Les ChouansEn 1799, la Bretagne n’est toujours pas une terre acquise à la Révolution. Près de Fougères, une guérilla de paysans bretons, superstitieux et misérables, acquis à la cause de la Monarchie et de la Religion menace les troupes de la République menées par le commandant Hulot. Envoyé par le roi, le jeune marquis de Montauran, dit le Gars, menace de fédérer ces forces paysannes qui font le coup de main et ce qu’il reste des armées défaites en Vendée. Au moment où se lève sur la République l’ombre du Premier Consul et du coup d’Etat du 18 Brumaire, l’arrivée en Bretagne de la belle et mystérieuse Marie de Verneuil et du policier Corentin, mandatés par Fouché pour tâcher de prendre le chef des rebelles, va donner à l’Histoire de la fin de la Chouannerie et de la République un tour sentimental inattendu…

Pour qui aime par dessus tout les récits pleins de péripéties et d’aventures, les feux de l’amour et les coups d’épée, les noires forteresses, les assemblées de sombres conspirateurs dans des demeures isolées ou au cœur des forêts, le roman de Balzac est un morceau de choix. L’action abonde en coïncidences, en passages secrets, en moments d’une cruelle noirceur, plongeant sans retenue dans le romanesque le plus échevelé. C’est une première raison pour laquelle on aurait tort de bouder le beau moment de lecture que Balzac nous offre ici. Histoire sentimentale et récit historique, Les Chouans nous racontent d’abord la défaite du sentiment contre les nécessités de la société et de la politique. Marie de Verneuil, par sa naissance aristocrate et roturière, amenée à côtoyer pour survivre les révolutionnaires dont elle partage la générosité politique, mais qui ne satisfont pas ses sentiments, son besoin d’aimer, et qui tombe amoureuse de celui qu’elle doit faire arrêter, est un grand personnage romantique, un des tous premiers personnages féminins, aux côtés de Consuelo (George Sand) et d’Olympe de Clèves (Alexandre Dumas) : catin et amoureuse, toute en premières impulsions, mais capable de dissimulations complexes.

Sans être jamais trop politique, en tout cas pas à la manière de Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, l’autre grande réussite du roman de la chouannerie, le roman de Balzac sait donner cependant une intéressante vision de la période révolutionnaire. La Révolution a forgé de solides caractères, tel le commandant Hulot, des camaraderies, a su faire naître des ambitions nouvelles, d’autres manières de penser, d’autres modes. En face d’eux, la troupe des opposants à la Révolution apparaît comme un ramassis de paysans ignorants arriérés et d’aristocrates attachés à leurs privilèges. Les lieux de l’ancienne féodalité sont en ruine. Ses valeurs sont défaites, comme le montre en raccourcis, d’une manière saisissante, l’attaque des Bleus par les Chouans contre la parole du Gars trahie par Madame du Gua, âme damnée du royalisme. Pourtant, de son côté, la Révolution a produit son venin : les Fougerais ne sont pas moins cruels que les Chouans ; leurs intérêts les portent. Une machine politique perverse et manipulatrice est en train de naître. Et le cynisme politique est une valeur également partagée, bien que différemment par Corentin et par l’abbé Gudin.

La Bretagne des Chouans est une contrée pittoresque, sauvage et primitive « au cœur de l’Europe », qui fait songer aux Highlands de Rob-Roy. Balzac a manifestement beaucoup retenu de Walter Scott. Il est l’auteur de romans à la manière du grand écrivain écossais, qu’il publia dans sa jeunesse sous divers pseudonymes, mais renia ensuite. Pourtant dans cette première Scène publiée de La Comédie humaine, le modèle de Walter Scott n’est jamais très loin encore : Marche-à-terre est une personnalité farouche ; la longue scène de reconnaissance de Marie et du Gars, les fidélités contraintes, le poids des circonstances qui lient Marie aux Républicains, la représentation même de l’amour capable de transcender l’esprit de parti, Balzac les a trouvés chez Walter Scott. Mais que de plaisir cependant à peindre les plus noires noirceurs. Les Chouans sont des paysans illettrés pleins de superstitions et de sauvagerie; ces sortes de bêtes féroces exercent pourtant dans le roman un étrange pouvoir de fascination, au regard de la médiocrité des aristocrates – des nobles intéressés, un prêtre manipulateur, une aventurière.

L’organisation même du récit en grands blocs narratifs est de ce point de vue admirable. Solution esthétique originale pour un écrivain qui s’intéresse au jeu des passions humaines et des intérêts plus qu’à la division des partis ou aux grands clivages idéologiques, le récit de Balzac épouse la courbe des paysages, glisse sans concession d’un camp à l’autre, multiplie les effets panoramiques (qui ne sont nulle part plus saisissants que dans la cruelle scène de l’attaque de la voiture dans la première partie du roman). Il en émerge des scènes saisissantes : l’attaque de la troupe du commandant Hulot, puis de la « turgotine » sur laquelle les Chouans se jettent avec la passion du pillage, la rencontre dans une auberge de Marie et du marquis accompagné de Madame du Gua qu’il fait passer pour sa mère, la réception au Château qui verra la traîtrise des Chouans, la torture de Monsieur d’Orgemont, l’execution de Galope-Chopine. Autre grand moment, le bal à Saint James est un îlot d’Ancien Régime en plein cœur de la France révolutionnaire, une pièce détachée d’une société qui s’illusionne, dans son commun refus de l’Histoire, néglige la puissance montante du premier consul Bonaparte :

« Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre elles. ».

C’est le portrait d’une société pour laquelle le monde est tellement affaire de conventions qu’elle croit pouvoir conforter ses préjugés en se donnant le spectacle de continuer à vivre selon la mode de l’ancien temps – croyance remarquablement remise en cause par la sublime apparition de la belle Marie qui voit l’assistance médusée aussitôt tomber sous son charme nouveau:

« La mise de ces femmes dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu’on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Verneuil à porter ».

Le premier (grand) coup de cœur de l’année 2013.

Une lecture commune avec Céline, Maggie, Nathalie et Marie

 

Lu dans le cadre du Challenge Balzac organisé par Marie.

 

Challenge Balzac

du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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et du Challenge Un classique par mois de Stephie

Un classique par mois

 

10 Comments on Honoré de BALZAC: Les Chouans

  1. J’avais étudié ce livre au lycée, et malgré des débuts laborieux, ce fut une véritable révélation pour moi !!
    Tout y est exacerbé, et certains personnages secondaires sont magnifiques (je parle surtout des malheureux et généreux républicains)…

  2. Je l’ai lu avec un peu de retard (oups !), mais j’ai aussi très apprécié ma lecture.
    Je n’ai pas lu assez de Walter Scott pour voir les ressemblances. Moi, c’est à Dumas que ce roman m’a fait penser, mais un Dumas plus complexe, plus riche que ce qu’il a l’habitude d’écrire.

  3. Waouh! Comme tu en parles bien! Et tu en fais une analyse très intéressante. C’est, pour moi aussi, le premier grand coup de coeur de l’année.

  4. Un billet très complet! Bravo! Tu m’as donné envie de le relire. je n’ai qu’un vague souvenir de lycée donc bien lointain. J’avais dans l’idée qu’il s’agissait d’un panégyrique de la chouannerie;
    ce qui n’a pas l’air d’être le cas! J’aime ce Balzac résolument romantique!

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