Mois : septembre 2015

Alpenküche

AlpenkücheIl y a de nombreuses façons de parcourir les Alpes. En sac à dos et chaussures de marche, en vélo montant des cols vertigineux le long de routes sinueuses, en voiture, bien sûr, en train à crémaillère, d’un téléphérique à l’autre, ou d’une rive à l’autre d’un des magnifiques lacs alpins. Mais une fois la bouffée d’air des sommets prises, la manière que je préfère est celle d’un bon voyage gastronomique, avec verre, couverts et rond de serviette, une exploration à travers les mille-et-une façons d’accommoder les quelques ingrédients d’une cuisine que la nature a forcé à être ici rustique et roborative. Mais quoi de meilleur qu’un verre de bière accompagnant quelques Spinatknödel, un petit rouge vermillon sur une polenta cuite en gratin au four à bois, une tarte aux amandes ou une merveilleuse Gibanica slovène? Tels sont quelques uns des délices de la merveilleuse cuisine des Alpes.

Suite de mes vacances d’août alpines, ce billet continue la série des petits rattrapages que je dois à ces merveilleuses semaines passées près des sommets à cultiver la passion de l’Alpe. Et cette fois-ci, c’est un autre plaisir qui s’est joint au premier. Celui des livres de cuisine, la plupart en langues étrangères, que je collectionne au gré de mes voyages à travers l’Europe. J’en ai dans toutes les langues. Celles que je comprends, que je pratique même : allemand, italien, espagnol, catalan. Celles que j’entends, mais que je ne pratique guère : anglais. Celles que je ânonne suffisamment pour me débrouiller tout seul sur le marché ou, à l’occasion, commander une bière : néerlandais. Plus quelques autres spécimens collectionnés ici ou là. J’ai emmené celui-ci (en allemand) avec moi, trouvé en février dernier, chez un bouquiniste de Munich, en prévision de mon séjour estival. Et je dois dire qu’en plus de quelques idées originales de recettes, vertu qui suffit ordinairement à un livre de cuisine, j’ai été particulièrement intéressé par la lecture de cet ouvrage.

Car il est des livres de cuisine, tel celui-ci, qu’on lit autant qu’on les feuillete. Ceci tient sans doute au sujet.  Les Alpes en effet deviennent vraiment intéressantes, me semble-t-il, lorsqu’on les aborde comme un caleidoscope de vallées, de régions, de pays, tous liés par les mêmes rigueurs d’un climat, d’une géographie qui, au centre de l’Europe, a tissé des liens inattendus entre des régions que l’imaginaire continue à croire plus éloignées qu’elles ne sont. Dans les Alpes, l’Allemagne est voisine de l’Italie; la France regarde par dessus la Suisse; l’Autriche tend la main à la Slovénie. La cuisine alpine est à l’image de ces rencontres: Knödel au nord et à l’est, gnocchi au sud; des fromages d’alpage qu’on appelle Beaufort, Gruyère, Bergkäse; des plats typiques qui se transportent de l’est à l’ouest, du nord au sud, ainsi ces delicieux ravioli dont on retrouve des variantes partout: Kasnudeln de Carinthie (Autriche), farcis de pomme de terre et de poireaux, Schlutzkrapfen du Haut Adige (une région germanophone d’Italie) où dominent les épinards et la ricotta, d’autres variantes encore, slovène, piémontaise, bavaroise… Ou bien ces appétissantes tartes aux fruits: noix d’Engadine, abricots du Valais. Ou encore ce fameux pain de poire qu’on déguste en Suisse du côté de Lucerne. Ou la tourte du Valgaudemar, dans les Écrins, serrant une appétissante farce à la vanille entre deux couches de pâte dorées. Bref, vous l’aurez compris, les Alpes sont un delice. Je ne sais si le livre est traduit. Mais ce serait franchement une oeuvre de salubrité publique que quelqu’un songea ici à ce qu’il le fût. J’espère en tout cas avoir donné envie à plus d’un de se pencher sur les fourneaux. En souhaitant qu’à travers la porte entrouverte du four le miracle devienne possible: qu’ils puissent apercevoir les Alpes.

Jean RACINE: La Thébaïde

AprèsRacine, Théâtre complet sa mort, Oedipe a légué son trône de Thèbes à ses deux fils. A charge pour eux d’assurer en alternance la fonction de roi. Après sa période d’une année, au cours de laquelle il a trouvé à se faire aimer du peuple, Étéocle refuse de céder le trône à son frère, par gloire, par majesté, parce que la fonction de roi ne se partage pas. Revendiquant son droit au nom de la justice, Polynice a  pris les armes et soulevé une armée à laquelle s’est joint Hémon, fils de Créon et amant d’Antigone, la soeur des deux prétendants au trône. Voulant éviter que ne s’entretuent ses enfants, Jocaste, conseillée par Créon, cherche à réunir ses fils afin de conjurer la destinée de ses enfants nés de son union incestueuse avec Oedipe. Mais la mécanique est lancée. Et de la rencontre des deux frères ennemis ne peut plus sortir que de la haine et un tas de cadavres…

Il est clair que la première des tragédies de Racine n’est pas, loin s’en faut, la meilleure pièce de l’auteur. Cherchant visiblement à concurrencer Corneille sur son terrain, Racine peine à prendre ses aises avec le fil d’une trame politique dramaturgiquement trop ténue tellement la logique en est ici implacable (les manœuvres d’un ambitieux, Créon, poussant l’un contre l’autre ses deux neveux, Étéocle et Polynice, afin de leur ravir le trône), tandis que la trame sentimentale se trouve pour ainsi dire coincée entre les développements politiques et ne parvient à gagner en liberté. On est bien loin hélas de la peinture de l’ambition et de l’amour se commentant l’une l’autre, ou plutôt l’une au creux de l’autre, dont on trouvera le modèle, bien que de manières très différentes, dans deux pièces majeures: Britannicus et Bérénice. Bref, dans cette première pièce, Racine peine encore, c’est certain, à trouver sa formule.

Pourtant, un grand auteur même inexpérimenté, n’étant jamais complètement étranger à lui-même, on trouve dans cette Thébaïde quelques traits dignes d’estime. D’abord dans le portrait de Créon lui-même, que j’imagine volontiers terrifiant sur scène, une sorte de Richard III à la sauce classique, dont les incohérences mêmes ne sont pas sans rappeler le personnage de Shakespeare: les trois premiers actes sont de longues scènes de dissimulation, jusqu’à ce que le cynisme du personnage éclate, en privé, à la toute fin de l’acte III; à l’acte V, la douleur de perdre ses deux fils ne l’empêche pas de tourner ses désirs vers Antigone et de se faire à l’occasion sentimental. Ces changements de ton, artificiels dans une certaine mesure, sont à la hauteur des passions démesurées du personnage, comme l’étaient déjà celles de Richard III capable de s’offrir le luxe d’une déclaration d’amour sur le cadavre ou presque de son frère Clarence dont il vient d’ordonner l’exécution. Le rapprochement avec le grand élisabéthain peut surprendre. Mais la comparaison m’a sauté aux yeux. Elle montre en tout cas à quel abîme se nourrissent les personnages de Racine.

Autre intérêt, ce que Racine y dit, y montre déjà du jeu des passions humaines: éloignés, Étéocle et Polynice sont sur la voie de parvenir à supporter l’existence de l’autre. Profitant de l’illusion de Jocaste qui croit qu’en réunissant ses fils elle les conduira à régler leur différend, Créon les rapproche, sachant que ce rapprochement réveillera leur haine:

Des deux princes d’ailleurs la haine est trop puissante :

Ne crois pas qu’à la paix jamais elle consente.

Moi-même je saurai si bien l’envenimer,

Qu’ils périront tous deux plutôt que de s’aimer,

Les autres ennemis n’ont que de courtes haines,

Mais quand de la nature on a brisé les chaînes,

Cher Attale, il n’est rien qui puisse réunir

Ceux que des nœuds si forts n’ont pas su retenir :

L’on hait avec excès lorsque l’on hait un frère.

Mais leur éloignement ralentit leur colère ;

Quelque haine qu’on ait contre un fier ennemi,

Quand il est loin de nous on la perd à demi.

Ne t’étonne donc plus si je veux qu’ils se voient :

Je veux qu’en se voyant leurs fureurs se déploient,

Que rappelant leur haine, au lieu de la chasser,

Ils s’étouffent, Attale, en voulant s’embrasser.

L’ivresse de Créon lui-même, devenu roi, est incroyable : ne pouvant épouser Antigone, qui vient de se tuer en pensant au cadavre de son amoureux, Hémon, Créon tourne contre lui-même son pouvoir et se tue: à quoi bon être roi en effet, si on ne peut exercer sur rien ni sur personne son désir de domination? Déjà à travers Créon se profilent le Pyrrhus d’Andromaque et le Néron de Britannicus.

Je commence avec cette pièce une Intégrale Racine : lire ou relire dans la foulée, ou presque, les 12 pièces de Racine. À bientôt donc pour Alexandre le grand. Mais ce sera après un nouveau petit détour par les Alpes, et un nouveau billet de rattrapage de mes lectures de cet été.

Voyages dans les Alpes

Voyages dans les AlpesDes cols mythiques, des sommets de légende, des chemins de fer fantastiques, des palaces ouvrant des vues spectaculaires sur des lacs et des chaînes de montagne extraordinaires, le voyage dans les Alpes est, depuis la fin du XIXème siècle l’un des clous du tourisme européen. La conquête de la montagne, préparée par quelques randonneurs intrépides, est devenue peu à peu un phénomène de masse, participant d’un regard renouvelé sur la nature, d’une culture nouvelle des loisirs. Il est plaisant de retrouver cette histoire sensible. C’est ce dont se charge ce magnifique album édité par les éditions du Chêne.

Pour qui aime les cartes de géographie, les tracés d’itinéraires, les photographies sépia ou les affiches colorées des époques art nouveau et art déco, ce livre en effet est un joyau. Géographique en même temps qu’historique, la série des Voyages, éditée par les éditions du Chêne, réussit à nous replonger dans un moment important de l’histoire de la découverte du monde: celui de la naissance du tourisme. Magnifiquement illustrés, ces Voyages dans les Alpes nous font retrouver l’imaginaire d’une société qui découvrait les Alpes, au moment où quelques investisseurs ingénieux réussirent à en faire une destination à la mode. Guidé par des textes particulièrement bien choisis de grands auteurs des XIX et XXème siècles, il n’y a qu’à se laisser conduire…J’ai découvert ce livre, à l’occasion de mes pérégrinations alpines estivales. Mais, le temps de reposer mes valises, et de me consacrer aux nécessités d’une rentrée bien chargée, j’ai un peu tardé à lui consacrer le compte-rendu qu’il méritait. Disons, on l’aura déjà compris, que j’ai adoré ce livre. Il devrait plaire à tous ceux qui aiment la montagne, et rappeler aux autres que les Alpes ne se limitent pas à la seule façade française. Et quel charme de retrouver, dans des photographies un peu passées, le départ de Menton et de Nice vers les Alpes, le balcon du Mont-Blanc, les rives du lac Léman, l’ascension de la Jungfrau, le Königsee, les gorges du Almbachklamm, près de Berchtesgaden, le panorama des Dolomites, depuis Cortina d’Ampezzo, de parcourir, accompagné de Byron, Fontane, Hugo, Kafka, etc. les cols et les sommets des Grisons ou des Alpes juliennes. Un vrai bonheur, vous dis-je!