituelle, du côté de ce qu’il connait le mieux, et qu’il sait le mieux faire: le métier d’écrivain. Qui était Paul? Quels étaient ses rapports avec les autres membres de l’Église, restés à Jérusalem? Comment lire ses Épitres? En rupture ou dans la continuité avec le premier christianisme, celui des disciples d’un certain Jésus, dont nous ne savons guère que ce que nous ont transmis les Évangiles? Et qui étaient justement ces évangélistes? Choisissant de privilégier la personne de Luc, parce qu’il est à la fois l’auteur d’une vie de Jésus et le témoin des Actes des Apôtres, mais aussi parce qu’il est un disciple de Paul, Emmanuel Carrère enquête, interroge, confronte, recoupe, formule des hypothèses: il a fallu que Luc rencontre un témoin direct de la vie de Jésus… Ce témoin pourrait être Philippe… Philippe ne serait-il pas l’un des deux disciples rencontrant Jésus ressuscité sur le chemin d’Emmaüs? L’enquête n’est jamais loin de la fiction. Mais que sont deux millénaires de littérature, d’art chrétien, sinon des rêveries autour des actes, des paroles rapportées de Jésus, afin de les approcher davantage, de se les rendre plus présentes?

J’imagine la nuit qu’a passé Luc après cette conversation. L’insomnie, l’exaltation, les heures passées à marcher dans les rues blanches et tracées au cordeau de Césarée. Ce qui me permet de l’imaginer, ce sont les moments où ce livre m’a été donné. Je pense à la nuit suivant la mort de ma belle-sœur Juliette et notre visite à son ami Étienne, d’où est sorti ‘D’autres vies que la mienne’. Impression d’évidence absolue. J’avais été témoin de quelque chose qui devait être raconté, c’est à moi et à personne d’autre qu’il incombait de le raconter. Ensuite, cette évidence se ternit, souvent on la perd, mais si elle n’a pas été là, au moins à un moment, rien ne se fait. Je sais qu’il faut se méfier des projections et des anachronismes, je suis certain pourtant qu’il y a eu un moment où Luc s’est dit que cette histoire devait être racontée et qu’il allait le faire.

Ce qu’il y a d’original dans la manière d’Emmanuel Carrère est justement cette attention portée à l’écrivain: derrière les Épitres, il y a un homme, Paul, qui écrit – cela nous le savons; mais aussi derrière l’Evangile de Luc ou les Actes: Luc justement. Un homme, un écrivain qu’Emmanuel Carrère cherche dans ce qu’il écrit: le moment où s’affirme la voix singulière d’un auteur, les détails qui ne s’inventent pas, dont son récit – le plus concret, narratif, anecdotique des quatre – fourmille justement. La manière d’un écrivain:

Je suis un écrivain qui cherche à comprendre comment s’y est pris un autre écrivain […]

 J’ai pris Emmanuel Carrère au mot, et j’ai entrepris à mon tour de relire les livres de Luc, comme on lirait une oeuvre d’écrivain. Affaire à suivre…

8 Comments on Emmanuel CARRERE: Le Royaume

  1. Une lecture (la première) de Carère qui donne fortement envie d’en lire d’autres. Très intéressante façon de présenter les personnages de l’époque, après, on est d’accord ou pas avec ce qu’il a lui même imaginé.

    • J’aime beaucoup la manière de cet auteur. Ce qu’il imagine ne me semble jamais gratuit, simplement à l’écoute des pensées, des aspirations de ses personnages. Une façon sensible de montrer à quel point, et jusqu’où, le réel est tissé de fiction.

  2. Je n’aime pas Carrère mais celui là m’a enthousiasmé, à la suite j’ai lu les essais de Jerome Mordillat et regardé la série Corpus Christi cela m’a occupé un bon bout de temps et depuis du coup j’ai entamé une lecture de l’ancien testament
    comme quoi un livre est vraiment une porte

    • Moi c’est l’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres que j’ai décidé de lire comme je lirai un écrivain de l’Antiquité. J’ai suivi la propositions de Carrère, mais qui était déjà celle de Pasolini, me semble-t-il, dans son formidable film sur Jésus. Et c’est comme un nouveau texte. Je découvre des choses auxquelles je n’avais pas été suffisamment attentif.

  3. Il me faut rester ouverte, sans doute, mais la perspective de relire Carrère ne me tente que peu. J’ai suivi le lien du « lecteur grincheux » et lu le billet d’Assouline chez qui je retrouve complètement mon avis sur l’auteur… Décidément, il y a trop d’égo chez ce gars-là pour moi…

    • Je comprends ce que tu dis. En même temps, moi, cela ne me gêne pas vraiment. Je crois l’écrivain sincère, mais je me trompe peut-être. Cela suffit à le sauver à mes yeux. J’ai toujours apprécié le genre des Confessions, à quoi Carrère n’a pas pu ne pas penser dans son ouvrage.

  4. Je ressors également emballée par cet ouvrage de Carrère. Certes, l’égo du bonhomme est fatiguant mais cette lecture de l’évangile et cette profession de foi est passionnante. Je n’ai pas encore fait cet exercice de relire le nouveau testament comme une oeuvre littéraire mais c’est dans mes projets.

    • L’égo ne me gêne pas vraiment une fois admis que Carrère est lui-même le principal de ses personnages. D’autant que cela donne au livre un côté Confessions, ou plutôt contre-Confessions (« comment, mon dieu, je ne crois plus en vous, mais ne me suis jamais vraiment éloigné de vous ») qui est pertinent dans un récit sur les origines du christianisme.

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