Goethe-romans.jpgCharlotte et Édouard sont deux époux, liés par des sentiments très forts, qui se sont aimés dans leur jeunesse, mais n’ont pu se retrouver que sur le tard, après une première expérience matrimoniale qui les a conduit chacun de son coté à se marier non selon leur sentiment, mais selon leurs intérêts. Veufs l’un et l’autre ils se sont finalement retrouvés et coulent depuis quelques temps des jours heureux, richissimes, dans la propriété qu’ils s’attachent l’un et l’autre à organiser en asile dévolu à la quiétude et aux aménagements paysagers. Bientôt, la venue de deux nouveaux personnages, le commandant, un ami d’Édouard, qui peine à trouver dans la société une place à la hauteur de ses mérites, et Odile, la pupille de Charlotte, arrachée au pensionnat où elle ne trouve pas à s’épanouir au milieu de jeunes filles plus entreprenantes qu’elle, comme l’orage qui brusquement se lève sur la campagne jusqu’alors illuminée d’un soleil tranquille et lumineux, menace de tout changer. Les sentiments humains ne sont-ils pas eux aussi soumis aux hasards des rencontres? Que vaut la solidité supposée de l’amour au regard de l’arrivée de ces deux nouvelles personnalités? Et n’y a-t-il pas toutes les raisons de penser que l’homme est une créature comme les autres, obéissant à des déterminations et des contraintes qui le dépassent et qu’il ne comprend pas? 

 

Un quatuor amoureux, des chassés croisés entre amants, un mari amoureux de la pupille de sa femme parti à la guerre sans parvenir à oublier celle qu’il aime, un enfant conçu par deux époux alors qu’ils songent chacun aux bras d’un autre, à l’amour d’une autre, un feu d’artifice offert à l’amour de son amante, un petit garçon sauvé in extremis de la noyade, un autre tombé à l’eau, et qui en meurt, dans la tempête qui suit les débordements d’une retrouvaille amoureuse: la matière des Affinités électives est pleine de fureurs et de débordements. Mais c’est une matière que la forme du roman égalise, une forme quasi expérimentale, contenue dans le titre, et explicitée dès le chapitre 4 de la première partie au cours d’une conversation réunissant Charlotte, son mari Édouard et le commandant, l’ami du mari. Curieux roman dont la clé est donnée d’abord: il en va des êtres humains comme des éléments, que des affinités, une attraction intime relie d’abord solidement, puis qui se séparent pour former avec d’autres êtres, d’autres éléments d’autres combinaisons plus solides encore. Reproduite expérimentalement, dans le cadre d’une petite société fermée, qui est comme le laboratoire sentimental d’un romancier chimiste, la loi est mise en évidence dans le roman de Goethe sous l’aspect d’un quatuor amoureux dont les membres se recomposent deux à deux: bientôt séduit par Odile, Édouard s’éloigne de Charlotte, sa femme, qui est séduite à son tour par les qualités du capitaine.

 

Les Affinités électives faisant parti de ces romans dont on connait le propos avant de les avoir lu, je croyais que le récit s’en tenait là. Après le récit de la recomposition des couples, qui occupe la première partie, et culmine dans la saisissante scène du double adultère (Charlotte et Édouard dans les bras l’un de l’autre, réunis pour une dernière nuit à la suite d’un quiproquo, font l’amour en songeant chacun de leur côté au véritable objet de leur amour, union d’où sortira un fils improbable qui sera à la ressemblance des quatre amis!), la deuxième partie du roman ouvre un champ d’expériences nouveau, en y ajoutant le motif de l’intention morale. Car à la différence des autres êtres de la nature, les êtres humains peuvent tenter de résister à leur nature. Charlotte et le commandant qui cherchent à dépasser leur amour l’un pour l’autre en le sublimant introduisent dans le cours du récit un élément de dissymétrie, les opposant à Édouard et Odile, qui ne songent qu’à s’abandonner et vivre leur amour jusqu’au bout.

 

Roman d’une très grande subtilité, d’une extraordinaire délicatesse, Les Affinités électives peinent à être racontées au-delà. Je note seulement pelle mêle à titre d’indication de lecture (et de pense bête pour moi même): une intéressante galerie de personnages secondaires (l’architecte et sa collection d’œuvres d’art ancien; la fille de Charlotte qui fait dans la propriété un irruption remarquée; le couple de vieux amants; l’assistant, amoureux malheureux d’Odile et principal observateur de ses qualités personnelles; Nane, la servante d’Odile; Courtier, au nom prédestiné, chargé de précipiter, comme un réactif en chimie, les relations entre les personnages; …). Je note encore la présence permanente de la référence aux jardins et aux soins botaniques (qui est plus qu’un motif ou un décor, mais la source d’une véritable méthode littéraire, tellement le roman est lui même ordonné selon la méthode de ces jardins du XVIIIème siècle allemand qui visent à détailler, dans la confusion apparente de la nature, des perspectives, un ordre sous-jacent à la profusion chaotique du réel, et à les organiser selon une disposition produite pour le plaisir de la promenade et l’agrément d’un libre parcours mettant le cœur en harmonie avec les paysages produits).

 

Le motif final du roman (Édouard et Odile réunis par le même destin, attendant côte à côte dans la mort « l’instant où il se réveilleront ensemble ») tranche sans doute par sa tonalité avec le reste du récit. Mais l’image de ces deux corps qui se sont aimés, réunis délicatement dans la mort où, soustraits au temps, ils semble devoir attendre pour s’aimer toujours que paraisse l’éternité, n’est pas sans rapport avec le mouvement d’un livre qui vise à toucher quelque chose de la représentation d’un monde dans lequel les existences humaines s’efforcent de tracer le dessin ambitieux, mais fragile d’un cours assumé pour soi-même, mais que leur dépendance à l’égard des forces du cosmos voue aux caprices du hasard.