teverinoUn course à la campagne. Voici le divertissement promis par Léonce à Sabina. Puis, parce qu’il est peut-être inconvenant, pour deux jeunes gens qui s’aiment secrètement, de faire ainsi publicité de leurs plaisirs, de nouveaux personnages vont se joindre à leur attelage. Un prêtre obtus, gourmand et paresseux. Une adolescente qui fait profession de commander aux oiseaux. Un jeune bohémien italien, beau comme un Apollon, ou plutôt comme un modèle de Titien, doué pour tous les arts, en particulier la musique, qui, avec la complicité de Léonce, va jouer le tour à Sabina de se faire passer pour un aristocrate. A travers la montagne, la troupe ira jusqu’en Italie. Et c’est sur les murailles d’une petite ville d’Italie qu’ôtant le masque l’amour se donnera enfin sous son vrai visage…

Il y a chez George Sand un double talent : une visée émancipatrice, volontiers donneuse de leçons, qui jusque dans l’amour cherche à faire la morale, héritière sans doute d’une lecture un peu trop scrupuleuse de Rousseau ; et un goût pour la fantaisie, qui l’entraîne là où son écriture la mène, amoureuse des arts, capable dans un même roman de sauter d’un style, d’un genre à un autre, une vraie plume en liberté. Les récits où la tendance moralisatrice domine me sont hélas toujours tombés des mains : lire jusqu’au bout Nanon a pour moi été une souffrance, et je crains de confesser que je n’ai pas été convaincu par Mauprat. Le goût de George Sand pour la fantaisie a produit en revanche des œuvres mineures, mais charmantes, de vrais petits bijoux de délicatesse, que j’adore découvrir dans la liste des récits oubliés de cet auteure : ainsi l’admirable Dames vertes ou cet essai de réinvention du merveilleux que sont les Contes d’une grand-mère. Et puis il y a ce que je considère comme le sommet de son art, ces chefs-d’oeuvre où George Sand trouve à équilibrer ses deux tendances, son petit côté donneuse de leçons venant discipliner la fantaisie, la fantaisie donnant à ses leçons la liberté qui les fait échapper à tout dogmatisme :  Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt par exemple.

Voilà qui explique pourquoi ma rencontre avec Teverino a failli tourner au malentendu. J’ai d’abord trouvé le récit poussif, ou plutôt le dialogue, puisque dans la première partie de son petit roman, George Sand semble décidée a imiter un genre en vogue au XVIIIème siècle, celui du roman dialogué : Léonce vient prendre chez elle Sabina, dont il est depuis longtemps secrètement amoureux et se propose de lui offrir les plaisirs de divertissements merveilleux, au cours d’une virée parmi les montagnes des Alpes où ils sont un petit groupe a avoir établi leur villégiature. Mais Sabina est négligée par ses amis et son mari. « Une fenêtre » de liberté s’ouvre pour les deux jeunes gens, l’artiste amoureux et la femme délaissée, et c’est d’abord leur dialogue, comme dans une sorte de petite pièce jouée, pendant qu’en voiture ils parcourent la campagne, qui met en scène le jeu du chat et de la souris auquel, parfois avec cruauté, ils semblent décidés à jouer. Seulement, il manque à ce dialogue l’esprit de libertinage amoureux (le superbe… et léger La Nuit et le moment de Crébillon fils) ou philosophique (Jacques le fataliste) qui faisait tout le sel des récits du XVIIIème siècle. Bien sûr, Sabina est mariée et on la verra au cours du récit échanger quelques bisous coquins. Mais y a-t-il un mal à tromper un mari ivrogne, quand on vit qui plus est en un temps où les mariages sont des affaires arrangées ? Subordonner la vie à la sincérité des sentiments. D’une certaine façon, c’est encore de la morale…

Mais le récit tourne brusquement lorsque Teverino paraît – il devient pour le coup quelque chose de vraiment passionnant. Teverino appartient à un type qui traverse la plupart des écrits de George Sand sur l’art : celui du bohémien, artiste et indigent, qui vit du hasard des rencontres, guidé par son seul plaisir et que ses extraordinaires talents soutiennent dans le refus de tout esclavage, de toute carrière. Homme de plaisir, Teverino n’est pas une créature perverse ou libertine. Il fait entrer dans le récit cette liberté qui lui manquait d’abord. La liberté des personnages : la leçon qu’il donne à Sabina est une leçon d’amour ; le baiser qu’il lui arrache donnera enfin à la jeune femme la force d’aimer Léonce et à Léonce le courage de déclarer à Sabina jusqu’à quelles profondeurs du cœur plonge son sentiment pour elle. Mais aussi la liberté du récit : sa spontanéité, sa fantaisie (il y a ici des scènes d’anthologie : la voiture poussée à fond de train le long d’un précipice, la traversée périlleuse de la rivière, la joute « théologique » qui l’oppose aux intransigeances du curé, son numéro sur le balcon de l’auberge en Italie) toute cette liberté vient pour ainsi dire comme pousser le récit de l’intérieur, l’entraîner au-delà de lui-même. Une belle réussite qui n’est pas sans rappeler dans la forme l’épisode de Consuelo où la jeune cantatrice chemine à travers les montagnes de Bohème en compagnie du jeune Hayn. Ajoutons quelques intéressants développements sur l’art comme dignité qui donnent au roman ce petit air de leçon, sans lequel un roman de George Sand ne serait pas de George Sand. Mais je l’ai toujours trouvé plus pertinente quand elle parle d’art que de morale, de mœurs ou de politique.

Bref une belle lecture, découverte grâce à une Lecture commune avec ClaudiaLucia, Miriam, George et Nathalie

dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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8 Comments on George SAND: Teverino

  1. Ce roman a effectivement quelque chose de magique ! Nous partageons le goût pour les histoires sandiennes les plus fantaisistes. Tu devrais d’ailleurs adorer « L’homme de neige », qui est presque
    entièrement dans cette veine. Je note « Les dames vertes » de mon côté. 🙂

  2. @Urgonthe: je repousse depuis trop longtemps la lecture de L’Homme de neige!… En fait, j’en ai lu il y a quelques années les 100 premières pages que j’ai beaucoup
    aimées, mais d’autres lectures se sont intercalées et j’ai perdu le fil de ce beau roman. Je n’ai toujours poas trouvé le moment pour m’y remettre, mais je sais que je vais aimer!

  3. J’ai aussi un avis mitigé, ou plus critique peut-être ! Peut-être parce que je n’ai pas lu Consuelo… Disons que je trouve le livre très intéressant sur le plan littéraire mais qu’il ne m’a pas
    touchée. Je publie le billet demain (je fais la récolte de liens).

  4. @Nathalie: en fait, c’est au début que j’ai cru ne pas aimer. Je garde au contraire un très bon souvenir de ce petit roman. En tout cas j’attends avec impatience ton billet pour
    comprendre ce qui t’as laissé froide.

  5. Je le publie mercredi en même temps que Miriam qui avec George et Nathalie est inscrite dans notre LC..

    Ton billet est très intéressant et ton analyse très juste. c’est vrai que le roman me rappelle Consuelo par les thèmes de l’artiste voyageur, de l’art comme liberté, de l’Italie… Et bien sûr même
    si elle est héritière du XVIIIème siècle , Sand n’a rien d’un Crébillon ou d’un Diderot.

    Moi j’ai aimé Mauprat même s’il est très démonstratif parce qu’il a un petit côté gothique qui introduit la fantaisie et permet d’échapper à la thèse moralisatrice, un côté médiéval, amour
    courtois.. par les épreuves que la jeune fille impose à son cousin.

  6. Coucou
    Ah! Je vois que tu es fidèle au rendez-vous de la LC! comme on peut le publier dans la semaine du 20 au 26, je le programmerai pour mercredi 23; Je suis en train d’écrire mon billet et je reviens
    te lire dès que je l’ai terminé. Je préfère!

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