Mois : mai 2013

Voyage au centre de ma PAL (3): le village anglais

english-village.jpgRésumé des épisodes précédents: las de ne pouvoir lire tous les livres que j’ai accumulé, et non content de devoir m’en tenir dans ces billets à ceux que j’ai effectivement lus, j’ai décidé, en janvier dernier, de me lancer dans un voyage périlleux à l’assaut de ma Pile de livres à lire. Ma PAL n’est plus une pile, c’est une tour, un palais fortifié, une chaîne de montagnes escarpées, où, dès le premier pas, se découvre un pays, des contrées, de vastes paysages. Ayant commencé à m’enfoncer au cœur sauvage de cette PAL, j’ai découvert d’abord un village charmant, peuplé de créatures originales répondant au nom délicieux de Libretto. Puis mon aventure m’a conduit jusqu’au marais des livres oubliés, pays de vents et des brumes, où j’attends impatiemment depuis quatre mois que quelqu’un veuille bien me tirer…

Franchement, j’aurais du me méfier, au moment d’aborder cette contrée désolée. De toutes les régions de ma PAL, ce marais est sans doute l’endroit le plus sinistre, le plus triste, celui où le Seigneur de ces lieux, voué au culte de son seul plaisir, accumule des livres dont il n’a parfois lu que quelques pages. Certains, auxquels il ne manque plus qu’un chapitre à lire se croient plus heureux que les autres. Mais il va des décisions tyranniques de celui dont le plaisir de lire est la seule loi en ces contrées qu’elles sont imprévisibles. Les sursauts désordonnés de son plaisir ont produit ce marais où raisonne, lancinante, la plainte monotone des livres échoués… Depuis près de quatre mois déjà, j’avais atterri ici, sans parvenir à m’extraire de cette terre lourde et humide qui retenait mes pieds au sol.

Cependant, un soir, un compagnon d’infortune – il s’appelait De grandes espérances et avait été écrit par un certain Dickens – me parla d’un village heureux, au creux d’une forêt enchantée, dans les parages de ce marais où des livres semblables à lui, du moins de semblable origine, auraient élu domicile lorsqu’ils avaient été précipités des rives de l’île heureuse, bien qu’elle aussi humide, qui leur avait donné le jour, jusqu’aux rayonnages labyrinthiques de ma bibliothèque. Là-bas, disait-il, une communauté s’était formée.

Je décidai de me lancer à la recherche de ce riant village. Et, après des aventures périlleuses que je vous conterai peut-être un jour, je découvris, dans une clairière, cette société de livres heureux, tous œuvres de fiers narrateurs et d’auteurs habiles à raconter des histoires, un véritable village d’Utopie du récit. Les premières demeures que je rencontrai m’inquiétèrent un peu cependant; elles portaient toutes des enseignes figurant des apparitions sinistres hululant sur la lande ou des crimes mystérieux. Puis, j’abordai une rue pacifique qui était un véritable marché en plein air de la pâtisserie: des scones, des cupcakes, des bonbons multicolores, toute une collection de théières et de thés odorants. Des jeunes filles vêtues à la mode de Jane Austen déambulaient en lisant Ann Radclife, les soeurs Brontë, George Eliot. Puis, une rue plus loin, ce fut l’agitation d’une foule agitée. Un roman de Forster côtoyait deux Virginia Woolf et, dans un bus qui passait, je vis un prêtre – ou un espion? – il portait des lunettes noires – cacher une carte de visite sur laquelle j’aperçus seulement le nom de son auteur: Graham Greene. Ce fut encore, plus loin, une bande de jeunes portant la crête et des pantalons à carreaux taguant sur les murs « No future« , des pubs au croisement de chaque rue.

Ce village, qui se révéla être une ville, car le Seigneur de ces contrées accumulait depuis quelques temps les livres de même origine, était à la veille d’un mois de festivités, qu’on m’annonça être un événement annuel en cette région, car elle était l’occasion pour le Maître, de s’abandonner avec volupté à son goût pour la littérature britannique. Je demandai le nom de ces fêtes uniques. On m’annonça avec humour: comment, vous ne connaissez pas le Mois anglais?

Je vous donne une petite vue des habitants de cette ville qui attendent en trépignant d’être découverts au cours de ce mois anglais:

  Butler--Ainsi-va-toute-chair.jpgEliot, Le Moulin sur la Floss Hardy--Tess.jpgTrollope--Miss-Mackenzie.jpg 

Les forestiers

Le mois anglais, du 1er au 30 juin, est organisé par Lou et Titine

(à suivre)

Erika MANN: Quand les lumières s’éteignent

Mann E., Quand les lumùières s'éteignentImaginez une petite ville pittoresque au sud de l’Allemagne, la vieille place du marché aux maisons colorées, des ruelles pittoresques pleines de boutiques, la vie bouillonnante de l’université. Comment rêver tableau plus idyllique ? Sauf que nous sommes en 1936, que sur la vieille place du marché les façades sont festonnées de drapeaux à croix gammées et que dans la ville sévit le nouvel ordre nazi. En dix nouvelles, Erika Mann nous fait entrer dans la vie quotidienne des citoyens de cette Allemagne-là, soumis à un ordre tyrannique et imbécile, tous gens de bons sens, mais qui, pour s’être abandonnés d’abord avec enthousiasme aux promesses du nouveau régime ou pour avoir cru sauver leur petit monde personnel de la tourmente politique, ont attendu trop tard de réagir et se retrouvent piégés dans un système totalitaire qui les détruit…

 

Fille du grand Thomas Mann (Les Buddenbrooks, La Montagne magique, Doctor Faustus…), sœur de Klaus Mann (Le Tournant), nièce donc aussi d’Heinrich Mann (l’auteur du Professeur Unrat, plus connu par son adaptation au cinéma : L’Ange bleu), Erika Mann est issue d’une de ces familles extraordinaires que parfois le monde des arts a produit. Dans les années 20, elle est de ces jeunes gens qui profitent de la liberté nouvelle donnée par la république de Weimar et la folle exubérance des nuits des « années folles » : pilote de course, journaliste, comédienne (elle joue dans le film lesbien : Jeunes filles en uniforme), Erika Mann, comme beaucoup de ceux de sa génération, se soucie peu de politique. C’est la montée du nazisme qui la pousse à s’engager. Au début de 1933, elle tient à Münich un cabaret réputé où dans ses numéros elle se moque de la bêtise des nazis au moment où ceux-ci accèdent au pouvoir. Condamnée à s’exiler, avec sa famille (notamment son père Thomas Mann, qu’elle convint qu’il n’y a plus de sécurité même pour un écrivain de sa renommée en Allemagne), elle mène d’abord en Suisse, puis aux Etats-Unis une vie d’écrivain et de journaliste engagée dans la lutte antifasciste : elle est reporter au moment de la guerre civile en Espagne ou dans le Londres bombardé du début de la guerre.

 

En 1939, pour convaincre les lecteurs anglo-saxons du danger que représente le nazisme et les informer de la réalité du régime, Erika Mann a l’idée de ce Quand les lumières s’éteignent : dix nouvelles entrelaçées, faisant le portrait d’une ville de Bavière, sous la domination nazie. Pour son livre, l’auteure s’est nourrie de documents, dont elle donne les références en annexe. Mais ce sont de véritables nouvelles, mettant en scène des destins personnels, pris dans le filet du totalitarisme – preuve que la fiction est souvent l’un des meilleurs recours pour lutter contre les pièges de l’idéologie et de la déraison politique.

 

De ces récits, les deux ressorts sont le réalisme des histoires et le registre émotionnel convoqué par l’auteure. Les personnages d’Erika Mann sont tous gens de bon sens, confrontés à un régime qui marque le triomphe de la bêtise. Ce ne sont pas des individus extraordinaires, ni des figures sataniques, mais des hommes poussés par des passions communes. Eberhardt, l’écrivain du terroir, s’est mis au service du nazisme, jusqu’au jour où une chronique rédigée dans le style qui convient au nouveau régime, mais contraire aux orientations politiques du moment, parce qu’il n’a pas été informé d’un changement de ligne par le directeur de son journal qui cherche à se débarrasser de lui, devient un criminel contraint à s’exiler. Le professeur Scherbach, parce qu’il est l’un des plus grands chirurgiens de son époque et qu’il est un homme qui ne se soucie que de médecine et de culture, a cru pouvoir ignorer le nazisme ; il est déjà trop tard quand il découvre que c’est sa conception même de la vie, de la culture, de la médecine qui est finalement mise à mal par les nazis. Sous un tel régime, la résistance est limitée, mais offre à l’occasion de saisissants portraits, ainsi celui du professeur Habermann qui fait semblant d’enseigner les principes du droit conforme au nazisme, mais en souligne ironiquement les absurdités juridiques dans des cours qui suscitent l’enthousiasme de ses étudiants, mais où chaque jour il joue sa carrière et même sa vie. Pour survivre, Hannes Schweizer, qui tient une boutique de thés et cafés autrefois réputée, mais déclarée contraire aux nouvelles orientations du régime, est obligé chaque nuit de falsifier ses comptes afin de déclarer plus qu’il ne gagne et payer plus d’impôts qu’il ne doit, dans l’espoir qu’on laisse vivre ainsi encore quelques temps son commerce. Erika Mann montre avec beaucoup de précision comment la politique des petits pas a permis par étape au nazisme de jeter sa toile totalitaire sur toute une nation qui n’était ni plus héroïque, ni plus médiocre que les autres, mais pas moins non plus. Habile à relever les mots, les expressions de la nouvelle langue qui se répand alors en Allemagne (ses nouvelles se nourrissent de références empruntées à la presse nazie de l’époque et s’inspirent presque toutes de cas réels), elle est aussi un des témoignages important sur la réalité intellectuelle du totalitarisme, à conserver précieusement dans sa bibliothèque aux côtés de LTI, l’essai du linguiste Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich et les romans de Milan Kundera.

 

A l’intention de la narration réaliste s’ajoute aussi le talent avec lequel Erika Mann manie tous les registres de l’émotion. Tout n’est pas noir dans ses récits. La fin heureuse du recueil laisse des raisons d’espérer en un dépassement de l’horreur politique. Pourtant, c’est plus souvent l’indignation, l’amertume, le dégoût qui saisit le lecteur. J’ai lu l’avant-dernière de ses nouvelles, « Sur ordre du médecin », au bord des larmes. Pour cela aussi le livre d’Erika Mann mérite une place de choix dans une bibliothèque.

 

Bref, ce livre très convaincant, qui n’est pas seulement un document, mais surtout un merveilleux exemple des ressources de la fiction en temps de tempête, une subtile riposte du roman contre la bêtise politique est encore l’un de mes coups de cœur de cette année de lecture qui décidément abonde en livres importants.

 

 

Publié dans le cadre du challenge Un classique par mois

Un classique par mois


Caroline BLACKWOOD: Granny Webster

Blackwood, Granny WebsterEnvoyée habiter chez son arrière-grand-mère Webster, au lendemain de la seconde guerre mondiale, afin d’y poursuivre sa convalescence et d’y profiter de l’air de la mer, la narratrice de cette histoire ne s’attendait sans doute pas à y faire une si singulière rencontre. La maison qu’occupe Granny Webster avec une vieille servante borgne est un endroit obscur, humide, glacé comme une vieille église, à l’image de cette arrière-grand-mère richissime, sombre comme une sorcière, qui compte tout avec parcimonie, même l’air qu’elle donne à respirer à son arrière-petite fille au cours d’ennuyeuses promenades en Rolls-Royce le long du bord de mer : « On m’envoya habiter chez elle deux ans après la fin de la guerre mais dans sa maison on se serait toujours cru en temps de guerre. Ses volets et rideaux étaient souvent fermés pendant la journée comme si elle continuait à préserver une sorte de scrupuleux black-out. Je crois qu’elle craignait le soleil plus qu’elle n’avait jamais craint les raids des Allemands. Elle possédait de tristes et précieux tapis persans et il semblait qu’elle fût terrorisée à l’idée qu’un rayon de soleil égaré et sournois ne s’introduisit en catimini pour les faner. »…

 

Non, ce ne sont pas seulement la belle couverture, ni les premières phrases du roman, qui cependant donnent immédiatement à saisir une ambiance, une tension, qui font la force de ce récit. C’est un tout. Ce livre est un de mes coups de cœur de lecture de cette année. Il y a sans doute quelque chose de très personnel dans le livre de Caroline Blackwood, tiré d’un fond en grande partie autobiographique. Mais on y trouve aussi une belle mécanique narrative. Autour du personnage de granny Webster, ancêtre froide et disciplinée, qui mène une existence égoïste, l’histoire s’organise. La question qui soutient le récit est celle de toute enquête généalogique : de quoi l’arrière-grand mère Webster est-elle l’origine ? Sauf que, ironiquement, l’ancêtre ici est le seul personnage survivant d’une famille fantasque qui part à la dérive. C’est le bonheur de ce livre à la fois déjanté et pourtant si classiquement britannique, avec sa galerie de portraits électriques : la tante Lavinia, alcoolique et dépressive, qui noie dans une légèreté et une désinvolture affectées le désespoir qui la conduit jusqu’au suicide ; le père, mort pendant la guerre, en Birmanie ; la grand-mère Dunmartin, que la douce folie de croire converser avec les fées finit par plonger dans la pathologie la plus noire ; le grand-père Dunmartin, homme faible et pathétique, qui croit pouvoir sauver les apparences en affectant de mener un mode de vie que lui interdisent ses difficultés financières et l’état de santé de sa femme.

 

Difficile donc de résumer un tel livre, qui tire sa force d’une plume habile à caractériser des lieux, des personnages, des attitudes. Des lieux surtout, dont le récit offre une belle collection d’ambiances éclectiques : la demeure sombre et noire de granny Webster, près de Brighton, tourne le dos à la mer au bord de laquelle elle est construite, pour cultiver le souvenir égoïste d’un mode de vie dépassé ; la maison de Lavinia, à Mayfair, toute en miroirs et en verre, comme une serre surchauffée embaumant le lys, est habitée d’une joie factice, et du culte d’elle-même de sa propriétaire ; Dunmartin Hall, humide et froide, envahie par les mauvaises herbes, précaire construction, impossible à habiter et à entretenir, peine lamentablement à singer le mode de vie britannique, au milieu des paysages somptueux, mais sauvages et stériles de l’Irlande du Nord.

 

A l’image des cendres de l’arrière-grand-mère Webster qui, dans la dernière scène, sont rabattues par le vent devant la narratrice effarée par ce manquement post mortem au respect scrupuleux des convenances à quoi granny Webster avait sacrifié sa vie et sans doute aussi celle de sa famille, ce roman est pénétré d’une joie corrosive. Franchement, comment peut-on trouver tant de bonheur à décrire la déchéance d’une famille qui s’abîme dans ses rêves de grandeur et ses attitudes rigides ? Un roman délicieux comme un bonbon acide.

 

Jacques LACARRIERE: Chemin faisant

Lacarriere, cheminfaisantAu début des années 1970, Jacques Lacarrière entreprend un voyage à pied, 1000 km à travers la France, du nord au sud, de Saverne à Leucate, des Vosges jusqu’à la Méditerranée. Durant ce périple, qui dura presque quatre mois, l’écrivain raconte: les paysages, les rencontres fortuites, les amitiés d’une soirée, ou bien celles qui n’auront pas le temps d’exister, la recherche d’un abri, le soir, à l’étape, l’exploration d’un territoire.

 

On parlait moins de Jacques Lacarrière ces derniers temps, jusqu’à ce qu’un volume publié par Bouquins en janvier ne me donna le goût de me replonger dans cet auteur. Je n’ai toujours pas acheté le volume de Bouquins. Mais, en furetant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé ce Chemin faisant, laissé au milieu de la lecture, il y a plus de quinze ans, mais dont j’avais gardé cependant un très bon souvenir.

 

En effet, Chemin faisant est un livre qui se lit un peu comme on marche (j’aimais beaucoup la marche il y a quinze ans – que j’ai remplacée depuis par le vélo). C’est comme une parenthèse, l’ouverture à une autre temporalité, une expérience même du récit un peu décalée, par rapport à ce qu’on attend habituellement d’une narration. Le meilleur de Lacarrière est dans ces moments de liberté que la condition d’écrivain itinérant donne au détour des plus belles pages à la méditation de l’écrivain: de belles rêveries sur les noms de lieux, des récits de rencontres, qui parfois se résument à un geste de la main ou quelques mots maugréés, des impressions collectées le long du chemin, des réflexions nées fortuitement des situations.

 

Pourtant, comme tous les livres qui, dans leur titre, mettent en scène la France (le récit de Lacarrière est sous-titré Mille kilomètre à travers la France), la question ne manque pas de se poser de cette France qu’aura traversé l’écrivain. Certes, la France de Lacarrière est une France datée, une France d’il y a quarante ans, déjà la France d’une autre époque: dans les campagnes, on trouve encore quelques attelages qui résistent à disparaître devant les tracteurs; et les inscriptions relevées en cours de route (ainsi ce « Ici commence l’Occitanie » aperçue quelque part dans le Massif Central) dénotent des préoccupations culturelles et politiques d’une autre époque. C’est parfois aussi une France égoïste, chauvine, pas toujours mal intentionnée à l’égard de celui qui passe, mais centrée sur soi, sur son petit lieu, son canton, sa commune, ce qui la rend souvent incapable de comprendre le point de vue de qui n’est pas soi, dès lors qu’elle ne peut pas le ranger dans une case. C’est une France à la fois diverse et continue, travaillée par les vieux découpages (la distinction des vieilles provinces: Bourbonnais, Gévaudan, etc., dit Lacarrière, est plus visible pour qui traverse la France en marchant que le découpage abstrait, plaqué des départements), une France modelée par de nouvelles ambitions (les campagnes se vident sous la pression de l’exode rural et dans la proximité des villes de nouveaux quartiers résidentiels apparaissent, avec leurs alignements caractéristiques de « villas »).

 

A un moment de ma lecture, je me suis dit qu’il serait intéressant de refaire le voyage de Jacques Laccarière, de mettre mes pas dans les siens, d’aller sonder ces paysages, ces territoires, de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Il y a peu, Raymond Depardon a fait une expérience comparable, en camionnette, et pas à pied (le photographe n’a pas la liberté de l’écrivain, son appareillage le rend dépendant des moyens de transports modernes). Il en est sorti un très beau livre aussi: La France de Raymond Depardon, et un très beau film, Journal de France, cosigné avec Claudine Nougaret, sa compagne, qui fait le récit de cette expérience esthétique.