Mois : juillet 2010

Henry JAMES: Les Européens

Les-Europeens.jpgFélix et Eugénie, un frère et une soeur d’origine américaine, qui ont passé leur vie en Europe, cherchent l’amour et la richesse. Des cousins bostoniens, riches et bien installés, sont l’occasion toute trouvée d’un voyage outre-Atlantique. Les voilà donc de retour dans cette Amérique qu’ils ne connaissent pas, reçus près de Boston chez ces cousins puritains, que leur liberté inquiète et fascine, et dont ils ne vont pas tarder à bouleverser le train de vie bien tranquille…

 

Sur le ton de la comédie, Henry James donne dans ce roman l’une des premières versions du thème international qui deviendra à partir de 1880 la matière principale de ses oeuvres romanesques: la rencontre entre les deux mondes, l’Ancien et le Nouveau, par l’intermédiaire de ces cousins que tout éloigne, si ce n’est les bonnes manières, est développé avec une verve comique, qui n’hésite pas à verser parfois dans le schématique ou le théâtral, mais qui donne à ce récit un ton vraiment divertissant. Jouant des quiproquos et des malentendus, Henry James s’amuse de l’opposition de l’innocence américaine, un brin simpliste et engoncée dans ses principes moraux, et de l’expérience européenne, volontiers libérée des conventions et un rien canaille. Face à Felix et Eugénie, Mr Wentworth, ses filles Gertrude et Charlotte, son fils Clifford, Robert Acton et sa soeur Lizzie, le pasteur Mr Brand offrent le portrait d’une Amérique provinciale, en quête de satisfactions morales et de douceur de vivre, mais incapable d’envisager le plaisir comme une motivation de l’existence. L’héritage de Jane Austen n’est jamais loin dans ce récit qui sait mêler la satire et la douceur des sentiments: « Examiner un événement crûment, à la lumière du plaisir qu’il était susceptible d’apporter, était un exercice intellectuel qu’ignoraient totalement les cousins américains de Félix Young et dont ils ne soupçonnaient pas à quel point il peut être répandu dans de nombreuses sections de la société humaine. »

 

Le chassé-croisé amoureux, qui vient se greffer sur le premier motif de l’incompréhension réciproque, ne fait que rajouter à l’inspiration satirique d’un Henry James qu’on lira peu souvent d’aussi bonne humeur. Mariée morganatiquement à un prince allemand qui cherche à la répudier, Eugénie s’efforce de séduire les hommes qui l’entourent avec des moyens qui ont pour effet de les fasciner et de les faire fuir. Oscillant continûment entre vérité et mensonge, la jeune femme, dont on devine que c’est là sans doute le principal charme aux yeux « expérimentés » d’Européens habiles à conduire une vie de plaisirs, n’est jamais loin d’être perçue par ses cousins, comme si elle vivait dans une sorte de débauche de sensualité, elle qui en Europe était perçue comme une femme raffinée et d’éducation distinguée. Plus heureux, Felix (ce nom est un programme) trouve au contraire à la vie simple de ces bostoniens un charme qui ne tarde pas à précipiter la cristallisation qui s’impose: le jeune homme tombe amoureux de sa cousine Gertrude. Mr Brand, à qui Gertrude était promise, se retourne vers  Charlotte, qui elle-même l’admire. Et après avoir convoité la proximité d’Eugénie, Clifford et Mr Acton, effrayés sans doute par l’issue vers où leur passion les entraîne, finissent par épouser des jeunes filles de leur entourage.

 

Comme souvent chez James, les deux seuls personnages capables de transcender l’ordre qui s’impose à eux et par quoi ils acceptent de se laisser contraindre, faute d’imagination, consistent en un artiste et une jeune femme: Felix est peintre et s’est lassé des artifices de la culture européenne; Gertrude, n’arrivant pas à s’accommoder de la tristesse puritaine, finit pas assumer sa féminité en épousant Félix. Une ombre pèse cependant sur ce roman solaire, dominé par les belles évocations de la nature et des couchers de soleil américains: effrayés par tout ce qui est pas autre qu’eux, Robert Acton et Eugénie, qui pourtant s’aiment, n’acceptent pas de se laisser changer par l’autre; Mr Grand renonce à Gertrude en s’offrant la satisfaction d’un beau geste désintéressé; Clifford, que la tentation d’un mode de vie déréglé promettait à des expériences nouvelles, ne tarde pas à se ranger en épousant la jeune et jolie Lizzie, et se place dans le sillage respectable de son père.

 

 

L’avis de Cecile

Bibliographie de Henry James

et, pour rappel, le lien vers mon « auto-challenge » Toutes les nouvelles de James (un peu en panne ces temps-ci!)

 

 

Henry James, Les Européens (1878). Traduction: Denise van Moppes. Paris, Albin Michel, 1955. Points, 1993.

Colum McCANN: Les Saisons de la nuit

Les saisons de la nuitNew York, 1916. Ils sont quatre: Con O’Leary, Sean Power, Rhubarbe Vannucci, Nathan Walker, pris dans l’enfer des travaux de terrassement mis en oeuvre pour relier sous l’East River Manhattan à Long Island, quatre personnages émergeant de cette foule des anonymes qui ont bâti le sol fragile sur lequel s’est élevée New-York. A l’autre bout de l’histoire, en 1991, un marginal, surnommé Treefrog a investi, comme des milliers d’autres, l’un de ces tunnels, où il s’est aménagé un gîte précaire, après avoir côtoyé les sommets en participant, comme ouvrier voltigeur, à l’édification des gratte-ciels dominant Manhattan.

 

Sous la forme bien connue de deux histoires parallèles qui finiront par se rejoindre, Colum MacCann signe avec Les Saisons de la nuit un roman dont l’originalité consiste moins dans sa structure convenue, bien qu’efficace ici, que dans ce thème passionnant d’un New-York des sous sols qui est à la fois la ville sous la ville symbolisant la foule des anonymes qui ont bâti New-York, dans l’indifférence la plus générale et le défaut de reconnaissance, le fond sombre d’une société démocratique qui peine à reconnaître l’égalité de tous ses membres, au nom des préjugés raciaux ou à cause de la misère sociale, mais aussi la ville des exclus, ces milliers de sans abris qui ont investi le sous sol de New-York et auquel l’auteur donne enfin une existence, une forme de reconnaissance, sinon sociale, du moins littéraire. Tout cela pourrait être sordide, sombrer dans le misérabilisme, d’autant que l’auteur ne nous épargne rien: l’enfer du travail dans les tunnels, l’alcoolisme, le racisme, l’arrivée de l’héroïne qui finit de disperser les quelques lambeaux de dignité que la conscience ouvrière avait pu arracher à un destin malheureux, la violence des rapports humains, la folie. Mais le talent de Colum MacCann est de trouver à investir cette matière d’un contenu pour ainsi dire sensible. Treefrog, dans son tunnel, nous émeut, et nous permet de nous souvenir que les gens qui, avec lui, vivent dans ces trous à rats, sont des êtres humains. Et le destin de Nathan Walker vaut comme le constat d’une faillite d’une ambition sociale et d’un rêve démocratique. Un roman assez difficile à raconter finalement, mais qui est l’un de mes coups de coeur de l’année.

 

 

Colum McCann, Les Saisons de la nuit (1998). Paris, Belfond, 1998. 10/18, 2000, rééd.2009.