MaîtreRacine, Théâtre complet d’un empire considérable, Alexandre, poussant toujours vers l’Orient, est parvenu aux frontières de l’Inde et songe à entreprendre la conquête de nouveaux royaumes. De nouveaux coeurs aussi. Car si Alexandre est un grand prince, c’est aussi un prince amoureux. Il aime Cleophile, soeur d’un des rois de l’Inde, et il est aimé d’elle. Magnanime, le prince majestueux offre, par amour, mais aussi  par habile politique, de laisser sur leur trône les princes indiens qui accepteront de se soumettre à lui. La proposition est-elle cependant bien honnête? Comment faire quand on est soi-même prince et jaloux de son rang? Une discussion s’engage entre Axiane, reine indienne, et ses deux prétendants, Porus et Taxile, rois d’autres parties de l’Inde. Une discussion dont l’enjeu n’est autre que le rang auxquels il prétendent et l’amour de la belle Axiane…

Deuxième des pièces de Racine, Alexandre le grand n’est pas, loin s’en faut, la plus connue du grand tragique français. On la range habituellement dans ces tragédies qu’il ne serait pas nécessaire de connaître, la preuve des débuts un peu laborieux d’un écrivain qui n’aurait vraiment trouvé sa manière que peu de temps après, avec le coup d’éclat d‘Andromaque. En partie justifiée pour La Thébaïde, cette réputation ne me semble pas légitime concernant Alexandre le grand. Car s’il est vrai qu’Andromaque marque bien le début d’une révolution par la logique de l’amour qui s’y manifeste, par la forme renouvelée d’un sublime adouci, d’un pathétique d’un nouveau genre (la fameuse plainte racinienne), Alexandre constitue un morceau de choix qu’on aurait tort de bouder. Cela est lié sans doute à l’idée qu’on se fait de Racine: poète des passions, de l’amour tragique. Et on oublie alors en passant l’importance qu’y tiennent les questions politiques, même si c’est apparemment dans la coulisse, ou bien au début (Oreste arrivant en Epire au début d’Andromaque) ou à la fin des pièces (Andromaque régnant seule sur l’Epire et mettant la cause troyenne au service d’un nouveau combat: venger son époux Pyrrhus assassiné par ses anciens alliés grecs – une fin très politique!).

De tous les rois qu’on peut trouver dans le théâtre de Racine, Alexandre est sans doute celui qui se montre le plus à la hauteur de sa fonction politique. Il est peut-être même d’ailleurs le seul vrai roi de toutes les pièces du dramaturge. Ni trop, ni pas assez roi, Alexandre n’est ni un tyran, ni un roi faible, même s’il peut servir de repoussoir aux autres rois de la pièce.

Par quelle loi faut-il qu’aux deux bouts de la terre

Vous cherchiez la vertu pour lui faire la guerre?

Car la majesté ne se partage pas. La rivalité, donc la guerre, est la loi commune des rois de ce siècle, celui d’Alexandre, comme celui de Racine.

Mais Alexandre se montre aussi un prince galant, capable de mettre sa puissance aux pieds de sa bien aimée. Un prince tombé amoureux de Cleofile, alors que celle-ci était sa prisonnière, ce qui est plus inquiétant et anticipe sur toute une tradition de princes chez Racine (Pyrrhus, Néron, etc.). Sûr de lui-même, Alexandre est une force brute:

c’est bien tard s’opposer à l’orage

dit de lui l’ambassadeur Ephestion, venu annoncer aux souverains de l’Inde les conditions d’Alexandre: une force irrésistible que développe la violente séduction qu’il exerce sur ceux qui le côtoient. C’est le développement du désir amoureux et de la politique se commentant l’un l’autre. D’autres autour de lui ont les mêmes prétentions. Taxile tient Axiane prisonnière en prétendant la protéger d’elle-même, nouveau développement de la tradition racinienne des amoureux tortionnaires. Et Porus prétend d’un même mouvement, sur le champ de bataille, contester la majesté d’Alexandre et achever de séduire Axiane.

Mais que vaut l’amour d’un héros? Voilà presque déjà le questionnement de Mme de La Fayette. Que vaut l’amour si l’amour est d’abord une conquête? Y a-t-il place pour l’amour dans un coeur épris de gloire?

On attend peu d’amour d’un héros tel que vous:

La gloire fit toujours vos transports les plus doux;

Et peut-être, au moment que ce grand coeur soupire,

La gloire de me vaincre est tout ce qu’il désire.

La proximité, l’équivalence de l’amour et de la haine, leitmotiv racinien, dès lors, n’est plus très loin:

Non Seigneur: je vous hais d’autant plus qu’on vous aime

D’autant plus qu’il me faut vous admirer moi-même,

Que l’univers entier m’en impose la loi,

Et que personne enfin ne vous hait avec moi.

Alexandre le grand est donc une grande pièce, à part peut-être un cinquième acte raté, quelque chose de très différent déjà de La Thébaïde, mais de très différent encore d’Andromaque. C’est cela le génie de Racine. Cet art des infinies variations sur une palette de motifs somme toute très reduite. Deuxième des douze pièces du dramaturge français elle est la deuxième des douze étapes de mon petit chemin racinien, cette excursion que j’entreprends cette année de lire, ou relire, toute l’oeuvre dramatique de Racine. À suivre donc. La prochaine fois, ce sera Andromaque.

4 Comments on Jean RACINE: Alexandre le Grand

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