Mois : janvier 2013

Kenneth GRAHAME: Le Vent dans les saules

Grahame, Le vent dans les aulesOù court donc Mr Taupe en ce jour de printemps où, las du ménage, il quitte sa maison et part à la découverte du monde ? A quoi Mr Rat d’eau occupe-t-il ses journées au bord de sa rivière ? Quel folie menace de saisir le riche Mr Crapeau ? Où loge donc le mystérieux Mr Blaireau ? Les charmes de la campagne anglaise vus du point de vue de bêtes portant veste et culotte, soucieuses de leur confort, est-il moins grand que celui des hommes ? Pour qui s’avance dans le charmant domaine de ces animaux casaniers, c’est le début d’une parenthèse enchantée…

 

Le Vent dans les saules appartient à cette catégorie de livres rares qui s’imposent comme des évidences, des livres écrits par des auteurs magiciens qui ne semblent pas viser d’autre ambition que le récit, des démiurges discrets qui ont l’élégance, s’ils savent le pouvoir de faire naître un monde de la parole, de ne pas laisser paraître le côté laborieux de leur tâche. Il y a des romans qui font souffler, qui sont comme des pentes ardues ou bien des cathédrales de la pensée. J’aime aussi ces monuments. Mais il y a dans le charme discret de livres tels que le Vent dans les saules quelque chose, comme l’aurait dit un lecteur des siècles passés, qui parle directement à l’âme.

 

Le talent de Kenneth Grahame est déjà celui de La Fontaine dans ses Fables : ses histoires d’animaux trop humains sont crédibles car dans le même temps ce sont des vrais animaux. Au bord de sa rivière, Mr Rat d’eau est attentif, dans la chaleur d’une belle journée d’été, aux signes précurseurs de l’automne et au grand déménagement migrateur qui se prépare. Mr Blaireau se retire dans son bureau au cours de longues matinées, car tout le monde sait que l’hiver les animaux hibernent. Jamais je n’avais pris autant de plaisir à devenir bête.

 

Bien sûr, le charme de ces histoires vient aussi de ce que le roman n’est pas seulement une séance de rattrapage pour lecteurs ayant manqué dans leur enfance la lecture des aventures de Jojo lapin ou la visite au bois de Winnie l’Ourson. C’est une très belle histoire d’amitié et un grand récit bucolique. Des amitiés adultes : la dignité, la politesse, la correction dont font preuve Mr Rat ou Mr Taupe sont de pure tradition britannique. La moquerie que risque de s’attirer un Mr Crapeau désopilant qui se vante à tous bouts de champs et se précipite dans les plaisirs est la pire des sanctions qu’il puisse craindre. Mr Blaireau, bienveillant et attentif, mais solitaire, qui se permet quelques grossièretés, mais se montre plein de sollicitude, est digne des portraits offerts dans d’autres romans britanniques de gentilshommes campagnards, bons, mais rustiques.

 

Le charme bucolique enfin de ce roman n’est pas le moindre des plaisirs qu’il offre à son lecteur. Écrit comme au fil des saisons, il promet à celui qui s’y risque des découvertes enchantées, une nature peinte avec les nuances les plus délicates. Les signes d’un changement de saison, l’évolution des conditions météorologiques donnent de belles visions d’un paysage ressenti. Kenneth Graham fait preuve d’une excellent talent de paysagiste :

 

« Mr Rat d’eau était inquiet sans trop savoir pourquoi. L’été brillait encore de tous ses feux et, pourtant, le vert des prés avait pris des nuances dorées, les baies des sorbiers rougeoyaient et les bois se teintaient çà et là d’un roux ardent ».

 

Pour qui aime le charme des paysages de l’Angleterre, les bords de la Tamise tant de fois chantés par les poètes, Le Vent dans les saules offre le bonheur – sensuel à la manière anglaise – d’une vie campagnarde : les animaux portent robe de chambre et s’attardent autour d’une table de petit déjeuner à déguster leur porridge ou de grandes tranches de bacon grillé ; les parties de canotage, le pique-nique au bord de la rivière, une tasse de thé sirotée au coin de la cheminée ou bien un bon verre d’une bière épicée sont les plaisirs simples qui accompagnent le cours d’une vie au grand air.

 

Et je m’arrête là, car je crois qu’il ne serait pas approprié d’en dire plus, sinon à risquer d’abîmer le charme de ce récit fragile, tout en humour, en fantaisie et en délicatesse – Comment, vous n’avez pas encore pris le sentier qui conduit à la maison de Mr Rat, au manoir de Mr Crapeau, baignés par le cours de la rivière, cernés par la forêt où Mr Blaireau abrite sa solitude ? C’est le chemin d’un voyage enchanté ; c’est – comme le dit très justement Alberto Manguel dans sa préface – un réenchantement du monde.

Le Challenge British Mysteries de Lou et Hilde

Une envie de châteaux hantés par d’antiques présences, de bêtes furieuses lancées sur la lande, d’énigmatiques rencontres au coin d’une rue d’un Londres ancien, de vols perpétrés dans des chambres cadenassées … de l’intérieur ? Vous rêvez de meurtres élucidés une tasse à la main au coin d’une cheminée ? De réunions spirites ? De grandes rasades de whisky dans un manoir surplombant un Loch plus pluvieux que jamais ?


 

Le Challenge British Mysteries

 

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lancé par Lou et Hilde est pour vous. Je vous laisse découvrir les conditions sur leurs sites. Elles nous donnent quelques temps pour élucider tous ces mystères. C’est jusqu’au 30 janvier 2014.

George SAND: Teverino

teverinoUn course à la campagne. Voici le divertissement promis par Léonce à Sabina. Puis, parce qu’il est peut-être inconvenant, pour deux jeunes gens qui s’aiment secrètement, de faire ainsi publicité de leurs plaisirs, de nouveaux personnages vont se joindre à leur attelage. Un prêtre obtus, gourmand et paresseux. Une adolescente qui fait profession de commander aux oiseaux. Un jeune bohémien italien, beau comme un Apollon, ou plutôt comme un modèle de Titien, doué pour tous les arts, en particulier la musique, qui, avec la complicité de Léonce, va jouer le tour à Sabina de se faire passer pour un aristocrate. A travers la montagne, la troupe ira jusqu’en Italie. Et c’est sur les murailles d’une petite ville d’Italie qu’ôtant le masque l’amour se donnera enfin sous son vrai visage…

Il y a chez George Sand un double talent : une visée émancipatrice, volontiers donneuse de leçons, qui jusque dans l’amour cherche à faire la morale, héritière sans doute d’une lecture un peu trop scrupuleuse de Rousseau ; et un goût pour la fantaisie, qui l’entraîne là où son écriture la mène, amoureuse des arts, capable dans un même roman de sauter d’un style, d’un genre à un autre, une vraie plume en liberté. Les récits où la tendance moralisatrice domine me sont hélas toujours tombés des mains : lire jusqu’au bout Nanon a pour moi été une souffrance, et je crains de confesser que je n’ai pas été convaincu par Mauprat. Le goût de George Sand pour la fantaisie a produit en revanche des œuvres mineures, mais charmantes, de vrais petits bijoux de délicatesse, que j’adore découvrir dans la liste des récits oubliés de cet auteure : ainsi l’admirable Dames vertes ou cet essai de réinvention du merveilleux que sont les Contes d’une grand-mère. Et puis il y a ce que je considère comme le sommet de son art, ces chefs-d’oeuvre où George Sand trouve à équilibrer ses deux tendances, son petit côté donneuse de leçons venant discipliner la fantaisie, la fantaisie donnant à ses leçons la liberté qui les fait échapper à tout dogmatisme :  Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt par exemple.

Voilà qui explique pourquoi ma rencontre avec Teverino a failli tourner au malentendu. J’ai d’abord trouvé le récit poussif, ou plutôt le dialogue, puisque dans la première partie de son petit roman, George Sand semble décidée a imiter un genre en vogue au XVIIIème siècle, celui du roman dialogué : Léonce vient prendre chez elle Sabina, dont il est depuis longtemps secrètement amoureux et se propose de lui offrir les plaisirs de divertissements merveilleux, au cours d’une virée parmi les montagnes des Alpes où ils sont un petit groupe a avoir établi leur villégiature. Mais Sabina est négligée par ses amis et son mari. « Une fenêtre » de liberté s’ouvre pour les deux jeunes gens, l’artiste amoureux et la femme délaissée, et c’est d’abord leur dialogue, comme dans une sorte de petite pièce jouée, pendant qu’en voiture ils parcourent la campagne, qui met en scène le jeu du chat et de la souris auquel, parfois avec cruauté, ils semblent décidés à jouer. Seulement, il manque à ce dialogue l’esprit de libertinage amoureux (le superbe… et léger La Nuit et le moment de Crébillon fils) ou philosophique (Jacques le fataliste) qui faisait tout le sel des récits du XVIIIème siècle. Bien sûr, Sabina est mariée et on la verra au cours du récit échanger quelques bisous coquins. Mais y a-t-il un mal à tromper un mari ivrogne, quand on vit qui plus est en un temps où les mariages sont des affaires arrangées ? Subordonner la vie à la sincérité des sentiments. D’une certaine façon, c’est encore de la morale…

Mais le récit tourne brusquement lorsque Teverino paraît – il devient pour le coup quelque chose de vraiment passionnant. Teverino appartient à un type qui traverse la plupart des écrits de George Sand sur l’art : celui du bohémien, artiste et indigent, qui vit du hasard des rencontres, guidé par son seul plaisir et que ses extraordinaires talents soutiennent dans le refus de tout esclavage, de toute carrière. Homme de plaisir, Teverino n’est pas une créature perverse ou libertine. Il fait entrer dans le récit cette liberté qui lui manquait d’abord. La liberté des personnages : la leçon qu’il donne à Sabina est une leçon d’amour ; le baiser qu’il lui arrache donnera enfin à la jeune femme la force d’aimer Léonce et à Léonce le courage de déclarer à Sabina jusqu’à quelles profondeurs du cœur plonge son sentiment pour elle. Mais aussi la liberté du récit : sa spontanéité, sa fantaisie (il y a ici des scènes d’anthologie : la voiture poussée à fond de train le long d’un précipice, la traversée périlleuse de la rivière, la joute « théologique » qui l’oppose aux intransigeances du curé, son numéro sur le balcon de l’auberge en Italie) toute cette liberté vient pour ainsi dire comme pousser le récit de l’intérieur, l’entraîner au-delà de lui-même. Une belle réussite qui n’est pas sans rappeler dans la forme l’épisode de Consuelo où la jeune cantatrice chemine à travers les montagnes de Bohème en compagnie du jeune Hayn. Ajoutons quelques intéressants développements sur l’art comme dignité qui donnent au roman ce petit air de leçon, sans lequel un roman de George Sand ne serait pas de George Sand. Mais je l’ai toujours trouvé plus pertinente quand elle parle d’art que de morale, de mœurs ou de politique.

Bref une belle lecture, découverte grâce à une Lecture commune avec ClaudiaLucia, Miriam, George et Nathalie

dans le cadre du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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Honoré de BALZAC: Les Chouans

Les ChouansEn 1799, la Bretagne n’est toujours pas une terre acquise à la Révolution. Près de Fougères, une guérilla de paysans bretons, superstitieux et misérables, acquis à la cause de la Monarchie et de la Religion menace les troupes de la République menées par le commandant Hulot. Envoyé par le roi, le jeune marquis de Montauran, dit le Gars, menace de fédérer ces forces paysannes qui font le coup de main et ce qu’il reste des armées défaites en Vendée. Au moment où se lève sur la République l’ombre du Premier Consul et du coup d’Etat du 18 Brumaire, l’arrivée en Bretagne de la belle et mystérieuse Marie de Verneuil et du policier Corentin, mandatés par Fouché pour tâcher de prendre le chef des rebelles, va donner à l’Histoire de la fin de la Chouannerie et de la République un tour sentimental inattendu…

Pour qui aime par dessus tout les récits pleins de péripéties et d’aventures, les feux de l’amour et les coups d’épée, les noires forteresses, les assemblées de sombres conspirateurs dans des demeures isolées ou au cœur des forêts, le roman de Balzac est un morceau de choix. L’action abonde en coïncidences, en passages secrets, en moments d’une cruelle noirceur, plongeant sans retenue dans le romanesque le plus échevelé. C’est une première raison pour laquelle on aurait tort de bouder le beau moment de lecture que Balzac nous offre ici. Histoire sentimentale et récit historique, Les Chouans nous racontent d’abord la défaite du sentiment contre les nécessités de la société et de la politique. Marie de Verneuil, par sa naissance aristocrate et roturière, amenée à côtoyer pour survivre les révolutionnaires dont elle partage la générosité politique, mais qui ne satisfont pas ses sentiments, son besoin d’aimer, et qui tombe amoureuse de celui qu’elle doit faire arrêter, est un grand personnage romantique, un des tous premiers personnages féminins, aux côtés de Consuelo (George Sand) et d’Olympe de Clèves (Alexandre Dumas) : catin et amoureuse, toute en premières impulsions, mais capable de dissimulations complexes.

Sans être jamais trop politique, en tout cas pas à la manière de Victor Hugo dans Quatrevingt-treize, l’autre grande réussite du roman de la chouannerie, le roman de Balzac sait donner cependant une intéressante vision de la période révolutionnaire. La Révolution a forgé de solides caractères, tel le commandant Hulot, des camaraderies, a su faire naître des ambitions nouvelles, d’autres manières de penser, d’autres modes. En face d’eux, la troupe des opposants à la Révolution apparaît comme un ramassis de paysans ignorants arriérés et d’aristocrates attachés à leurs privilèges. Les lieux de l’ancienne féodalité sont en ruine. Ses valeurs sont défaites, comme le montre en raccourcis, d’une manière saisissante, l’attaque des Bleus par les Chouans contre la parole du Gars trahie par Madame du Gua, âme damnée du royalisme. Pourtant, de son côté, la Révolution a produit son venin : les Fougerais ne sont pas moins cruels que les Chouans ; leurs intérêts les portent. Une machine politique perverse et manipulatrice est en train de naître. Et le cynisme politique est une valeur également partagée, bien que différemment par Corentin et par l’abbé Gudin.

La Bretagne des Chouans est une contrée pittoresque, sauvage et primitive « au cœur de l’Europe », qui fait songer aux Highlands de Rob-Roy. Balzac a manifestement beaucoup retenu de Walter Scott. Il est l’auteur de romans à la manière du grand écrivain écossais, qu’il publia dans sa jeunesse sous divers pseudonymes, mais renia ensuite. Pourtant dans cette première Scène publiée de La Comédie humaine, le modèle de Walter Scott n’est jamais très loin encore : Marche-à-terre est une personnalité farouche ; la longue scène de reconnaissance de Marie et du Gars, les fidélités contraintes, le poids des circonstances qui lient Marie aux Républicains, la représentation même de l’amour capable de transcender l’esprit de parti, Balzac les a trouvés chez Walter Scott. Mais que de plaisir cependant à peindre les plus noires noirceurs. Les Chouans sont des paysans illettrés pleins de superstitions et de sauvagerie; ces sortes de bêtes féroces exercent pourtant dans le roman un étrange pouvoir de fascination, au regard de la médiocrité des aristocrates – des nobles intéressés, un prêtre manipulateur, une aventurière.

L’organisation même du récit en grands blocs narratifs est de ce point de vue admirable. Solution esthétique originale pour un écrivain qui s’intéresse au jeu des passions humaines et des intérêts plus qu’à la division des partis ou aux grands clivages idéologiques, le récit de Balzac épouse la courbe des paysages, glisse sans concession d’un camp à l’autre, multiplie les effets panoramiques (qui ne sont nulle part plus saisissants que dans la cruelle scène de l’attaque de la voiture dans la première partie du roman). Il en émerge des scènes saisissantes : l’attaque de la troupe du commandant Hulot, puis de la « turgotine » sur laquelle les Chouans se jettent avec la passion du pillage, la rencontre dans une auberge de Marie et du marquis accompagné de Madame du Gua qu’il fait passer pour sa mère, la réception au Château qui verra la traîtrise des Chouans, la torture de Monsieur d’Orgemont, l’execution de Galope-Chopine. Autre grand moment, le bal à Saint James est un îlot d’Ancien Régime en plein cœur de la France révolutionnaire, une pièce détachée d’une société qui s’illusionne, dans son commun refus de l’Histoire, néglige la puissance montante du premier consul Bonaparte :

« Ces campagnes appartenaient toujours à la maison de Bourbon. Les royalistes y régnaient si complètement que, quatre années auparavant, Hoche y obtint moins la paix qu’un armistice. Les nobles traitaient donc fort légèrement les Révolutionnaires : pour eux, Bonaparte était un Marceau plus heureux que son devancier. Aussi les femmes se disposaient-elles fort gaiement à danser. Quelques-uns des chefs qui s’étaient battus avec les Bleus connaissaient seuls la gravité de la crise actuelle, et sachant que s’ils parlaient du premier Consul et de sa puissance à leurs compatriotes arriérés, ils n’en seraient pas compris, tous causaient entre eux en regardant les femmes avec une insouciance dont elles se vengeaient en se critiquant entre elles. ».

C’est le portrait d’une société pour laquelle le monde est tellement affaire de conventions qu’elle croit pouvoir conforter ses préjugés en se donnant le spectacle de continuer à vivre selon la mode de l’ancien temps – croyance remarquablement remise en cause par la sublime apparition de la belle Marie qui voit l’assistance médusée aussitôt tomber sous son charme nouveau:

« La mise de ces femmes dont les toilettes rappelaient les modes de la cour exilée, qui toutes avaient de la poudre ou les cheveux crêpés, sembla ridicule aussitôt qu’on put la comparer au costume à la fois élégant, riche et sévère que la mode autorisait mademoiselle de Verneuil à porter ».

Le premier (grand) coup de cœur de l’année 2013.

Une lecture commune avec Céline, Maggie, Nathalie et Marie

 

Lu dans le cadre du Challenge Balzac organisé par Marie.

 

Challenge Balzac

du Challenge romantique de ClaudiaLucia

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et du Challenge Un classique par mois de Stephie

Un classique par mois

 

Voyage au centre de ma PAL (1): la collection Libretto

Printing4_Walk_of_Ideas_Berlin.jpgLe combat contre sa Pile de livres A Lire est l’une des figures obligées de tout blog de lecture : moment sublime où le lecteur, la lectrice passionnés font mine de livrer contre leur PAL un combat qu’ils savent (qu’ils veulent?) perdu d’avance, confrontation délicieuse avec les livres qui nous restent à lire. Pour la réduire, chacun invente des stratagèmes. Le statisticien : objectif -10% ! Le radical : pas de visite en librairie tant que je n’aurai pas retiré au moins 6 livres. Le gourmand : et si j’ajoutais encore un petit Simenon ? Le comptable : sachant que je dois lire un classique par mois d’ici décembre, que les amis invités à mon anniversaire devraient si je rapporte les chiffres enregistrés au cours des trois dernières années m’offrir une moyenne de 0,67 livre chacun, que j’ai prévu une visite par semaine en librairie, que je pourrai piocher dans les Balzac et les George Sand pour honorer plusieurs challenge… combien de livres dois-je lire cette semaine pour maintenir le taux fixe autorisé d’une croissance de maximum 1 livre par trimestre dans ma PAL ? L’architecte : ne pas attaquer les Folio avant les Pléiades qui font rempart pour soutenir l’édifice entre les Libretto et les Livres de Poche. Le sentimental : et si j’offrais ces quatre Goethe à Jeanne ?

 

J’ai dans ma PAL plusieurs livres que sans doute je ne lirai jamais. Les livres accumulés sont les traces sensibles de notre désir de lire. Pourtant, dans une vie de lecteur, il y a toujours un moment où les livres finissent par l’emporter sur le désir. Il faudrait alors un archéologue pour retrouver cette longue histoire chaotique du désir. Il y a aussi des titres oubliés, achetés sur un moment d’impulsion, que je retrouve avec plaisir en plongeant dans les zones les plus reculées de ma Pile à Lire. Des livres que je veux lire depuis longtemps, mais que je n’ai pas encore trouvé le temps de lire. Toute une population d’ouvrages et d’auteurs…

 

Ayant accumulé les livres sans discernement depuis bien des années, ma PAL n’a plus aujourd’hui l’aspect sage de la simple étagère ou de la petite pile au bord du lit de mes jeunes années. C’est aujourd’hui, je dirais, de vastes tours, des montagnes, un territoire de livres à lire qu’aucun stratagème ne réduira jamais. Pour moi, pas de plan de campagne, pour faire passer les livres – c’est l’ambition de tout blogueur littéraire – du statut de Livre à lire à celui si prestigieux de Livre chroniqué, partagé. Mais des explorations possibles : entrer comme en un pays mystérieux, entre deux falaises de poches, se laisser glisser dans une nuit de jungle le long d’une coulée de romans d’héroic-fantasy, aborder des Terres victoriennes parsemées de noms prestigieux : Trollope, Wilkie Collins, Hardy, sur lesquelles règnent deux magnifiques in-octavo dédiés au commentaire des romans de Dickens, s’envoler jusqu’aux royaumes inexplorés d’éditions peu connues, puis de retour gagner des profondeurs souterraines où de vastes cités troglodytiques ayant nom Chandler, Indridason, Christie contrôlent les routes des littératures noires et policières.

 

J’ai eu l’idée de cette petite note mensuelle pour donner une vie numérique à ces explorations fantaisistes. Une fois par mois je donnerai place ici au livres que je n’ai pas encore lu, issus de ma Pile de livres A Lire, autour d’un thème, d’un auteur, d’une collection. J’attends bien sûr vos commentaires, pour me renvoyer vers vos billets, proposer des Lectures Communes, rappeler l’existence d’un Challenge.

 

Pour ce premier numéro du Voyage au centre de ma PAL, j’ai choisi


la collection Phébus Libretto


qui est de toutes les collections de poche, l’une de celle qui m’a le plus donné envie de lire, pour ses couvertures suggestives, son édition soignée, la qualité du catalogue. Ci-dessous quelques uns de ces titres qui me restent à lire:

 

Une famille et une fortune Contes-de-l-Alhambra.jpgGrahame--Le-vent-dans-les-aules.jpg Hoffmann--Contes-nocturnes.jpgPierre de lune Feval--Les-mysteres-de-Londres.jpgLes forestiersLe-chevalier-de-la-barre.jpg

Ferdinand VON SCHIRACH: Crimes

CrimesComment un médecin tranquille, bourgeoisement installé dans la quiétude d’une petite ville du sud de l’Allemagne, baignée par le Neckar, finit-il après des décennies de vie commune par assassiner sauvagement sa femme, s’acharna à coups de hache sur son cadavre et fut malgré tout réhabilité, après une peine mineure d’emprisonnement ? Comment le vol de ce qui ne semblait qu’une vulgaire tasse à thé entraîna trois petites frappes berlinoises à subir une violence criminelle qui les dépasse ? Comment une passion un peu trop vive conduisit un jour un jeune homme amoureux à vouloir dévorer celle qu’il aimait ? Ou bien un petit voleur minable, mais plein de cœur, à trouver une rédemption dans une plantation en Ethiopie ?

Les onze affaires criminelles racontées par Ferdinand von Schirach sont tellement surprenantes qu’on les croirait taillées sur pièce pour un recueil de nouvelles policières. Ce qu’est ce livre. Et on pourra très bien le lire comme cela. Pourtant, ce sont plus que des nouvelles. Avocat inscrit au barreau de Berlin, Ferdinand von Schirach prétend n’avoir présenté ici que des affaires qu’il aurait défendu. Il se met d’ailleurs souvent en scène dans le cours du récit. Le mélange de violence et de tendresse, de sordide et d’humanité des cas exposés serait tout simplement celui de la vie-même. Pourtant il lui a fallu retravailler ces affaires, afin de les rendre méconnaissables pour protéger l’anonymat des protagonistes et le droit, dans toute affaire jugée, à l’oubli des fautes commises. On ne cesse donc, à la lecture de ce recueil, de se poser une question qui contribue à l’impression vertigineuse de l’écriture de von Schirach. Où se situe la frontière entre le droit et la littérature ? Le problème avec lequel l’auteur se coltine est commun à ces deux regards posés sur le réel : le brusque surgissement du mal, par hasard, ou, comme une énigme, au débouché d’un travail souterrain, ou par le fait d’un enchaînement insupportable de circonstances. Pour cette raison, ce recueil très convaincant, dans lequel l’auteur a su trouver une forme et une langue, sans boursouflures, directes, mais attentives aux êtres et aux événements, à la hauteur de cette ambition morale ou métaphysique, appartient à ces œuvres allemandes contemporaines hantées par la question du droit, inspiration dont la grande Juli Zeh a fait en quelques romans son domaine de spécialité, mais qu’on retrouve aussi à l’occasion traverser un roman de Günter Grass. Jamais donneuse de leçons, en prise directe avec le réel, le contenu de nos vies-mêmes, et les vertiges que la raison morale y découvre, cette littérature nouvelle constitue sans aucun doute un bel exemple de la vitalité contemporaine des Lettres allemandes.

James HILTON: Les Horizons perdus

Les-horizons-perdus.jpgIls sont quatre, deux officiels britanniques – le consul et le vice-consul de Baskul, région reculée de la Chine, une religieuse, un citoyen américain, contraints de quitter la ville agitée par des désordres révolutionnaires. Ils embarquent dans un avion qui doit les évacuer de la zone des troubles. Mais contre toute attente, l’avion, au lieu de se diriger vers la côte, prend la direction des montagnes de l’Himalaya. Recueillis au monastère de Shangri-La, après un atterrissage périlleux qui coûte la vie au pilote, ils attendent l’arrivée prochaine d’une caravane de commerçants, pour s’efforcer avec eux de rejoindre la Civilisation. Mais la caravane tarde à venir et tout semble confirmer que les quatre occidentaux sont piégés dans ce décor de rêve…

 

Sans conteste, Les Horizons perdus est l’un des chefs-d’œuvre du roman d’aventures. D’une redoutable efficacité, le récit juxtapose les moments d’une exploration pleine de mystères et de rebondissements, qui ont aussi valeur de symbole ou d’un parcours initiatique : l’enlèvement, le voyage périlleux et héroïque au-dessus de l’Himalaya, la découverte du monastère bouddhiste de Shangri-La, lieu d’harmonie et de bonheur, régnant magnifiquement sur une vallée perdue, coupée du monde extérieur, … Mais qu’est-ce au juste que Shangri-La ? Un refuge réservé aux hommes méritants, en ces temps de discorde et de malheur au plan international, un royaume d’utopie ou bien une contre-utopie, une prison où les moines cherchent par des histoires invraisemblables (celles d’une quasi-conquête de l’immortalité) à piéger nos voyageurs ? Protégés par une barrière de montagnes de plus de sept mille mètres, les moines restent cependant à Shangri-La informés des grands mouvements internationaux, grâce à deux caravanes annuelles qui leur procurent tous les objets de confort et les ouvrages qu’ils désirent. Mais au prix d’un autre rapport au temps. Le monastère est un haut lieu de spiritualité où chacun apprend d’abord par le biais d’un autre rapport au temps à dominer ses impatiences.

 

L’une des forces de l’auteur, efficace scénariste dans le Hollywood des années 30, est d’avoir su suffisamment individualiser ses personnages. Ils vont chacun trouver dans leur propre histoire des raisons différentes de rester dans le monastère : Henry D.Bernard, l’américain, cache sous une fausse identité un passé malhonnête et a toutes les raisons de se faire oublier du monde ; miss Roberta, religieuse de la Mission orientale, trouve dans la vallée de Shangri-La et ses habitants un lieu d’élection pour exercer son ministère ; rescapé de la guerre des tranchés, le consul Hugh Conway aspire au calme et à la paix que lui offre la vie à Shangri-La, il s’éprend d’une jeune moniale, Lo-Tsen, que courtise plus activement son vice-consul, le capitaine Charles Mallinson. Pourtant, comment accepter de rester piégé toute sa vie, même en ce lieu paradisiaque de Shangri-La ? La raison occidentale, incarnée dans le roman par le capitaine Mallinson, peut-elle s’accommoder des surprenants légendes qui courent sur la nature de cette vallée coupée du temps ? Poussé par Mallinson et Lo-Tsen le consul Hugh Conway ne doit-il pas risquer le voyage retour ?

 

Leur retour au monde va se révéler particulièrement périlleux. Il est le récit d’une occasion manquée, d’un éloignement du paradis terrestre, d’un horizon perdu, souligné à la fin du roman par un possible retour de Conway à Shangri La. Le lecteur ne saura jamais si Conway a réussi à retrouver le monastère perdu et si la vieille femme qui l’accompagnait avant son dernier voyage était bien la jeune Lo-Tsen brusquement et incompréhensiblement vieillie par sa sortie de la vallée. C’est grâce à ce genre de détails cependant que le récit travaille et qu’il continue longtemps à travailler dans l’esprit du lecteur.

 

 

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.


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Farid ABDELOUAHAB: Voyages imaginaires

Voyages imaginairesLa table des matières de ce bel album, joliment illustré suffira à faire rêver tout amateur d’explorations lointaines et de littérature de l’imaginaire : A travers les océans ; Îles insolites ; Pôles fantastiques ; Au centre de la Terre ; Mondes oubliés, cachés et perdus ; Ciel et espace ; Petits et grands mondes ; Univers parallèles et quatrième dimension ; Dans le temps ; Rêves et visions.

Ces voyages imaginaires appartiennent à cette catégorie de livres sur les livres qui donnent furieusement envie de se jeter sur tout ce qui se lit. C’est une plongée dans notre propre imaginaire de lecteur et certains de ses paysages fondateurs : abysses peuplés des restes de civilisations disparues, passages qui s’ouvrent vers d’autres mondes, chemins vers l’ailleurs, voyages au centre de la Terre, explorations de l’infiniment petit, plongées dans le Ciel ou dans des royaumes féeriques, réalités virtuelles. Très divers dans leurs intentions et dans leurs factures, les voyages imaginaires relèvent de catégories fort différentes : curiosités littéraires, romans philosophiques, récits d’anticipation, ils oscillent le plus souvent entre la satire (Les Voyages de Gulliver) et le roman d’aventures (Les Mines du roi Salomon) et trouvent un prolongement naturel au cinéma.

Un album que j’ai pris vraiment beaucoup de plaisir à lire, retrouvant quelques unes des explorations qui ont enchanté un jour mon imagination de lecteur : les Voyages de Sinbad, l’univers sous-marin de Vingt mille lieux sous les mers, le lapin blanc d’Alice, le pays d’Oz, les aventures de Little Nemo in Slumberland, le monastère mythique d’Horizon perdu. J’ai noté le titre de quelques curiosités littéraires : l’Icosaméron, un voyage au centre de la Terre, roman de près de mille pages dont l’auteur n’est autre que… Casanova ; ou bien Flatland, rêverie géométrique sur un monde en deux dimensions. Et j’ai sorti de ma bibliothèque une bonne dizaine de livres dont je me demande encore pourquoi je ne les ai pas encore lu : La Ballade du vieux marin (Coleridge), Les Aventures d’Arthur Gordon Pym (Poe), Le Sphinx des glaces (Verne), Les Montagnes hallucinées (Lovecraft), Le merveilleux voyage de Nils Olgerson (Lagerlöf), Les Premiers Hommes dans le Lune (Wells), Laura, voyage dans le cristal (Sand), … Vraiment, l’année 2013 commence bien…

Billet publié dans le cadre du Challenge Les Mondes imaginaires d’Arieste.

 

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