Hardy (Thomas), Loin de la foule déchaînéePeu après la faillite de sa ferme, le berger Gabriel Oak, qui a perdu son troupeau suite aux mauvaises manoeuvres d’un chien mal dressé, est obligé de s’engager comme simple ouvrier agricole. Alors qu’il cherche du travail, il sauve une ferme d’un incendie, et est embauché sur l’exploitation, que dirige une jeune femme indépendante et courageuse. Celle-ci se révèle être la même qui l’avait éconduit quelques mois plus tôt: Gabriel aime Bathsheba Everdene, désormais sa maîtresse, mais condamné à garder son amour secret, il se dévoue aux intérêts de la jeune femme que courtisent deux hommes du voisinage: le taciturne fermier Boldwood, qui s’est pris d’amour fou pour elle, et le séduisant et séducteur sergent Troy…

Les romanciers anglais du XIXème siècle sont les inventeurs d’une forme de récit à la narration linéaire, faite de rebondissements et de péripéties, de hasards, de coïncidences et de coups de théâtre, récits souvent  éreintants pour les nerfs, mais qui savent tenir le lecteur en haleine – une sorte de narration pure, concentrée sur le simple fait de raconter. Et nous en avons l’habitude. C’est elle qui a fini par s’imposer dans la plupart de nos séries télévisées. Je ne suis pas toujours friand de cette narration à la Dickens (cause des rapports toujours un peu difficiles que j’entretiens avec ce dernier auteur), et dont Loin de la foule déchaînée peine à s’émanciper, à la différence d’autres livres de Thomas Hardy, sans doute parce qu’il s’agit encore d’une œuvre de jeunesse. Du point de vue strictement narratif, je préfère en effet des romans plus denses, plus touffus, plus complexes aussi. J’ai découvert Hardy, il y a deux ans, à l’occasion d’un autre mois anglais, avec Les Forestiers, qui appartient à cette deuxième catégorie de textes. Et j’ai depuis poursuivi, notamment au cours de ma bouderie bloguesque, l’exploration de l’œuvre de cet immense écrivain que je tiens dans mon panthéon victorien en aussi haute estime que l’immense George Eliot (et que bien sûr « mon cher » Henry James, mais il s’agit là d’un regard étranger, américain, posé sur l’Angleterre du XIXème siècle).

Pourtant, j’ai dévoré ce Loin de la foule déchaînée (pas moins de trois cent pages d’une traite, hier soir – enfin jusqu’à un peu tôt ce matin:-)) qui prouve que, quoi qu’il arrive, Thomas Hardy reste l’un de mes écrivains préférés. Avec son personnage de Bathsheba, Hardy a sans doute inventé l’une des plus grandes figures romanesques de toute la littérature du XIXème siècle. Sensible, courageuse, émancipée, Bathsheba est une femme d’une rare beauté, qui fait tourner la tête à tous les hommes. Mais son pouvoir est sans garantie au regard de la place faite à une femme dans cette société anglaise du XIXème siècle. Face au désordre de l’entêtement amoureux, qui précipite les demandes en mariage, elle est obligée de composer, comme déjà les personnages de Mme de La Fayette, dans une partie où l’amour est une aventure qui se joue à deux, à jeu égal, dit-on, mais s’achève toujours sur la défaite des femmes. J’ai aimé la plainte tragique de Bathsheba, qui montre qu’il n’y a pas d’issue alors pour une femme maltraitée:

Non, j’ai changé d’avis. Il n’y a que les femmes dépourvues de dignité, pour s’enfuir hors de chez elles. Je connais une situation pire que celle de mourir chez soi des mauvais traitements d’un mari: c’est de vivre chez les autres après avoir abandonné le foyer conjugal. J’ai tout bien pesé ce matin, et j’ai fait mon choix. Une femme qui se sauve est un embarras pour chacun, un fardeau à elle-même et un sujet de moquerie; ses souffrances sont pires que toutes celles qui l’auraient atteintes en restant chez elle, y compris les insultes, les coups ou la faim. Lydia, si jamais vous vous mariez – que Dieu vous en préserve!- vous vous trouverez un jour dans une situation analogue; mais retenez bien ceci, ne reculez pas. Restez où vous êtes, et laissez-vous plutôt mettre en pièces que de céder. C’est ce que je vais faire.

C’est que le jeu de l’amour n’a pas été écrit par les femmes, mais pour les hommes, comme le dit encore Bathsheba dans un sublime moment de lucidité:

Il est difficile à une femme d’exprimer ses sentiments dans un langage presque entièrement formé par les hommes pour exprimer les leurs.

C’est ce que j’aime chez Thomas Hardy: cette façon de prendre à revers la bonne conscience de son époque, de plonger sous les apparences d’une société qui s’offre le spectacle de son haut niveau de civilisation. C’est ce qu’il y a d’effrayant aussi dans le destin de ses personnages: portrait terrible de l’aliénation des femmes, d’une société où les fausses apparences du droit fait aux sentiments, à l’amour véritable, à l’échange des promesses entre amoureux, au libre engagement cache la plus simple et classique brutalité. C’est la charge de cet autre grand, Henry James, dans Washington Square, mais plus violente encore, plus anglaise d’une certaine manière.

Autour de Bathsheba, les trois hommes qui la désirent sont les protagonistes de cette partie de dupes que se révèle être le jeu amoureux. Francis Troy campe un fringant sergent, séducteur et un brin immoral, qui finit par séduire Bathsheba et par l’épouser, non sans avoir auparavant compromis une jeune domestique, victime de ses belles manières. C’est un personnage de vilain, comme les aime la littérature anglaise, à la fois manipulateur, et victime de ses passions, de son goût trop débordant pour les plaisirs, pour la domination.  Willian Boldwood, un fermier fortuné, interprétant trop littéralement un billet sentimental, envoyé par jeu par Bathsheba, est auparavant tombé amoureux fou d’elle, preuve supplémentaire de la légèreté qui en amour est refusée aux femmes. Prise dans le piège des désirs de cet homme, que par ailleurs elle estime, elle se débat, multipliant auprès de lui les fausses promesses. Le destin de ces deux hommes – la mort et la folie – montre quelle partie dangereuse se joue sous le nom de l’amour.

Mais le jeu de dupes n’est nulle part plus grand qu’entre Gabriel Oak et Bathsheba, qui mutuellement se recherchent, mais mettent tout le roman à trouver la cause de leur malheur. Trop sincère, trop moral, peut-être un peu trop droit, Gabriel n’a pas su se rendre désirable auprès d’une Bathsheba qui peine à se diriger au milieu des pièges que les désirs des hommes lui tendent. C’est la droiture de Gabriel, la liberté de Bathsheba qui vont mettre tout le roman à se rencontrer, à s’accorder l’une avec l’autre, dans une société qui ne laisse guère de prise à ces valeurs. C’est que Loin de la foule déchainée, cache, sous son regard acerbe, désenchanté un grand, un véritable roman d’amour.

Cependant, le jeu des passions ne serait pas tel, s’il n’y avait aussi un poète chez Thomas Hardy, un poète bucolique, un chantre de la vie pastorale, sensible aux efforts des hommes face aux rigueurs d’une vie agricole, sensible aussi, et surtout, aux mouvements de la nature, à l’évolution des saisons, aux grands basculements météorologiques, dans un pays où le temps qu’il fait est devenu à lui seul (et on le doit notamment à Hardy) un sujet de roman. Car la nature chez Hardy est belle, parfois sublime. Les descriptions sensibles qu’il en donne (je les note à chaque fois; j’ai composé un recueil avec elles) construit un passionnant contrepoint à la vie des hommes. Il y a par exemple la scène de l’orage qui menace de détruire les récoltes, et que Gabriel sauve par sa seule énergie, aidé de sa maîtresse, pendant que les autres hommes cuvent leur alcool dans la grange, avec le sergent Troy. C’est à cause de ces moments là aussi, d’une intensité dramatique peu commune et d’une égale force poétique, que j’aime l’œuvre de Thomas Hardy.

 Challenge XIXe siècleLC - le mois anglais

36 Comments on Thomas HARDY: Loin de la foule déchaînée

  1. Que dire de plus ? Comme toujours, tu es un fin analyste des œuvres dont tu nous parles. J’ai beaucoup de tendresse pour Gabriel, sa droiture, sa maladresse face à Bathsheba, c’est un très beau personnage masculin. Et puis la nature, bien-sur, toujours si présente chez Thomas Hardy, je me souviens parfaitement de la scène d’orage dont tu nous parles. Tu me fais toujours de la peine en parlant de Dickens, mais ta passion pour Thomas Hardy me console un peu !

    • Pourtant, je te jure que je persévère! Je ne désespère pas d’un jour accrocher à Dickens. Je ne peux pas dire d’ailleurs que je déteste. Mais Dickens m’épuise, si bien que je finis toujours, après une première phase enthousiaste, par laisser le livre sur le coin d’étagère où je le reprends plusieurs mois après. Je suis ainsi lancé dans la lecture des Grandes espérances depuis bientôt 3 ans… j’ai un peu honte en fait… Tu crois que j’aggrave mon cas si je te dis que Wilkie Collins me fait le même effet?

  2. Mon exemplaire paru au Mercure de France en 1980 ne connait pas Bathsheba, mais Barbara! (allez, la traduction est de Mathilde Zeys, et j’aimerais bien savoir pourquoi ce changement de prénom de l’héroïne)(il parait que c’est une traduction ancienne, du temps où l’on adoptait une marge de liberté dans la traduction) Soit, mais ça me déplaît.

    • J’ai vu cela en effet en lisant d’autres billets sur le roman. J’aime bien cette forme ancienne, Bathsheba, d’autant que c’est un prénom biblique (Bethsabée surprise au bain par le roi David) qui, avec le prénom de Gabriel, éclaire aussi le sens du récit de Hardy.

        • Une femme d’une beauté incomparable, qui éblouit le roi David, mariée à un soldat du roi. Sauf que c’est ici Gabriel, « la force de Dieu », l’ange de l’Annonciation, qui est ébloui ; et que celui-ci sait attendre patiemment jusqu’à l’issue finale du roman. Le texte de Hardy est travaillé, comme souvent dans la littérature anglaise, par tout un réseau de références à la Bible (le déluge > la scène de l’orage, etc.). J’aurais voulu ajouter quelque chose là dessus dans mon billet. Mais je trouvais qu’il était déjà trop long.

  3. Ton billet est magnifique !
    Je n’ai encore jamais lu T.Hardy probablement échaudée par la noirceur et le pessimisme de ses histoires (j’ai vu « Tess » et « Jude l’obscure » en film) mais je note qu’il faut mieux commencer par un autre titre que celui-ci … Sinon, je voue également une immense admiration à G.Eliot …

    • Je n’ai pas lu « Jude ». Mais je garde un souvenir moins noir de « Tess ». C’est sans doute que l’écriture de Hardy est une subtile mécanique, qui laisse une place à la nature environnant les hommes et construit de superbes personnages. Cela passe peut-être moins à l’écran. » Loin de la foule déchaînée  » est assez linéaire, donc facile pour une première lecture. Mais ce sont « Les Forestiers » que je préfère.

  4. Un beau billet pour un livre que j’aime beaucoup!!

    Oui, tu aggraves ton cas! je plaisante! mais tout de même ne pas aimer Les grandes espérances, mon roman préféré de Dickens; mais bon, dans ma grande magnanimité je te pardonne car… Thomas Hardy est aussi un de mes auteurs préférés! Loin de la foule déchaînée me plaît énormément car il y a ce personnage féminin passionnant et comme dans Tess d’Uberville la condition féminine y analysée avec beaucoup de subtilité. Le plus noir de ses romans est pour moi Jude l’obscur, il n’y aucun espoir pour les humbles dans une société qui les broie! Le plus pastoral (avec Loin de la foule), celui où il se révèle comme un magnifique chantre de la nature pour reprendre ton expression, avec des descriptions éblouissantes, c’ est Le retour au pays natal… j’ai lu les Forestiers mais.. il y a trop longtemps, je me ne souviens pas avoir accroché! A relire donc!

    • Je ne dis pas que je n’aime pas Dickens! C’est un peu plus complexe en fait. Enfin, cela mériterait de longues heures d’analyse.
      Concernant Hardy, il faut que je lise « Jude » et « Le retour au pays natal » qui, à te suivre, m’a tout l’air d’être un concentré de ce que j’aime chez cet auteur.

    • Oh, non, tu ne dois pas avoir peur. C’est un problème personnel entre Dickens et moi! 🙂 Normalement tout le monde aime « De grandes espérances ».

    • A bientôt, Missycornish! J’ai hâte de lire ton billet. En revanche, j’hésite encore pour le film. J’attends d’avoir quelques avis.

  5. Quel beau billet ! De Hardy, je n’ai lu que Tess d’Urberville, lu il y a bien longtemps… Je me souviens d’une histoire d’amour tragique et d’un décor pastoral aussi… Mais j’ai lu tant de billets sur ce roman, mois anglais et LC obligent, que j’ai l’impression qu’il a un peu perdu de sa fraîcheur… D’autant que je suis fortement tentée par le film qui vient de sortir (et que je verrai sûrement avant d’avoir lu le livre). Je le note quand même !

    • Je n’ai pas vu le film encore. J’étais un peu réservé d’abord, mais je pense que j’irai. Par contre, il y a plein d’autres Thomas Hardy, si tu penses que le charme de celui-ci est un peu éventé. ☺

  6. Quel billet ! Très complet, très intéressant, qui donne envie de pousser encore plus loin la discussion. Mon billet, que je n’ai toujours pas écrit d’ailleurs, sera plus bref, mais je renverrai vers toi pour plus de détails, ou vers le roman pour encore plus, haha !;-)

  7. Ton billet donne sacrément envie de se plonger dans le roman ! Je ne l’ai pas encore lu mais j’ai beaucoup aimé le film. Comme toi, je suis une inconditionnelle de Thomas Hardy !

    • Alors, il faut que tu lises celui-ci, plus simple certainement sur le plan narratif que les romans postérieurs de Hardy, mais que tu devrais adorer, si le film toutefois n’enlève pas trop au charme de la découverte.

  8. Waow! Je suis impressionnée par la finesse de ton analyse! J’ai adoré Loin de la foule déchaînée. J’en ai aussi fait une critique ici: http://artdelire.org/2015/08/30/loin-de-la-foule-dechainee/ si cela t’intéresse, mais en lisant ton article, j’y ai découvert d’autres symboliques que je n’avais pas assez bien explorées. Ton billet m’a aidé à mieux saisir encore un peu plus la personnalité de Bathsheba.
    Je viens tout juste de m’acheter les forestiers, j’ai eu du mal à me le procurer! Je ne vais pas tarder à le lire. J’avoue que ma culture littéraire concernant Thomas Hardy est trop lacunaire.

    Pour ce qui est de Washington Square, je l’ai aussi lu et chroniqué, je serai contente de savoir ton opinion sur ce livre:
    http://artdelire.org/2013/06/16/washington-square/
    En attendant, je vais lire ton billet sur les forestiers.
    Je suis contente de te lire à nouveau, j’avais ton ancienne adresse mais pas la nouvelle je vois que j’ai de la lecture à rattraper! A bientôt sur nos blogs respectifs!

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