Jules Verne, frontispice de <i>Cinq Semaines en ballon</i>Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, Sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d’éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes :

« L’Angleterre a toujours marché à la tête des nations (car, on l’a remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par l’intrépidité de ses voyages dans la voie des découvertes géographiques (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson, l’un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes parts :Non ! Non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartographie africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais ! Jamais!), elle restera du moins comme l’une des plus audacieuses conceptions du génie humain ! (Trépignements frénétiques.)

Rejoindre, par un voyage dans les airs, l’est et l’ouest de l’Afrique – un voyage de cinq semaines, en ballon, à travers le cœur inconnu du continent africain : tel est le projet extraordinaire du docteur Fergusson. Commencé par un discours, accompagné de la bruyante manifestation du patriotisme scientifique le plus fervent, le voyage de Fergusson, flanqué du farouche Dick Kennedy, un écossais, qui ne partage pas l’enthousiasme de son ami Fergusson, mais le suit dans son aventure… par amitié, et de Joe Wellington, son domestique, est le plus beau voyage d’exploration géographique dont on puisse rêver. La position même des trois hommes, à bord d’un ballon survolant le continent, donne matière à ce voyage : il leur suffira de se pencher depuis la nacelle pour voir apparaître la carte de l’Afrique en train de se dessiner pour ainsi dire sous leurs yeux. Les héros des romans ou des récits d’exploration avaient ceci de particulier en effet qu’ils étaient justement des explorateurs : des hommes en prise avec les éléments, plongeant, presque en aveugle, au cœur mystérieux du continent inconnu, devant gagner, mètre après mètre, au péril de leur vie, face à un milieu et à des populations menaçant à tout moment d’arrêter leur progression; dans Cinq semaines en ballon, Jules Verne invente le roman géographique : roman de la juste distance avec un milieu qu’il s’agit de dominer, mais qui peut opposer aussi un sérieux démenti aux tentatives de domination des héros de ces voyages d’exploration (le ballon n’est pas increvable, malgré la précaution de le dôter d’une double enveloppe, et il faut savoir faire avec des éléments, une météo parfois hostiles). En tout cas, c’est le début d’une grande aventure littéraire, poursuivie sur plus de 60 romans, sous le titre des « Voyages extraordinaires ».

Ces voyages auraient pu n’être qu’un prétexte : romans de vulgarisation scientifique, comme les présente à l’époque au public l’éditeur de Jules Verne, Hetzel, de beaux livres à la couverture rouge, illustrés de gravures qui ont dû faire rêver plus d’un enfant. Le talent (le génie?) de l’auteur est d’avoir su faire autre chose de cette contrainte. Il semble que d’abord Jules Verne n’oublie jamais que tout savoir, en particulier lorsqu’il se présente sous une forme encyclopédique et dans une intention de vulgarisation, est livresque. Et c’est d’abord comme un livre qu’il nous donne à parcourir le monde : rappel des récits de l’exploration africaine, goût appuyé pour les nomenclatures. Un livre avec lequel il est permis de jouer parfois, comme lorsqu’il s’agit de combler les connaissances défaillantes (la traversée du centre de l’Afrique, peuplé de cannibales, menace de faire basculer le roman dans le romanesque le plus échevelé) ou de rappeler l’existence d’autres livres qui signent, malgré les prétentions scientifiques, l’appartenance des romans de Jules Verne au genre du roman d’aventure (Dick Kennedy est un écossais farouche sorti d’un roman de Walter Scott ; Joe Wellington campe un serviteur dévoué et bouffon qui permet de déplacer à l’occasion le récit du côté de la comédie).

S’il n’est pas le plus réussi des « Voyages extraordinaires », Cinq semaines en ballon constitue cependant une entrée incontournable dans l’entreprise vernienne. Roman d’aventures efficace, qui joue parfois avec les lois du genre (traverser l’Afrique d’est en ouest, c’est déjà pervertir le schéma traditionnel du roman d’aventure colonial, qui est habituellement une plongée à l’intérieur du continent inconnu, partant des côtes), c’est aussi une intéressante illustration de ce qui constitue l’élément, je dirais problématique, des romans de Jules Verne : le monde ne se donne pas à connaître aussi facilement que le pourraient laisser croire les théories qui le représentent. Et la carte, qui est sans doute la victoire de l’explorateur sur son milieu, n’épuise pas toute cette somme de contraintes, de péripéties, d’imprévus, de coups de vent ou de tempêtes qui est l’expérience qu’on trouvera au cœur de ces récits d’exploration. Pour cela, il faut compléter les belles cartes par le roman. Mais j’aurai l’occasion d’en parler à nouveau: gagné moi même par cette course à l’exploration tous azimuts du monde, je viens de me lancer dans l’Intégrale des « Voyages extraordinaires », projet un peu fou (ou extraordinaire), lui aussi (mais que je préméditais depuis plusieurs années!)